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LE GÉNIE LATIN

Le « génie latin » est une de ces expressions dont on s'est beaucoup servi depuis la guerre actuelle, et même antérieurement, sans que ceux qui remployaient aient toujours été à même d'en préciser le sens. On a opposé le génie latin au génie germanique, avant 1914, pour proclamer sa décadence et son épuisement ; après 1914, pour en faire le symbole et le résumé de la civilisation en face de la barbarie. Conceptions un peu simplistes, qui n'étaient pas dépourvues totalement de sens, mais qui cependant n'avaient qu'une signification vague, indéterminée et dont il était malaisé de tirer autre chose que des effets rhétoriques.

Avant la guerre, la décadence latine était un de ces clichés qu'on ne discutait plus. Toute une littérature dont le représentant le plus fameux fut Jo-éphin Péladan, l'avait mis à la mode chez les peuples latins euxmêmes ei nous avons vu G. Ferrero, dans ses livres de

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jeunesse, accepter docilement la convention que les peuples non latins s'étaient naturellement empressés d'accueillir. On ne mettait pas plus en question la finis latinorum que la « supériorité des Anglo-Saxons ». x\ujourd'hui, après les extraordinaires vertus d'endurance et de santé qu'ont montrées la France et Tltalie en guerre, celui qui reparlerait de la décadence latine aurait une fort mauvaise presse. Le Sar Péladan ne pourrait plus publier son Vice suprême sans être accusé de lèsepatriotisme. Et pourtant ce nest pas avec nos passions de g:uerre que nous pouvons apprécier sainement des problèmes d'un ordre aussi vaste ; la France a, sans conteste, démontré qu'elle n'ét.iit pas la « nation pourrie » ; mais une épreuve plus redoutable que la guerre même l'attend :commentsupportera-t-eile, comment emploiera-t-elle la paix qui va venir? C'est seulement alors que nous pourrons savoir si le génie latin n'est pas épuisé.

Avant de disserter sur la décadence latine, il faudrait savoir d'abord, et clairement, ce que c'est que la latinité. Déclarer sommairement que c'est ce que la civilisation a produit de meilleur, peut satisfaire les lecteurs superficiels des journaux dans les pays latins, puisque c'est une flatterie, à peine déguisée, à l'adresse du public, mais il est un peu ingénu, tout de même, de proférer que hors la latinité, il n'y a que barbarie.

Un esprit quelque peu impartial ne peut oublier que rAllema,L;ne était un pays de vaste et admirable culture, et l'on doit sourire lorsqu'on constate que les plus empressés à lui dénier aujourd'hui toute importance dans la civilisation générale sont souvent ceux qui l'admirèrent le plus passionnément jadis. Que la guerre nous ait révélé une Allemagne féroce et fourbe, plus féroce et plus fourbe que tous les autres peuples en

g-uerre, du présent et du passé, cela est bien évident et désormais, ce sera pour nous un des traits essentiels du génie germanique ; mais le philosophe a le droit de nous demander de tenir compte aussi, pour son appréciation équitable, de TAllemagne que nous avons connue autrefois, de TAllemagne de la paix, avec ses dons et ses vertus.

Raisonner selon nos sympathies et nos antipathies actuelles ne nous mène à rien, et nous n'en savons pas davantage quand nous avons formulé que tout ce qui est excellent est latin, et que tout ce qui est barbare est germanique. Au contraire! Car comment expliquer alors la séduction indéniable que le génie allemand avait exercée sur les Latins eux-mêmes ? Un historien tel que Guglielmo Ferrero devait voir le problème avec plus de hauteur et de sérénité. Le conflit est pour lui celui de deux idéals : l'idéal de perfection et Tidéal de puissance. On ne peut affirmer, ni de l'un ni de l'autre, qu'ils soient mauvais et contraires à la nature humaine, mais on peut affirmer qu'ils sont inconciliables et qu'il est impossible de les poursuivre, sans catastrophe, tous les deux à la fois. L'idéal de perfection ne peut se concevoir que si l'homme a conscience de la limitation nécessaire de son activité ; l'idétil de puissance ne peut se réaliser qu'en détruisant les limites. Le premier est un legs du passé ; le second a conquis les âmes depuis les temps modernes. Ce sont, on le voit, les théories des dialogues de Entre les deux Mondes, la qualité et la quantité. Elles permettent à Ferrero de donner du génie latin une explication magistrale, c'est selon lui, l'esprit d'ordre, de clarté, de mesure et d'harmonie qui a toujours eu le sens de la nécessité des limites, l'irrésistible tendance qui fait désirer aux peuples et aux individus toutes les formes de perfection dont Tes-

prit humain est capable. Ce ^énie-là, il est latin, parce qu'il a inspiré la Grèce et Rome, l'Italie et la France. L'idéal de perfection se compose d'éléments différents dont les plus importants sont : la tradition intellectuelle, littéraire, artistique, juridique, politique, grécolatine, la morale chrétienne dans ses différentes formes, les aspirations morales et politiques nouvelles, pendant les xvni® et xix® siècles. C'est l'idéal qui nous impose la vérité, la beauté, la justice, le perfectionnement moral des individus et des institutions comme un des buts de la vie... L'autre idéal est né dans les deux derniers siècles, à mesure que les hommes se sont aperçus qu'il pouvaient dominer et s'assujettir les forces de la nature dans des proportions insoupçonnées auparavant. Il se propose l'augmentation indéfinie et illimitée de la puissance humaine.

L'esprit latin a gardé l'habitude de l'économie, la répugnance à l'agitation continuelle, à l'innovation incessante, à l'esprit de modernisme à outrance, à la manie de la vitesse.

Plus les idéals de perfection seront forts chez un peuple et chez un individu, et plus la puissance acquise en violant la justice, la charité, le droit, la loyauté, leur fera horreur. Tandis que si l'ambition de la puissance devient chez un homme et chez un peuple une espèce de religion ou de mysticisme messianique, ces limites finiront par être considérées comme des obstacles à renverser.

Tous les développements que l'auteur déduit de ces propositions sont clairs, ingénieux et bien raisonnes; ils expliquent comment l'Allemagne moderne s'est trouvée plus systématiquement inspirée que les autres peuples par l'idéal de puissance, et le rayonnement que sa prospérité a pu avoir au dehors. En lisant Ferrero,

et son analyse de Fidéal de puissance, je ne pouvais pas m'empêcher de reconnaître maints traits de la psychologie des Italiens d'aujourd'hui : agitation, modernisme, réalisme pratique, amour du rapide et ambition de productivité. N'est-ce pas en Italie que deux partis politiques importants, les socialistes officiels et les nationalistes, ont comme philosophie fondamentale, l'idéal de puissance? N'est-ce pas en Italie qu'on a essayé de donner une esthétique : le futurisme, à ces directions modernistes ? Le peuple latin par excellence désertait la tradition latine. La guerre d'aujourd'hui la lui rappelle et si elle le ramène aux idéals de perfection, elle lui aura été infiniment salutaire.

Guglielmo Ferrero énonce les Juifs parmi les formateurs du génie latin. Gela me paraît appeler quelque réserve. Il me semble que les Juifs ont été au contraire les premiers sectacteurs de l'idéal de puissance. Leur façon de faire la guerre, telle que l'a rapporté la Bible, ressemble assez à la manière allemande, et ils avaient, comme les Allemands, l'excuse de se croire tout permis parce qu'ils étaient persuadés être les élus de Dieu. Leur agitation, leur soif d'affaires et d'aventures, leur désir de faite vite, grand, neuf, leur mépris et leur incompréhension des traditions qui ne sont pas les leurs, leur stérilité artistique relative me paraissent se rattacher plutôt à l'idéal de puissance qu'à l'idéal de perfection. Et, en fait, ne les voyons-nous pas être constamment les agents les plus actifs de tous les rnodernismes ?

Deux études, dans le volume que j'analyse, sont spécialement consacrées au génie latin ; toutes deux sont récentes et la première est la meilleure. Ferrero y a joint un essai : Du Monde Gréco-Latin au Monde Nouveau, qui date de 1912, et deux discours sur Rome

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antique de 1908 et 1910. Le premier dont j'ai déjà parlé plus haut [Hearsts Magazine) est le récit attachant et explicatif de la genèse du livre : Entre les Deux Mondes ; il en éclaircit certains côtés et se rattache harmonieusement aux considérations sur le génie latin. Je comprends moins l'opportunité de la publication, dans ce volume, du discours sur la corruption du monde antique. En nous montrant qu'à la plus éclatante époque de la latinité, il y avait déjà des écrivains pour déplorer la corruption des mœurs et les progrès des idées nouvelles, Ferrero nous met en défiance contre ses propres conclusions. Il y a eu de tout temps des esprits chagrins, laudalores teniporis acti, qui s'accommodaient mal des changements inévitables et annonçaient que l'oubli des traditions menait aux cataclysmes. Guglielmo Ferrero ne serait-il pas de cette lignée réactionnaire ?

Qu'importe, s il nous fait penser. Et nous avons à penser, dès aujourd'hui, nous qui n'avons plus l'âge des combats, aux « problèmes intellecluels du monde nouveau ». C'est le titre de la dernière étude, conférence faite à Paris en février 1917 et qui est incontestablement un beau discours de moraliste et de penseur.

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