I. Op. cit., p
propres, ses camaraderies de hasard, ses invites multiples au vice, avait été sa première école. Au cours de ses journées et de ses soirées errantes, sa gaminerie précoce avait bien pu perdre autre chose que l'innocence du cœur. Et c'est là ce qui expliquerait l'infamie de ses débuts officiels dans la carrière amoureuse.
Le docteur Véron, dont Rachei par ses coquetteries provoqua les offres répugnantes, était un gros viveur qu'avait enrichi le succès d'une invention pharmaceutique et que son opulence avait accrédité dans le grand monde. Placé par le ministre de Montalivet à la direction de l'Opéra, Yéron, pour justifier par son raffinement cette distinction surprenante, assemblait dans l'intimité ses relations les plus huppées et les régalait d'exhibitions dont ses sujettes composaient les savoureux tableaux animés. Il fut obligé de quitter le gouvernement des ballets et se contenta de jouer au patron littéraire, en achetant la Revue de Paris, puis le Constitutionnel. C'est cette qualité, jointe à ses solides ressources financières, qui le recommandait à l'attention de l'artiste. Tant de supériorités influentes compensaient à ses yeux la maturité du poussah, sa lourdeur, sa suffisance et certaine misère dont le contact devait rendre peu ragoûtante la faveur de ses effusions *. Les avances du monsieur furent encouragées ; on lui fit entendre que des compliments il pourrait passer à des propositions sérieuses, et, pour qu'il n'eût pas d'hésitation, malgré la distance des âges, on lui écrivit de gentils billets. Le fat s'épanouit bientôt dans la fonction de protecteur. Son aide s'ajoutant aux appointements de Rachei permitàcelle-ci.nonseulementde subvenir à son coûteux entretien, mais d'assouvir la cupidité paternelle et de faire vivre confortablement tous les siens. Ils eurent même, dès le printemps de 1839, cet
1. « Je le connais, disait de lui Ponsard, il est gros, laid et il a des écrouelles. » (Cité par H. Fleisehmann, Rachei intime, p. 5i. A cause de cette infirmité, le docteur portait une haute cravate, dont il s'enveloppait, comme une aimée, la moitié de la figure.
aimable luxe: une maison de campagne à Montmorency.
Cependant le millionnaire pouvait être utilement doublé d'un poète en renom. A la commodité d'une banque hospitalière s'ajouterait une collaboration qui pour Rachel hâterait sans doute les progrès de la célébrité.
Alfred de Musset, assez éprouvé pourtant par l'aventure de Venise, croyait indispensable à son amour-propre de conquérir à leur avènement les déesses de la mode. Dans le même moment elles étaient trois dont la possession le tentait, Rachel, la cantatrice Pauline Garcia et la princesse Belgiojoso. Il fallut que l'univers connût son triple bonheur. En ce qui concerne Rachel, il saisit opportunément l'occasion qui se présentait de la courtiser. Des critiques, et notamment Janin, s'étaient permis de prétendre que Roxane ne valait pas Camille. Musset se fit le champion de la sultane outragée. Si Mlle Rachel n'est pas impudique dans ce rôle autant que certains le souhaiteraient, répliqua-t-il, c'est qu'elle est trop honnête. Puis sur un ton très tendre : « Avez-vous songé que celte jeune fille, sur qui seule repose le poids d'une renaissance, cette jeune fille, quand elle aura connu vos articles, aura peut-être pleuré ? » Il faut, concluaitil. écouter les inspirations du cœur, le souverain juge. Et. ne s'en tenant qu'à ces suggestions, il jurait que Mlle Rachel serait une seconde Malibran *.
La semonce fut très vertement relevée par Janin. On crut que l'incident aurait des suites. Il en eut. il est vrai, mais où l'honneur n'avait rien à faire. Musset devint un des favoris de celle que Barbey d'Aurevilly appelait la Psyché Rachel. On le vit constamment cette année-là dans sa loge -. Il fut même reçu dans la famille. On
i. Revue des Deux Mondes, ier décembre 1 838.
2. Le 17 décembre i838, il écrivait à M'"e Jaubert : « Très réellement je crois qu'il y a dans ce moment-ci un coup de vent dans le momie artiste. La tragédie classique était une adorable convention; le débordement romantique a été un déluge, au milieu duquel il y avait de bons côtés. Je donnerais bien cent écus, comme dit Vernet,
LA VRAIE RACHEI. 53
connaît le récit qu'il a fait d'une de ces visites. Un souper chez MUe Bachel !. Comme cette peinture n'est pas de pure imagination, certains détails trop vrais restituent à l'intérieur des Félix son caractère spécial. et l'impression que ressent le lecteur n'est pas des plus suaves.
C'est à sa confidente habituelle. Mœe Caroline Jaubert, celle qu'il surnommait sa « chère marraine ». que Musset raconte cette soirée. Il avait rencontré Rachel sortant de la Comédie avec plusieurs petites camarades, chacune accompagnée de son ami. elle-même au bras de Félix Bonnaire. Ils allaient souper chez elle, passage "\ éro-Dodat On l'invite, il accepte. Les voilà au logis. La mère Félix et Sarah les reçoivent ; les petits sont au dodo, le père est absent. L'ancien guenilleux se carre en ce moment dans un fauteuil de l'Opéra, où leur coreligionnaire, Mlle Nathan, débute dans la Juive. La bonne aussi est absente: il a fallu qu'elle coure au théâtre, pour chercher les bijoux oubliés parMademoiselle. Celle-ci en profitepourjouerla comédie et faireelle-même la cuisine. Les couples se sont installés sous l'œil indulgent de la mère Félix, et chacun s'occupe de caresser sa chacune. Rachel. qui tout à l'heure était princesse, apparaît coiffée d'un bonnet, apportant les plats. Il y a un bifteck, des épinards et même un restant de salade. — Régalez-vous ! — Faute d'argenterie (car la bonne n'a pas laissé les clefs), on doit se contenter de couverts d'étain. Sarah, très vaniteuse, en est toute mortifiée. De quoi va-t-on avoir l'air devant ces messieurs et dames ? Elle refuse le vil métal, pour prouver sa distinction. Sa sœur n'a pas moins d'orgueil, mais comme il arrive aux parvenus, elle évoque, pour mieux jouir de son élévation, les sou-
pour n'avoir que vinçrt ans à l'heure qu'il est et pouvoir m'envoler dans c^tte bourrasque, en compagnie de Paulette Pauline Garcia et de Rachel. quitte à me perdre dans les nues avec elles Je suis bien vieux pour un tel voyage et l'on m'a passablement brûlé les ailes en temps et lieu. Musset, Œuvres posthun i . Lettre à sa marraine, mai i S3g.
venirs de l'époque besogneuse, d'ailleurs peu lointaine. Elle bavarde à tort et à travers, tient des propos incongrus, débite par exemple une histoire de bas sales plutôt lâcheuse dans cette conversation de table. Ces confessions exaspèrent l'aînée, qui proteste âprement en judisch. leur langue naturelle. Mais, à cause du monde, la dispute ne dure pas. Un instant, la mère Félix, « la bouche pleine d'épinards », dit quelque stupidité. Bonnaire depuis longtemps s'est retiré, par dégoût évidemment. Par jalousie, croit Musset, toujours avantageux ; et il se félicite de ce départ qui lui permet d'accaparer l'idole. 11 s'est abstenu de manger, mais veut bien boire. Tandis qu'il déguste un verre d'absinthe, Rachel, décidément mal stylée, s'empare de sa canne, « tire le poignard qui est dedans et se cure les dents avec la pointe ». Après le punch, un à un les ménages font comme Bonnaire. Entre Musset et Rachel s'engage une causerie sur la littérature. « Il serait temps d'aller se coucher », interrompt la mère, sans succès. Sarah, vannée par une escapade amoureuse, leur souhaite bonne nuit. Alors commence une scène de pur cabotinage. Rachel propose une lecture de Phèdre, et, malgré les observations de Mme Félix, elle s'en va dans sa chambre prendre son classique. « Elle revient, tenant dans ses mains le volume de Racine ; son air et sa démarche ont je ne sais quoi de solennel et de religieux ; on dirait un officiant qui se rend à l'autel, portant les ustensiles sacrés. » Elle s'assoit près de Musset. Puis, « ouvrant le livre avec un respect singulier et s'inclinant dessus : — Comme j'aime cet homme-là ! Quand je mets le nez dans ce livre, j'y resterais pendant deux jours sans boire ni manger. » Musset, aveuglé par la suggestion, trouve adorables ces belles simagrées et suit avec ravissement l'interprétation dramatique, cependant que la mère Félix, qui en a pris son parti, s'enfonce benoîtement dans un somme. Mais voici soudain la fête écourtée. C'est le père qui rentre. Comment se fait-il qu'on veille encore à minuit et demi ? Quand elle sera tombée malade ! (Sous-entendu : adieu
LA VRAIE ftACHEL JJ
mon bon argent !) Du reste, on use de la chandelle. Allons, assez de ces fantaisies ! Rachel obéit, mais non sans déclarer que c'est révoltant, qu'elle achètera un briquet et dans son lit savourera Phèdre à son aise. Situation difficile pour le dandy, qui, sans plus tarder, s'esquive « plein d'admiration, de respect et d'attendrissement ».
La même semaine, Rachel l'invitait à Montmorency, où, chose curieuse, elle avait son indépendance absolue. On devait se dédommager de l'ennuyeux contretemps et sacrifier à Racine. Musset, par précaution, garnit sa valise de vêtements de repos et de quelques objets de toilette. C'était agir sagement : le plaisir littéraire le retint trois ou quatre jours. A la suite de cette fugue, il envoyait à sa marraine un billet où s'exprimait sa joie : « Qu'elle était jolie l'autre soir, courant dans son jardin, avec mes pantoufles et un petit bonnet noir et rouge, en laine tricotée ! ... »
La mâtine avait obtenu facilement pour prix de ses amabilités l'assurance qu'elle aurait sa pièce, une pièce composée exprès pour elle.
Un homme d'argent, un auteur en vedette, bonnes prises pour une fille ambitieuse. Il ne lui restait qu'à jeter sa ligne dans le grand monde. Ici la réussite ne dépend que de la qualité de la réclame et de la cote d'élégance attribuée par les autorités de la mode. L'engouement inouï dont était l'objet cette Rachel ', délice de tout Paris, ornement déjà du Faubourg Saint-Germain, en faisait pour les clubmen les plus titrés et les plus raffinés une biche très intéressante à poursuivre. Si l'on en croit Arsène Houssaye 2, un lot considérable de hauts aristocrates souhaitaient l'honneur de la pouvoir forcer. Le prince de Joinville fut, dans cette catégorie, le
i. Quand par hasard elle venait prendre place à quelque tribune de la Chambre.il v avait aussitôt un grand mouvement dans l'Assemblée, tous les députés se retournaient, la plupart braquant leurs lorgnettes sur elle.