Cité par H. Fleischmann, Rachel intime , p
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premier vainqueur. Outre sa grâce naturelle où se révélait superbement le sang royal, ce jeune seigneur avait pour lui l'illustration de ses services au siège de Saint- Jean d'Ulloa et, bien plus encore, la popularité que venait de lui valoir l'accomplissement de sa mission funèbre à Sainte-Hélène4. C'était vraiment le Prince Charmant. Pour se faire agréer de l'aventurière, il ne s'attarda pas à toutes les cérémonies où se ridiculisait la foule des adulateurs. Sachant les nuances, il estimait que le tonde la galanterie doit varier suivant le degré d'excellence de la dame. Pendant une représentation, il fit passer sa carte à la Juive, avec ces trois mots pleins de sens : u Où ? quand ? combien P » Elle était d'une arrogance extrême avec qui s humiliait sous sa loi. Ces manières gaillardes lui en imposèrent et lui plurent : le bristol revint à l'envoyeur avec cette triple réponse : « Chez toi — ce soir — pour rien. » Ainsi se forma leur idylle. Mais le héros dut bientôt dépouiller sa rudesse altière, si l'on en juge par ce fragment d'un billet qu'il reçut de Rachel : « Mon vieux chien,. . . je t'aime tant fort que je le puis. Les marquis et les ducs sont enfoncés par toi 2. »
Elle se gardait bien d'afficher ces liaisons. La divulgation de «pareil dévergondage l'eût fait exclure aussitôt de la haute société dans laquelle d'adroites amitiés l'avaient introduite et où, par sa feinte supérieure, elle se poussait davantage chaque jour. C'est Mme de Girardin, a-t-on dit, qui l'aurait présentée d'abord. Il est permis de supposer que l'intervention complaisante de Delphine, si elle eut lieu, avait surtout pour motif l'idée de ménager
i . On sait que le Prince de Joinville commandait la Belle Poule, qui ramena les cendres de Napoléon. Au départ de l'île, dans la prévision d'une attaque de la part de la flotte anglaise, il avait fait jurer à son équipage de se faire couler plutôt que de rendre ce dépôt sacré.
a. Fleischmann, Op. cit., p. 90, note.
LA VRAIE RACHEL b'J
un heureux sort à ses pauvres pièces. Quoiqu'il en soit, il avait fallu préparer très attentivement cette entrée en scène, la plus difficile de toutes.
Les répétitions se firent chezCrémieux, rue des Fossés- Saint-Germain-l'Auxerrois. L'avocat israélite, alors en pleine célébrité, groupait autour de lui l'élite de la Galaad française. Tous les coreligionnaires connus dans le gros négoce, la banque, la politique, le barreau, la littérature ou les arts se retrouvaient aux soirées de Mme Crémieux. On s'imagine avec quel enthousiasme l'ardente colonie accueillit Rachel. Il semblait que dans cette théâtreuse revécussent les Esther, les Judith, les Salomé, la phalange entière des saintes de la Patrie. Assurer sa domination était une affaire nationale. Au milieu de cette affluence cossue, l'inexperte Hermione s'accoutumait à la vie des salons, à leur animation brillante et frivole. Ce n'était certes pas la meilleure école du genre ; le mauvais goût y abondait, et nombre de dames y avaient des façons peu dignes d'être imitées. Mais la jeune sauvage pouvait s'y familiariser avec la parade des réceptions, des dîners, les nécessités de ia civilisation moderne. D'ailleurs avec cet esprit de solidarité qui caractérise les enfants d'Abraham, les Crémieux, dans le privé, s'occupaient de son éducation. La femme la traitait en enfant gâtée, lui prodiguait ses conseils maternels. Quant à lui, non seulement il la guidait et lui accordait le concours de sa parole ainsi que de son autorité dans ses démêlés avec la Comédie-Française, mais il s'instituait son secrétaire et veillait sur la correction de sa correspondance. De peur que les preuves de son ignorance grammaticale ne permissent de la tourner en ridicule *, il lui retouchait ses lettres et même, si le des-
i. Voulant remercier Jules Janin de son article éiogieux : « C'est moi, M'sieu, fit-elle, que j'étais au Gymnase l'année dernière. » — Et Janin de répondre : « Je le savions ben, Maraselle, je le savions ben. » Un jour, chez \ éron. le comte Mole très galamment lui disait: « Madame, vous avez sauvé la langue française. » Elle fit une révérence, puis s'adressant à Véron : « C'est bien heureux, ne l'avant
tinataire était d'importance, les lui rédigeait complètement. Les panégyristes de Rachel nient avec emportement cette contribution à sa production épistolaire. Il nous faut donc citer les témoignages que nous relevons dans plusieurs lettres de la tragédienne collectionnées parMme Thomson *. Elles sont adressées de Londres à Crémieux et datées de i84i : « Je me sens aujourd'hui aussi joyeuse que quand je me trouvais avec vous dans ma petite chambre rouge où nous parlions théâtre, que vous me faisiez mes petites lettres, je dis petites, pour ne pas vous décourager, car il va vous falloir m'en écrire bien d'autres... » Et encore : « Sa Majesté la reine a exprimé le désir d'avoir ma signature dans son petit album ; j'en ai fait part à quelques personnes des mieux posées, elles m'ont conseillé d'écrire une petite lettre à Sa Majesté... Moucher Crémieux, vous voyez que malgré les grands progrès que je fais dans le style, il faudra cette fois encore avoir recours à vos complaisances éternelles. » Et quelques semaines après : « Tremblez de la corvée effroyable que je vous amène. Aussi est-ce de votre faute : toutes les lettres que j'ai écrites depuis mon séjour à Londres sont si charmantes que tout le monde en veut. » Elle donne à Crémieux des détails sur les personnes à qui elle compte en envoyer ; puis elle ajoute : « Mon cher Crémieux, en savez-vous assez pour leur écrire deux charmantes lettres ? » Crémieux, il est juste de l'observer, n'était pas le seul à remplir cet office. Les amants aussi arrangeaient des brouillons et S. A. R. Mgr le Prince de Joinville n'était peut-être pas le moins obligeant de ces scribes bénévoles2.
jamais apprise. » Jamais elle ne sut l'orthographe. Arsène Houssaye raconte que pendant son directorat, comme elle lui soumettait une lettre qu'elle allait envoyer au ministre, il remarqua de grosses fautes et lui conseilla de les corriger : « Bah ! lui répliqua-t-elle, laissez donc, ma lettre aura l'air bien plus sincère. »
i. Valentine Thomson, la Vie sentimentale de Rachel, p. £9, 53 et G3.