Fleischmann, Rachel intime, p
Grâce à ces supercheries et par l'effet des éloges effrénés que de tous côtés répandaient les fanatiques de" son clan, une réputation d'esprit et de délicatesse exquise l'avait précédée dans Us vieux hôtels du Faubourg Saint- Germain. Lorsqu'elle consentit à franchir ces seuils augustes, ce furent des ovations et des concerts de louanges. Quelle décence ! Quelle réserve ! Quel naturel comme-il-faut ! On s'honora de montrer chez soi cette merveille. Elle fut à la table des duchesses, se promena dans leurs calèches armoriées. Il arriva que dans la contredanse elle faisait vis-à-vis à la demoiselle de la maison et qu'elle s'y comportait de manière à contenter les douairières les plus pointilleuses. Mme de Girardin dans un de ses Courriers de Paris parle de ce succès. « A quoi donc rend-on hommage ? direz-vous. \ ous serez bien étonnés quand nous vous répondrons : C'est à son rang. Chacun est, pour ainsi dire, doué en naissant d'un rang individuel, dont il ne peut méconnaître les exigences. »
Elle se surpassa chez Mme Récamier, à l'Abbaye-aux- Bois. Autour de la vieille dame et de René maintenant septuagénaire s'assemblaient de vénérables représentants de l'aristocratie et du clergé. Une atmosphère de dévotion régnait dans le lieu. La maîtresse de Véron. de Musset, du Prince et de quelques autres y fut chaste, modeste, candide. Elle ne récitait guère que des pièces religieuses, Eslher. Pofyeucte, ou des poésies d'un accent mystique. Parfois Chateaubriand, jouant à côté de cette ingénue le rôle de père noble, l'accompagnait lui-même jusqu'au théâtre, où elle pénétrait majestueuse à son bras. L'idée de cette pieuse académie, c'était d'enlever à Jéhovah son incomparable créature et de la donner à Jésus. Une telle conquête vaudrait tous les arguments en faveur du génie du Christianisme. Certaines réflexions gentilles de Rachel encourageaient cette espérance, et dans les sacristies comme dans les boudoirs se colportait la nouvelle de la conversion prochaine. Aux Tuileries, la bonne reine, que son fils Joinville aurait bien dû renseigner, s'exaltait en de
ÔO FIGURÉS JUIVES
naïfs magnificat. Pour provoquer le sensationnel événement, l'on mettait tout en œuvre, cajoleries, petits cadeaux, ruses variées.
Par exemple, on usa de ce stratagème. Un soir pour lequel était annoncée la déclamation de quelques fragments de Polyeucle par Rachel, l'archevêque de Paris vint, comme par hasard. Il avait étécombiné qu'il serait là pour écouter le fameux cri de Pauline :
Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée...
Sa présence donnerait au vers toute la solennité d'une profession de foi. Malheureusement il se présenta trop tard, la tirade était finie. En vain, quand eut cessé le désordre résultant d'une apparition si remarquée, l'on supplia la tragédienne de recommencer pour Son Eminence. Elle avait compris, et, fine mouche, refusa, se défendant avec une obstination aimable et souriante. Puis, pour ne pas avoir l'air trop hostile :
— Monseigneur, si vous voulez, fit-elLe, je vous réciterai la prière d'Esther.
Le prélat, dissimulant sa déconvenue, applaudit à la gracieuse proposition. Et l'invocation au Dieu de Moïse se déroula, dans laquelle pouvaient communier les fidèles de la Bible et ceux de l'Evangile. Au dernier mot, le pontife se leva pour remercier :
— Voyez-vous, Mademoiselle, fit-il avec onction, nous autres, prêtres du Seigneur, nous n'avons pas souvent le plaisir d'approcher de grands artistes. J'aurai eu cependant deux fois dans ma vie cette bonne fortune: à Florence j'ai entendu dans un salon Mme Malibran et je devrai à Mme Récamier d'avoir pu entendre Mlle Rachel ..
Puis dans une demi-interrogation affectueuse : .
— Pour dire si bien de si beaux vers, il faut éprouver tous les sentiments qu'ils expriment, n'est-il pas vrai ?
Et Rachel de répondre, en baissant les yeux :
LA VRAIE RACHEL 6l
— Monseigneur, je crois.
Seulement ce n'était plus ça.
Ses lenteurs ne rebutaient pas ses amis magnifiques. « Mlle Rachel est toujours la lionne », écrit Sainte- Beuve *. On la voyait chez Berryer, chez le comte du Ghàtel, qui, naïf, lui faisait présent d'une bibliothèque de livres moraux. Les altesses espagnoles résidant à Paris se querellaient pour la posséder. Le vieux duc de Noailles la chaperonnait et la vicomtesse, sa petite-bru, faisait son portrait.
C'est au milieu de cette faveur qu'éclata le scandale de l'affaire Yéron. Le docteur, après plusieurs années d'une crédulité béate, avait tout à coup soupçonné certains dommages Pour se faire une conviction.il chargea des recherches un professionnel de la police privée. L'espionnage eut des résultats trop fructueux : la demoiselJe contentait au moins trois amants : les preuves énumérées noircissaient plusieurs pages de calepin. Yéron, épicurien ventripotent, avait, quoique ami d'une tragédienne, horreur des emportements et des violences. Il organisa de manière joviale l'exécution de la traîtresse. Ce fut au dessert d'un de ces festins dont la réputation faisait le plus solide de sa gloire. Il dénoua le paquet de lettres qu'il conservait de sa « chère petite grande » et se mit à lire des déclarations, des protestations d'amour, dont l'expression enflammée, vu le Roméo et sans que lui-même s'en doutât, semblait d'une bouffonnerie extrême. Quand on eut savouré le plus succulent de cette littérature, Yéron révéla les notes de l'enquête... Les détails amusaient follement les convives que la bonne humeur de l'amphitryon dispensait de toute contrainte.
La vengeance était rude. L'histoire, contée le lendemain et commentée par les médisants, fit un bruit énorme dans la sphère aristocratique. Pour Rachel étaient anéanties du coup des relations dont elle s'enor-
i. Fleischmann, Op. cit., 1842.
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gueillissait et qui avaient fait naître chez elle les plus audacieuses espérances.
Outre ce grave mécompte, il y avait l'humiliation de déchoir aux yeux de ses meilleurs amis, les Samson, les C rémieux. Depuis quelque temps ils entendaient répéter sur elle des choses abominables. Mais elle avait pu se défendre jusqu'alors en accusant la jalousie, la calomnie. Parfois elle recevait de la brave Mme Crémieux des avertissements comme celui-ci :
Ma chère enfant, je suis navrée : ce soir mon mari arrive de Paris où il a passé son après-midi en visites ; il a recueilli de tous côtés la triste certitude que les bruits dont nous vous avons parlé prennent une effroyable consistance... On vous accuse. Chacun dit : elle est allée chez M. V., elle y a passé des heures entières, elle a acheté du dernier sacrifice des lettres qu'elle avait écrites et qu'il menaçait de publier. Dimanche encore elle s'est fait conduire par lui à Montmorency, elle est revenue la nuit avec lui dans sa voiture. Enfin que vous dirai-je ? Il faut trancher dans le vif, il faut ou ne plus voir M. V. ou renoncer à l'amitié et à l'estime des honnêtes gens... Rachel, croyez-moi, seuls peut-être nous vous dirons toute la vérité, ne résistez pas à mes prières. Vous vous préparez un affreux avenir. . Serait-il vrai que vous avez des craintes sur vos lettres ? Mais si vous le croyez capable d'en abuser, comment balanceriez-vous à lui fermer la porte ? etc..
Touchantes adjurations, mais combien superflues ! L'excellente bourgeoise fût morte de saisissement si quelqu'un lui eût appris les a musettes avec Alfred de Musset et la galante insolence du prince de Joinville si pleinement récompensée par l'expressif « Chez toi, ce soir, pour rien ». Les pauvres gens ignoraient que la porle ne pouvait plus être fermée, que le « sacrifice » datait d'au moins trois années et qu'on le renouvelait avec fréquence. Même Isaac avait de Rachel une idée si haute, il la croyait si chaste que pour la préparer au rôle de Phèdre, pour lui expliquer le caractère lascif et les appétits de son personnage, il s'ingéniait à trouver les circonlocutions et les euphémismes { et, pour l'initier à
i. Au fait, cette initiation si méticuleuse, si prudente, n'aurait-elle pas été tout simplement un régal sadique ? Ce rôle de papa joué par
l'amour, lui lisait les épisodes voluptueux de la Genèse. Quelle catastrophe quand ils connurent la terrible indiscrétion qui précipitait leur ange !
Rachel, une fois passés les premiers moments de dépit, se dit qu'après tout cette rupture avec l'honnêteté, la distinction, les hautes convenances, était pour ellemême un vrai soulagement. La contrainte l'excédait. Au sortir de ces fêtes où elle avait réussi à donner l'illusion, elle éprouvait le besoin de rentrer dans sa nature et, selon son expression, de se « désenducailler », de s' « encanailler». Quelquefois elle n'attendait pas d'être chez elle. Un jour, par exemple, à ses débuts dans le monde, elle revenait d'un tour aux Champs-Elysées, où je ne sais quelle duchesse l'avait exhibée dans sa voiture découverte. La dame avait eu pour elle les prévenances les plus flatteuses, la faisant asseoir à côté d'elle et laissant sa fille sur le devant. Dans le salon de l'hôtel, après la promenade, Rachel prend congé. Saluant avec beaucoup de modestie et ployant le genou, elle remercie d'une voix que font trembler des larmes fort bien imitées :
— Oh ! Madame la duchesse, une telle preuve d'estime m'est si précieuse !
On s'attendrit, on la relève, on l'embrasse, en lui disant des choses aimables. Puis elle se retire, suivie, sans le savoir, de la jeune fille, qui, par politesse, l'accompagne à distance jusqu'au dernier salon. Dans l'antichambre, au moment d'ouvrir la porte, la Juive se
un homme de quarante ans en tête à tète avec cette diablesse enjôleuse suppose trop de vertu. Mme Y. Thomson, tenue doublement par la pudeur de son sexe et par les liens de parenté qui l'unissent à Crémieux, ne cache pas ses doutes sur l'exacte nature de l'affection formée entre son grand-père et Rachel, et son embarras autorise toutes les hypothèses. Cf. la Vie sentimentale de Rachel, par Y. Thomson, p. 22, «6 et 48.
retourne, et se croyant seule, tire la langue, fait un pied de nez. Mais une glace qu'elle n'a pas remarquée, reproduit sa grimace et son geste, pour l'indignation de la demoiselle qui, hors d'elle, court aussitôt tout rapporter à sa mère.
Outre ses vils antécédents, l'atavisme s'opposait chez elle à la correction soutenue. Il y a dans le tempérament de cette race un besoin curieux de souillure, de dégradation, de caricature infâme. L'œuvre d'un Henri Heine, où l'immonde double la plus fine poésie, fait sentir mieux que tout cette inquiétante déformation de l'humanité. Legouvé raconte qu'il lui arriva de surprendre Rachel dans sa loge du Théâtre-Français en train de danser, pour amuser les siens, une excentricité du bal Mabille. Elle était habillée en Romaine, jouant ce soir-là le rôle de Virginie, et pour lever les jambes, elle retroussait très haut son ample etpesante robe. Il fut écœuré de voir ce déhanchement ignoble.
— Oh ! Mademoiselle, s'écria-t-il, pas dans cecostume, c'est affreux !
Mais elle de le rabrouer :
— Niais que vous êtes, c'est parce que c'est affreux que c'est charmant . Voyez-vous, mon ami, au fond je suis une petite saltimbanque d.
La saltimbanque s'accommoda donc très vite de son affranchissement, et, n'ayant plus à se soucier du qu'en dira-ton, elle s'émancipa sans mesure. A peine en jouissance de ses droits, elle avait adopté les procédés de Félix, et, par des menaces de rupture faites aux heures où l'on avait le plus besoin de sa collaboration, elle avait obtenu de son directeur certaines modifications de leur traité. Elle touchait à présent 42.000 francs par an pour six mois de travail, à raison de deux représentations seulement par semaine, plus le bénéfice des « feux » qui pouvait monter à 5oo francs pour ses soirées supplémentaires. Gains exorbitants pour l'époque !