Legouvé, Souvenirs, p
Le même truc des pressions opportunes lui permit de caser les siens et d'amener successivement chez Molière son ainée, Sophie l, sa cadette Rébecca, son frère Raphaël-. Leur tribu peu à peu accapara le théâtre national. Mme Félix elle-même s'y établit, sous prétexte de diriger les habilleuses, d'aider sa fille de ses conseils, de calmer ses nerfs susceptibles. Hommes de lettres et gentlemen, tous les flatteurs, tous les adorateurs qui papillonnaient autour de la divine et qui encombraient les couloirs, se voyaient obligés d'honorer cette commère et d'approuver gracieusement ses pataquès. Pendant le dernier acte, elle allait se renseigner sur le chiffre de la recette et revenait avec empressement l'annoncer à Rachel. Dans les moments de difficultés avec les camarades ou bien avec l'administration, elle publiait les griefs de son impérieuse enfant, renchérissait sur ses plaintes 3.
Les caprices de Rachel étaient des événements dont s'affolaient ses patrons et qui fournissaient des sujets toujours divertissants à la chronique ainsi qu'à la caricature. Jamais cabotine, même en notre temps de réclames impudentes, n'occupa plus le monde de ses coups de tête. Devançant la date de ses vacances, elle partait subitement pour la province, pour l'étranger, et s'épuisait en un
i. Au théâtre, Sarah. Ce fut une prostituée de grande envergure. Elle se distingua surtout comme soupeuse. « On ne s'embêtait pas avec elle », assure A. Houssaye. Elle quitta le théâtre pour exploiter un produit de parfumerie l'Eau des Fées
2. Raphaël et Rébecca avaient débuté tous les deux à l'Odéon, le 3 novembre i8/|3. dans les rôles de Rodrigue et de Chimène. Il avait quatorze ans, elle quinze. Une autre demoiselle Félix, Dinah, fut sociétaire de la Comédie après la mort de la tragédienne. Quant à Adélaïde, sous le nom de Lia, ce fut une étoile des mélodrames faubouriens.
3. Entre elles les rapports étaient d'une familiarité qui sentait fortement la canaille. Par exemple, Rachel, à la fin d'un séjour à l'étranger, écrivait à sa mère : « Comme je vais me flanquer du repos après ces trois mois de pioche ! Tâche que ma chambre soit ficelée si tu veux monnoyer un peu. Adieu, ma vieille et mon vieux père. A bientôt. » (Cité par d Heylli, Rachel d'après sa correspondance, p. ifi?.^
Launav, Figures 3
surmenage insensé. « Tous ses voyages, écrit d'Heylli, un de ses panégyristes l, étaient des tournées dramatiques ayant un but biendéfini, gagner le plus d'argent possible. » Ces courses incessantes au long des routes, ces traversées de campagnes, ces défilés de villes lui rappelaient délicieusement son enfance errante. Elle s'arrêtait dans certaines localités juste le temps nécessaire pour la représentation, puis dès la sortie du théâtre poursuivait en pleine nuit son chemin. Une couchette installée dans sa berline lui servait pour son sommeil. Elle fit une année un tour de force extraordinaire : en trois mois elle trouva moyen de jouer soixante-treize fois. « Quelle fatigue, mais quelle dot ! » concluait-elle, après avoir énuméré dans une lettre les étapes de ce circuit.
Ses congés l'un dans l'autre lui rapportaient chacun trois à quatre cent mille francs, sans compter les présents, dont la comblaient les municipalités et les grands. C'est sa réception en Angleterre qui la mit en appétit. A la fin d'une brillante soirée à Windsor, la souveraine lui fit cadeau d'un riche bracelet orné de cette dédicace en diamants: «A Rachel Victoria reina » 2. Les personnages les plus considérables, lord Palmerston, le comte de Clarendon, lord Lovelace, lord Normanby, Wellington l'invitaient chez eux tour à tour et lui prodiguaient les marques fastueuses de leur admiration.
Son séjour en Prusse ne fut pas moins rémunérateur. Et comme accompagnement des générosités, que de compliments ! que d'égards I A une fête donnée en l'honneur de l'Empereur et de l'Impératrice de Russie, elle avait récité la fable Les deux Pigeons. Le tsar vint lui dire son enthousiasme : « Mademoiselle Rachel. vous êtes plus grande que votre réputation. » Puis il lui exprima le désir de la voir bientôt dans ses Etats. Il lui parlait debout ;
i. Op. cit., p. 1 47-
->. On vit longtemps la mère Félix vêtue du splendide cachemire jaune à palmes .multicolores que la duchesse de Kent avait donné à Rachel un soir de représentation au Château.
comme elle se levait, il lui saisit les deux mains et la força de se rasseoir. Le lendemain, au théâtre de Potsdam, Frédéric-Guillaume lui fit remettre la somme de trente mille francs, et Nicolas un magnifique joyau composé de diamants et d'opales.
À Pétersbourg, Tannée suivante, elle fut accueillie avec une faveur inimaginable. Le monarque la gâta de ses prévenances et de ses libéralités. Aux quatre cent mille francs de l'engagement s'ajouta l'affluence des bijoux, des souvenirs de toutes sortes. Et l'hôte auguste s'ingéniait aux démonstrations d'un respect démesuré. Il y eut au Palais une sorte de gala pour Rachel, qui figura parmi la famille régnante au complet. Un grand-duc, frère du tsar, y fut son chevalier servant.
L'accès des Cours, les tête- à-tête avec les Majestés, leurs attentions, leur encens lui procurèrent d'abord des joies d'orgueil. L'habitudeleslui renditmoinssensibles, d'autant que ses fantaisies galantes lui avaient ouvert la petite porte dérobée de l'Olympe, établissant entre elle et tous les beaux seigneurs couronnés certains liens de cousinage.
L'exclusion de Musset { avait suivi de près le divorce
I Cf. lettre de Musset à sa marraine (2^ nov. 1842, édition Séché) : «Je suis brouillé avec Rachel voici pourquoi. Il y a quelques jours, sortant des Français, pendant que Monsieur son père était allé chercher un fiacre, elle donnait le bras à un plumitif quelconque. Sur quoi Buloz s'approche et dit : Comment, vous donnez le bras à ces gens-là ! — Bah ! répond-elle, quand j'ai assez des gens, je sais le moyen de m'en débarrasser. Là-dessus elle cite mon nom et se vante tout bonnement que si je ne viens plus chez elle, c'est qu'elle me l'a donné à entendre. Votre très humble serviteur de filleul, à qui ce propos a été soigneusement rapporté par ses meilleurs amis, n'a pas jugé bon de le supporter ni de laisser dire qu'on le mettait à la porte. Il a pris la liberté d'écrire à la princesse très poliment qu'elle avait menti, qu'aucun motif ne 1 autorisait à tenir un propos semblable et qu'il en était fort étonné. La princesse ne s'est point montrée au-dessous de son sexe et de sa position... C'est-à-dire tout bonnement que nous nous sommes dit des injures, toujours très poliment. ))
II revenait sur cet incident deux ou trois jours après, à propos de sa rupture avec la princesse Belgiojoso : « Ce sera, disait-il, la se-
avec Yéron. Quant au prince de Joinville, son devoir de marin l'entraînait vers les régions lointaines. Rachel avait donc éprouvé le besoin de renouveler le groupe de ses privilégiés. Son principal acquéreur fut le comte Walewski, fils de Napoléon Ier et d'une Polonaise. Outre son sang impérial, il avait sur Yéron l'avantage de la générosité, d'une générosité débonnaire. C'est lui qui, pour remercier la tragédienne de ses premières complaisances, lui paya la coquette demeure de la rue
conde édition de mon histoire avec Rachel, que j'ai plantée là par mauvaise humeur et sans raison valable, laquelle Rachel s'est piquée, a voulu dire qu'elle m'avait planté là la première, lequel moi me suis fâché tout rouge : lettres échangées } tapage, criailleries et finalement eau de boudin. »
Il y eut entre eux un peu plus tard une réconciliation. En 1843. le jour des Rois, Buloz réunit chez lui la rédaction de sa Revue. « Le hasard facétieux, dit Musset, a donné la fève à Henri Heine, quia lait semblant de ne pas savoir ce qu'on lui voulait, de sorte que le gâteau sur lequel !a maîtresse de maison devait compter pour égayer la soirée a été pour le roi de Prusse ! !... Rachel m'a demandé si j'étais fâché, d'un petit air si coquet et si aimable que je lui ai répondu : « Pourquoi ne m'avez-vous pas regardé ainsi et fait la même question il y a trois ans ? Vous sauriez que je ne connais pas la rancune. — Que de temps perdu ! dit Rachel. »
Mais de telles reprises sont sans force et sans passion. Leurs rapports, réduits à ceux de la camaraderie, n'en furent pas moins interrompus de piques et de brouilles. Un soir, il dînait chez elle en l'hôtel de la rue Trudon où l'on pendait la crémaillère. En montant l'escalier qui menait à la salle à manger, il marche sur sa robe. Elle s'en montre courroucée et le tance assez vivement : <( Quand on donne le bras à une femme, on prend garde où l'on met le pied ! » Et lui de répliquer : « Quand on est devenue princesse et qu'on se fait bâtir un hôtel, on commande à son architecte un escalier plus large. »
Paul de Musset, qui relate cette querelle, observe que jamais ils ne furent d accord plus de quinze jours. Elle relançait le poète parce qu'elle attendait de lui sa pièce. Après l'échec de Bettine qu'il avait composée pour Rose Chéri, elle le laissa tranquille. Il avait fini par entamer pour elle un drame. Ye*é de son silence et certain finalement de son dédain, il remit un jour le manuscrit dans ses cartons en disant : Adieu, Rachel, c'est toi que j'ensevelis pour jamais dans ce tiroir.
Ils se suivirent de près dans la mort : il disparut le premier en 1867, elle au début de i858.
Trudon '. La mâtine le faisait, selon l'expression populaire, tourner en bourrique. On sait des détails divertissants sur l'exploitation de sa simplicité, par exemple l'histoire de cette vieille guitare qu'elle tenait d'une amie et que, pour allumer l'enthousiasme naïf de Walewski, elle prétendit être l'instrument de sa jeunesse errante et misérable.
— J'allais avec elle autrefois, soupirait-elle, chanter dans les rues et demander aux passants le denier de l'aumône. Je ne la donnerais pas pour cinquante mille francs.
Et l'autre, enflammé :
— Je veux l'avoir ! Quoi qu'il m'en coûte, je l'aurai ! Ce bracelet de rubis et cette rivière de diamants que vous aviez remarqués l'autre jour, vouspouvez tout faire prendre à l'instant même chez mon bijoutier. Rachel, est-ce convenu ?
— Allons, fit-elle d'un air douloureux et las, emportez la guitare -.
1. Elle fit de cette maison un luxueux musée où s'accumulaient les dons offerts à l'artiste et à la courtisane. L'architecte avait assemblé dans son œuvre tous les styles. L'escalier était ogival avec des rampes en acier poli. Il y avait un grand salon Louis XIV, une grande chambre à coucher Louis XV. une salle à manger et une salle de bains de goût étrusque, un boudoir chinois. Là se donnaient des fêtes dont parlait toute la presse. La plus fine société y coudoyait le père Félix, qu'on vit dans un bal masqué travesti en Shylock.
2. Elle plumait ses amants avec une véritable maestria. Témoin le prince Martchinkoff Lorsqu'il venait à Montmorency, c'était une joie pour la marmaille des Félix La grande sœur le fouillait, lui tirait des goussets les écus et les louis dont il devait avoir soin de les garnir. Et elle jetait les pièces une à une dans l'herbe des pelouses pour que Raphaël, Rébecca, Lia, Dinah se disputassent à les attraper. Un jour le boyard se laissa délester ainsi de huit cents francs. Certain riche Anglais, dont Rachel avait agréé les déclarations, lui fit pendant quelque temps des visites quotidiennes. Elle imagina cette aimable farce. Tandis que son adorateur lui faisait ses politesses, elle lui retira d'un geste léger son épingle de cravate et la piqua dans une pelote. Le monsieur, le lendemain, remplaça le bijou ; même jeu de Rachel. Même jeu le jour d'après et ceux qui suivirent. La
Le bon nigaud fut probablement encore dupé — mais bien plus gravement — lorsqu'elle lui annonça sa paternité. La multiplicité de ses relations eût dû la rendre plus hésitante. Il est vrai que l'amour-propre pouvait bien l'illusionner elle-même : il y avait tant de gloire pour elle à perpétuer la postérité de Napoléon ! Est-ce sa dévotion à l'Epopée qui l'amena dans les bras d'Arthur Bertrand, le fils du géuéral, compagnon du grand vaincu ? Ce rejeton d'un héros se salissait avec le petit Abrantès et le petit Rovigo dans une noce ignominieuse. Après avoir pillé plusieurs femmes, dont la charmante Déjazet, le fringant besogneux essaya sa séduction sur Rachel. Elle s'éprit fort de lui, non par exemple comme il l'eût voulu. Leur union ne lui rapporta rien, à lui, mais il n'en fut pas de même pour elle, qui, malgré tous ses efforts pour dissimuler sa grossesse, dut s'aller cacher quelque temps à la campagne l.
Comme elle relevait de couches, eut lieu le bouleversement de Février. L'instinct anarchique de sa race, le ressentiment de ses déboires mondains, ses accointances
bonne de Mademoiselle était naturellement sa confidente et s'associait à sa gaîté. Mais au bout d'une quinzaine, un soir, sa maîtresse Ja voit pénétrer dans sa chambre, tout effarée : « Madame, Madame, c'est votr,e Anglais ! — Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a ? qu'il entre !
C'est que... — Que quoi ? — Il est en cravate courte. — Oh !
alors dis-lui que je n'y suis pas. » La cour du citoyen britannique fut du coup arrêtée. Rachel avait déjà d'ailleurs une fort belle collection d'épingles ; le premier janvier elle en fit une distribution entre ses amis.
C'était une sultane autoritaire. Sa devise, fc Tout ou rien », ornait ses murs, son lit, ses sceaux, son papier à lettres. Cependant ses jarretières en portaient une autre, celle-ci d'une vaillante impudeur : (( Honny soit qui point n'y pense » (Cf. Feuillet des Couches, cité par l'Intermédiaire des chercheurs (XIX, 328). Mais pour faire connaître toute Rachel, il faudrait utiliser la correspondance malpropre qu'elle échangeait avec sa sœur Sarah. (Cf. Fleischmann, .Op. cit., p. io4.)
i. « Vous savez le tour que nous joue la scélérate, écrivait Legouvé (cité par Thomson, Op. cit., p. 1 1 6) ; elle est enceinte de près de cinq mois ! La nouvelle est officielle et de plus la comète est visible à L'œil nu. »
avec plusieurs bonapartistes de marque la disposaient à se prononcer ardemment contre la Royauté. D'ailleurs son père et le jeune Raphaël, flaireur subtil de bonnes affaires, lui soumirent un projet de combinaison productive. Il s'agissait d'organiser une tournée à travers la France en relevant son programme d'un numéro républicain, la déclamation de la Marseillaise. Leur coreligionnaire Simon, dit Lockroy l, que les intrigues de Rachel avaient fait substituer à Buloz comme administrateur de la Comédie-Française, se chargea de gagner à cette idée le gouvernement.
Rachel fit en mars ses premiers essais sur la scène d'Etat. On vit cette exotique dévergondée serrer contre son cœur le drapeau tricolore, en évoquant avec un emportement farouche - l'amour sacré de la Patrie. Son succès prodigieux donna confiance au ministre de l'Intérieur Ledru-Rollin, dont une circulaire 3 aux directeurs des théâtres de province consacra cette ingénieuse propa-
1. Israélite italien, auteur dramatique et comédien, père d'Edouard Lockroy.
2. « Elle ne chantait pas, elle ne parlait pas : les sons de cette bouche effrayante tenaient du rugissement et du sifflement. Ses yeux n'étaient plus ceux de la couleuvre, ils avaient emprunté le regard de 1 hyène et tout son corps exhalait d'affreux souvenirs. » (Charles Maurice, La Vérité -Rachel, p. 76.)
Un concours ayant été ouvert pour une figure de la République, V Artiste du 9 avril i8\8 (cité par l'Intermédiaire des Chenheurs, Cf. supra p. 47, note a) conseillait aux intéressés d' « étudier le-" poses toutes sculpturales de Mlle Rachel chantant la Marseillaise. Quel éloquent symbole de fierté, d'audace et d'énergie ! C'est le mari re par la noblesse, mais c'est le marbre qui palpite. »
3. ^ oici ce document : g Le dévouement que la citoyenne Rnclel a montré pour la République à Paris, elle veut l'étendre aux départements. L'électricité qu'elle a répandue ici en exécutant la Marseillaise, y sera d'un merveilleux et salutaire effet. C'est au nom de l'Art sur lequel la République veut étendre sa féconde protection, que je vous demande de prêter à la citoyenne Rachel votre cor.cours, en donnant toute facilité au citoyen Félix pour les représentations qu'il a l'intention d'organiser dans votre ville. Salut et fraternité.
« Le directeur par intérim des théâtres et de la librairie, « Elias Reg^allt. »
gande. La caravane des Félix promena de ville en ville le répertoire classique avec le lyrisme révolutionnaire, tirant ainsi de nos désordres tout le profit offert à leur cupidité.
Après que le manager Raphaël eut encaissé les derniers bénéfices, leur dévouement à la cause de la Liberté s'affaiblit peu à peu. L'avènement de Louis-Napoléon à la Présidence réveilla les sympathies de Rachel pour le parti de Brumaire. Son dessein était décidément de se lier avec tous les hommes de la famille impériale. Elle eut bientôt avec l'Elu les rapports les plus intimes et ne fit rien pour qu'on les ignorât. Elle était comme chez elle au Palais du faubourg Saint-Honoré, et, grâce à sa situation prépondérante, se riait de la guerre menée contre elle par ses camarades de la Comédie. La fonction d'administrateur s'étant trouvée de nouveau vacante, c'est elle qui se chargea de pourvoir à son occupation. Arsène Houssaye fut un soir mandé à l'Elysée. Le Président l'attendait, en compagnie de l'actrice, et lui proposa presque à brûle-pourpoint la direction du Théâtre-Français. Gomme, surpris, l'autre se confondait en protestations de gratitude :
— Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, interrompit Napoléon. C'est Mlle Rachel On lui a nommé dix hommes de lettres. C'est vous qu'elle a choisi, je ne sais pourquoi.
Houssaye s'inclina vers sa protectrice.
— Savez-vous, daigna-t-elle expliquer, pourquoi j'ai voulu que ce fût vous ? Non ? Eh bien ! c'est parce que je vous connais moins que les autres.
Et, malgré l'opposition des sociétaires, malgré celle morne du ministre Odilon Barrot, Houssaye eut la place !.
Ce fut un utile serviteur. Au retour du voyage de Bordeaux, le gouvernement activa la campagne pour la restauration impériale. Il fallait par tous les moyens
i. A. Houssaye, Confessions, II, p. 36i.
provoquer et entretenir l'enthousiasme populaire. Rachel invita son directeur à se distinguer, en composant une ode excitante sur ce thème en faveur : « l'Empire c'est la paix ». On agrémenterait de ce régal la grande soirée qu'on allait donner pour le triomphe de la cause.
Le 22 octobre 1802, raconte d'Heylli ', eut lieu le gala. L'on avait, pour le préparer, déployé la plus bruyante réclame. Le résultat fut selon les souhaits de l'intrigue, à tel point que de pauvres stalles se payèrent jusqu'à vingt-cinq louis. Sur Je programme se lisaient ces trois titres : Cinna ou la Clémence d'Auguste — naturellement — : puis, par un rapprochement dont les contemporains ne pouvaient savourer l'ironie effroyable, l'Empire cest la paix et II ne faut jurer de rien. L'assistance applaudit et trépigna, quand Mlle Rachel travestie en Muse de l'Histoire, vint devant la rampe dire les strophes d'Arsène Houssaye. Elle qui naguère appelait les citoyens aux armes contre la tyrannie, disait à présent le boniment pour l'absolutisme césarien !
Après la récitation du poème, le prétendant, qui avec Mlle de Montijo avait goûté l'ivresse des ovations, fit venir l'auteur dans sa loge, et, l'ayant chaleureusement félicité, le chargea d'embrasser de sa part Mlle Rachel. Ce baiser tout protocolaire, auquel s'ajoutait un bracelet de prix, était une feinte astucieuse.
Au surplus, leurs relations d'alcôve appartenaient au passé, la sentimentalité de Louis-Napoléon ayant fait bien vite une expérience suffisante de cette coquetterie dure et vénale.
L'établissement du nouveau régime et sa consécration éclatante par le suffrage des masses ravivèrent la passion singulière de Rachel pour le nom de Ronaparte. Il lui fallait se maintenir dans la famille. Les Tuileries ne pouvant être son domaine, elle se résigna d'abord à régner chez le duc de Morny 2. Mais il y avait mieux que ce