‹ Figures juivesChapitre 18 sur 79 · Mirecourt, Racket · texte numérisé non relu

Mirecourt, Racket

le cas d'un pauvre diable qui, pendant un voyage, étant tombé malade, la suppliait de lui donner vingt-quatre heures de repos, le temps, disait-il, de se mettre des sangsues. Elle refuse tout net : « On nous attend ce soir à \.... Je n'ai pas envie de manquer une représentation pour vous. » Il fut obligé de partir et de se soigner dans la diligence.

Il arrivait que les municipalités la sollicitaient de jouer pour les indigents de leur ville. Lui faire perdre son argent ! ces édiles étaient donc fous ? « Impossible cette lois, répondait-elle invariablement, je suis tenue par des promesses antérieures. Mais je vous garantis que je reviendrai. » Et, pour les mieux tromper, elle leurfixait une date.

Vers la fin, quand son mal la tenaillait trop cruellement ou qu'elle demeurait prostrée dans une inertie trop prolongée, on allait chercher sa cassette. Au contact du trésor, peu à peu son état semblait s'améliorer. Elle plongeait les mains danscet amas de choses précieuses, déroulait entre ses doigts les colliers, s'ornait des bagues, des bracelets, faisait jouer la lumière sur les facettes ou sur la rondeur brillante des chatons, se délectait au ruissellement du métal et des pierreries.

Les bénéfices, les cachets, les cadeaux, c'est tout ce qu'aima sincèrement cette émouvante simulatrice de passion. A cette voracité, qu'on ajoute un orgueil sans mesure, la jouissance arrogante de la domination, et, sous la feinte des nobles rôles, une trivialité cynique malsaine. Pardessus tout cela, l'irrésistible besoin de la vie nomade.

Ses congénères, nous l'avons dit, avaient, avec leur habituel dévouement à l'intérêt national, préparé ses succès et sa gloire. Dans toute sa carrière Rachel se sentait soutenue par leur vigoureuse cabale. Quelquefois même cette aide s'affirmait avec une franchise bruyante. J.-M. Cayla 1 nous décrit la première de Judith, la tragédie de Mme de Girardin :

i. J.-M Cayla, Cél<:briU:s contemporaines, p. 73.

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Ce fut une manifestation éclatante du Judaïsme parisien qui accapara ce jour-là presque toutes les places du Théâtre-Français. Mlle Rachel parut parée ou plutôt chargée de tous les bijoux et diamants d'Israël. Toutes les dames juives avaient envoyé leurs écrins pour orner l'héroïne de Béthulie. On assure même que Mme la baronne de Rothschild fit porter au théâtre de la rue de Richelieu pour plus de ôoo.ooo francs de diamants. Mi[e Rachel valait ce soir-là plusieurs millions... Non seulement les postes du Théâtre-Français furent doublés, mais encore on plaça aux portes des coulisses plusieurs municipaux qui avaient reçu pour consigne de ne pas perdre de vue Judith tant qu'elle serait en scène et d'arrêter tout individu qui aurait la témérité de porter la main «ur elle '.

Mme de Girardin. ne pouvant nier l'entente, dont, au su de tous, profitait Rachel, feignait l'émerveillement :

Ses détracteurs prétendent que son immense succès est une affaire d'association nationale. « MU* Rachel est juive, disent ils, et chaque fois qu'elle joue, la moitié de la salle est occupée par ses coreligionnaires. Us agissent avec elle comme avec Meverbeer. avec Haléw. A. l'Opéra, voyez les jours où l'on donne Les Huguenots et La Juive : toutes les places qui ne sont pas à l'année sont prises par les Juifs. » Gela est vrai, et nous ne pouvons nous empêcher d'admirer cette belle union de tout ce peuple qui se parle et se répond d'un bout du monde à l'autre, qui se comprend avec une aussi prodigieuse rapidité ; qui relève un de ses fils malheureux à son premier cri et qui court chaque soir applaudir en foule celui de ses enfants qui se distingue par le génie. Cela fait rêver. N avoir point de patrie et garder un sentiment national si parfait a !

Nul doute que cette coopération de la Communauté n'ait pour une très grande part déterminé la prodigieuse ascension de la demoiselle Félix. Le libéralisme de l'époque facilitait ce bluff et les circonstances s'y prêtaient. Sans nier des mérites qu'il serait vain d'ailleurs aujour-

i. Rachel croyait indispensable d'impressionner le public par la richesse éblouissante de ses parures. Ch. Maurice, dans son pamphlet la Vérité Rachel, raille ce luxe fulminant. C'était, dit-il, « une profusion d or, de pierreries, de bijoux magnifiques, de tissus merveilleux, d'objets d'art inconnus, de bracelets superposés, de gerbes et de tournesols. »

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