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Rachel et Mme de Girardin. Revue de Paris, ier juin

d'hui de discuter, il est permis d'affirmer que Racheleut surtout la chance de venir au bon moment : la jactance romantique avait beaucoup perdu de son prestige, et Ton ne demandait qu'à réagir contre elle. Hugo, Dumas et les leurs s'illusionnaient fort en attribuant au seul talent de la tragédiennel'épurationdu goulet leur propre déclin. Elle morte, la tumultueuse phalange crut les classiques une bonne fois enterrés. On lisait dans le Siècle du 10 janvier i858 :

L'ombre du xviie siècle s'était réveillée le jour où parut Rachel. Les fantômes avaient repris une nouvelle vie. Mais depuis cinq jours tous ces spectres, galvanisés un instant par la toute-puissance du génie, sont retombés dans l'éternelle nuit. Rachel aura été la dernière expression d'un idéal qu'on ne comprend plus, la dernière étoile d'un ciel désormais voilé.

Prédiction solennelle, dont l'insanité nous irrite. Andromaque, Bérénice ou Phèdre ont-elles perdu, pouvaientelles perdre quoi que ce fût de leur force pathétique ? Par contre, quel Talma, quelle Mars, quelle Rachel, voués au relèvement d'Hernani ou de Mademoiselle de Belle-Isle y révéleraient une beauté vraiment humaine et satisferaient en nous autre chose que la puérile curiosité ?

Beaucoup d'entre les Allemands qui, vers 1826, lurent les ballades et les romances de Heinrich Heine ne démêlaient pas très bien leur impression. La grâce à la fois lascive, tendre et mutine de ces jolis vers avait trop de charme pour ne pas les séduire ; mais en même temps ils se scandalisaient. La poésie, jusqu'alors chez eux si pleine de noblesse et de gravité, n'avait plus dans ces productions nouvelles la langueur sentimentale et rêveuse qu'on lui voyait dans l'œuvre de Schiller, ni la belle autorité philosophique et doctorale dont la parait le génie de Gœthe. Etait-il possible même que l'idiome national se prêtât à ces fantaisies légères l, endiablées, impies, oùla mélancolie jamais ne semblait sincère, gâtée qu'elle était de ricanements et de pantalonnades ?

En fait, l'auteur du Bach der Lieder avait réalisé cette merveille : la langue germanique, si roide, si dure, si embrouillée, servante idéale des métaphysiques les plus nébuleuses, s'était assouplie et raffinée jusqu'à pouvoir exprimer avec aisance les gentillesses les plus aimables comme les plus perfides drôleries2. Chose extraordinaire,

1. « Ah, c'est un sort affreux que d'être condamné à votre allemand abject et raboteux. » Lettre de Heine à Mosès Moser (11 janvier i8a4).

2. « 11 y a de Heine telles petites chansons de dix vers qui portent innocemment dans leurs corolles — car ce sont de vraies roses des bois — un venin qu'il a fallu trois siècles pour distiller à ce point ;

(S'i FIGURES JUIVES

on rencontrait un Prussien d'esprit alerte et primesautier! Comme les Français se sont fait dans le monde la réputatii.fi de plaisantins et de galants frivoles, les lettrés d'outre-Khin considéraient volontiers l'impertinent comme une sorte de démon parisien déguisé.

De notre côté, quand on connut par des traductions ses récits de voyages, les Reisebilder, on pensa retrouver la verve terrible de Voltaire, sa virtuosité dans l'ironie, la caricature, le blasphème, et l'on dénomma cet Hein- . rich Heine c< le plus français des Allemands 1 ».

L'adoption flattait sa vanité, mais il n'avait, par ses origines, rien de commun avec nous Appartenait-il davantage au Vaterland ? Dans les ghettos du Holstein et de la Westphalie fleurirent ses ancêtres. Son père, Samson, laissant un commerce de velours qui périclitait, suivit, en qualité de pourvoyeur, l'armée du duc de Cumberland. Dans un cantonnement à Dusseldorf, il fut l'hôte des Yangeldern, des coreligionnaires hollandais. L'attrait de son uniforme rouge, ses avantages personnels, sa race plurent à Betty, l'unedes demoiselles, qui l'accepta pour époux. De ce mariage naquit le poète.

Ce dernier avait à peine sept ans lorsque, un aprèsmidi, les musiques triomphales de nos régiments éclatèrent clans la ville. Chez les siens, le défilé des conquérants ne provoqua ni honte ni colère. Le général de Custine comptait dans ses légions une quantité d'officiers et de soldats israélites qu'y avaient introduits les recrutements opérés dans les provinces rhénanes, dans les duchés de Bade et de Wurtemberg Profitant de leur puissance occasionnelle, ils avaient hâte d'aider leurs frères à s'émanciper, à redresser l'échiné. A l'entrée de la promenade

des fleurs charmantes. . qui toutes dardent un aiguillon de basilic,., des sonnets transparents et purs, au fond desquels rampe le reptile, des canzones qui vous bercent d'amour, et, à la fin, le mot satanique. )> (Edgar Quinet, Revue des Deux Mondes février i834.)

i. Lui-même, pour caractériser le double aspect de sa Muse, avait cette comparaison bizarre : « Je suis, disait-il, un rossignol qui a fait son nid dans la perruque de M. de Voltaire. »

publique se trouvaient des écriteaux portant cet avis injurieux : « Les pourceaux et les Juifs n'entrent pas ici. » Dès le premier soir 1 inscription fut enlevée. Le bétail craintif des Judengassen s'échappa joyeux des bas quartiers où l'avait parqué le mépris du peuple, et vénéra le drapeau tricolore comme l'étendard des Macchabées. L'invasion révolutionnaire promettait une ère bénie de douceurs et de compensations : c'est pourquoi l'obligation d'héberger le vainqueur ne mortifiait pas les Heine. Le tambour Legrand fut quelque temps leur pensionnaire. C'était un brave soldat qui n'entendait rien au dialecte local. Faute de pouvoir bavarder, il faisait parler sa caisse, et de cette manière, parait-il, rendait assez bien quelques idées sommaires :

Quand je ne savais pas, raconte Heine l, ce que signifiait '< Liberté », il me tambourinait la Marseillaise et je comprenais. Si j'ignorais le sens du mot « Egalité », il m'exécutait le Ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne ! J'ignorais le mot « sottise », il jouait la marche de Dessau que nous autres Allemands nous avons tambourinée en Champagne, et je comprenais. Il voulut un jour m'expliquer le mot « Allemagne » et il joua cette simple et primitive mélodie que l'on joue les jours de foire devant les chiens dansants et qui résonne ainsi : Dum, dum, dum 2. Je me fâchai, mais je compris encore.

Un homme de sang allemand eût rejeté ce souvenir. Heine se rappelle le tambour Legrand avec affection. Les Français, comme ils avaient été les bienvenus dans cette maison ! Avec quelle impatience on avait attendu leur Messie !

Que devins-je, continue Heine, lorsque je le vis lui-même de mes propres yeux, lui-même ! Hosannah, l'Empereur ! Il venait d'entrer dans l'allée du Jardin de la Cour, à Dusseldorf. En me poussant à travers la foule ébahie, je songeais aux faits et aux batailles que M. Legrand m'avait tant tambourinées. Mon cœur battait la générale... Et cependant, et en même temps, je pensais à l'ordonnance de police qui défendait de passer à cheval dans les allées sous peine de cinq thalers d'amende. Et l'Empereur, avec sa suite, chevauchait

i . Le Tambour Legrand

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