Damm, en allemand, signifie stupide
86 FIGURES JllVES
au beau milieu de l'allée ; les arbres interdits se courbaient en avant à mesure qu'il avançait, les rayons du soleil dardaient en tremblotant et d'un air de curiosité à travers le vert feuillage, et sur le ciel bleu on voyait distinctement étinceler une étoile d'or. L'Empereur portait son simple uniforme vert et le petit chapeau historique. Il montait un petit coursier blanc et le cheval marchait siiier, si paisible, si sûrement, d'une manière si distinguée!... Si j'avais été alors le prince royal de Prusse, j'aurais envié le sort de ce petit cheval. Sa figure avait cette couleur que nous trouvons aux tètes de marbre des statues grecques et romaines. Sur les traits on lisait : Tu n'auras pas d'autre Dieu que moi. Un sourire qui échauffait et qui donnait le calme voltigeait sur ses lèvres, et cependant on savait que ces lèvres n'avaient qu'à siffler, et la Prusse n'existait plus. Elles n'avaient qu'à siffler, ces lèvres, et le Vatican n'existait plus. Elles n'avaient qu'à siffler, et tout le Saint-Empire romain entrait en danse. Et ces lèvres souriaient et l'œil souriait aussi. C'était un œil clair comme le ciel ; il pouvait lire dans le cœur des hommes, il voyait rapidement, d'un regard, toutes les choses de ce monde, tandis que nous, nous ne les voyons que l'une après l'autre et que souvent nous n'en apercevons que les ombres colorées. Le front n'était pas aussi serein ; là planait le génie des batailles, là se rassemblaient ces pensées aux bottes de sept lieues avec lesquelles le génie de l'Empereur traversait le monde, et je crois que chacune de ces pensées eût fourni à un écrivain allemand de l'étoffe pour écrire sa vie durant 1.
La plus belle de ces pensées, pour les Hébreux, la plus noble et la plus digne de fonder sa gloire, fut certainement celle qu'il émit ce même beau jour de 1811 dans sa réplique au grand rabbin de Dusseldorf. Au cours des présentations officielles, le chef de la synagogue se tenait entre l'évêque et le pasteur luthérien. Dans sa barbe patriarcale, il prononça l'allocution au nom des prêtres des trois cultes autorisés, il dit leur gratitude commune envers le « nouveau Cyrus », restaurateur de leurs autels.
Ils vous protestent, sire, d'instruire les peuples à l'amour de votre personne sacrée, au respect de vos lois, à la reconnaissance de vos bienfaits et ils se sentent dignes de donner l'exemple.
i.Le Tambour Legrand. Les juifs eurent le culte de Napoléon. « Il existe, dit Al. Weil (Souvenirs), un poème épique en hébreu intitulé l'Empereur Napoléon, dont l'auteur est le père du compositeur Halévy, et qui est un pur chef-d œuvre de langue. »
Ce compliment libéral enchanta Napoléon, qui répondit avec amabilité :
Je reçois vos hommages et j'approuve vos sentiments. Tous les hommes sont frères devant Dieu. Ils doivent s'aimer et se supporter, quelles que soient les différences de religion. Vous en donnez ici un exemple l.
Cependant le c< nouveau Cyrus », sans doute pour ployer le monde au respect de sa divinité, bouleversait à son caprice la vieille distribution des Etats, prenant de celui-ci pour grossir celui-là, dépouillant un prince de sa possession héréditaire et le pourvoyant de quelque autre. La province de Dusseldorf, en trois ans, changea deux fois de maître, passant des mains du Grand-Électeur Jean-Wilhelm à celles de Joachim Murât, qui, devenu roi de Naples, laissa son grand-duché de Berg au fils aîné du roi de Hollande. Ces trocs de souverains, ce maniement désinvolte des peuples, sans souci de leurs fiertés, de leurs attachements, de leurs coutumes, ne pouvaient manquer d'exaspérer les plus indolents et les plus pacifiques. L'Autre croyait avoir tout dompté parce que les fonctionnaires et les administrateurs rivalisaient à son égard de docile complaisance. Mais, en secret, les nations humiliées souhaitaient ardemment de pouvoir se reprendre.
Il y eut, vers i8i3, de la mer du Nord jusqu'au Danube, un vigoureux éveil du patriotisme. Toutes les fractions du bloc allemand eurent la même impatience de communier dans la tradition. Les colonies israélites. dans le parasitisme de leurs faubourgs, furent naturellement indemnes de ces fièvres. Elles n'avaient rien à perdre à l'établissement de la suprématie napoléonienne. C'est ainsi que Mme Heine, éblouie par les avancements merveilleux dont l'Empereur récompensait les collaborations heureuses, conçut l'espoir de contempler un jour son Heinrich dans quelque splendide costume de grand
i.Beugnot, Mémoires, I, p. 444.
dignitaire, de maréchal vqui pouvait savoir ?), et le voulut destiner au service de celui contre lequel les agitateurs Menzel, Àrndt, Schlegel, Jahn, prêchaient avec tant de force la haine sainte. Pendant près de deux ans, malgré son aversion pour les sciences, il dut étudier les mathématiques et se préparer à la stratégie. La catastrophe de i8i4; celle de 181 5, terminèrent son supplice. Après des essais aussi rebutants et plus coûteux dans le trafic j (car il tenait de son père une inaptitude singulière pour les transactions du négoce), il rompit allègrement avec la commission et la comptabilité, résolu de s'abandonner aux petites aventures sentimentales dont son imagination tirerait artistement parti.
Ses débuts dans la littérature coïncidèrent a\ec le premier mouvement de réaction des démocrates contre le soulèvement national. Il fut de « la Jeune Allemagne », sorte de conjuration intellectuelle, dont le dessein était de ridiculiser les antiques vénérations, d'effacer même l'idée de patrie -. Besogne toute à la convenance de Heinrich Heine, dont l'ironie se délectait au sacrilège et qu'animait l'horreur atavique des pays chrétiens.
Un de ses fidèles, Lœwe-YVeimars 3, parle ainsi de cette œuvre de destruction :
C'est la première fois qu'un Allemand se permet une raillerie aussi franche et aussi incisive de ces choses dont on se raille depuis si longtemps parmi nous 4, de ces sentiments vieillis, dont le xvme siècle a fait justice, qu'on nomme encore en Allemagne enthousiasme, amour, patriotisme, liens de famille, etc., mais que nous désignons, nous autres, sous le nom de préjugés.
i. Au sortir du lycée, en i8i5, il était entré, pour s'initier aux affaires, chez un coreligionnaire francfortois ; il quitta cette place en 1817 pour monter à Hambourg une maison de confection, Harry Heine und Ges, qui, en deux ans, fit faillite.
2. La Jeune Allemagne professait le mépris de l'Allemagne. Elle prétendait faire succéder le réalisme à l'idéalisme. Wienbarg, Gutzkow, Laube. Bœrne, Mundt, Heine se moquaient du spiritualisme de Fichte, de Schelling et de Hegel.