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Crémieux avait alors trente ans *. Malgré sa jeunesse, il fallait que son art fût d'une séduction non médiocre pour empêcher ses auditeurs de considérer ce que son physique avait de repoussant. Sa laideur a été proverbiale : une tête énorme que grossissait encore sa chevelure crépue, étrangère à toute culture, une face de cabotin spécialiste des vilaines créations, un front irrégulièrement accidenté, un nez en boule narguant le ciel, des lèvres entrebâillées, découvrant une denture sans fraîcheur ; enfin, pour animer ce visage piqué de petite vérole, des yeux en relief, , mi-clos, en des paupières lourdes, lentes, souillées de chassie. Son corps de Quasimodo, trapu, pesant, ramassé, n'eût pas gagné beaucoup à l'élégance de l'accoutrement ; il le vêtait sans façons, ne sachant pas même lui éviter à l'ordinaire la trivialité des attitudes. A propos d'une plaidoirie que fit Crémieux pour Rachel, Legouvé dit : « La laideur légendaire de M. Crémieux fit rire même les juges 2 ».
Jéhovah, dont les mains divines excellent à parfaire l'horrible plutôt que le gracieux, avait produit là son chef-d'œuvre, tout comme Zeus son Thersite.
Mais, en compensation de tels désavantages, il apparaissait pourvu des qualités propres à son métier : mémoire diligente et souple, faculté de travail et d'assimilation 3, capacité d'émotion se manifestant aussi bien par
entre les mains du rabbin de Phalsbourg. Celui-ci se trouvait être Isidore, futur grand rabbin de France. Il ne voulut pas se prêter à cette formalité. Le débat fut porté devant les magistrats de Saverne, qui se déclarèrent incompétents. Le Conseil d'Etat eut à examiner l'affaire. Crémieux, quisoutenait les intérêts du rabbin, lui fît donner raison.
i. Il était né à Nîmes le 1 1 floréal an IV (3o avril 1796).
2. Em. Legouvé, Etudes et Souvenirs de théâtre, in Le Temps, i3 août
3. (c Nul ne démêle mieux que lui les fils de l'intrigue la plus enchevêtrée. Il est à l'aise dans les arides combinaisons de la finance ou de l'industrie. Il réduit à leurs éléments les plus simples les problèmes les plus complexes. Les chiffres, sous ses doigts habiles, ont des groupements lumineux.
u Le Droit lui est aussi familier que les affaires. Il le possède dans
l'acuité de l'ironie que par l'emportement pathétique, aisance dans l'attaque et la riposte, dans lajonglerie des mots et l'animation du geste.
Il avait hérité de ses aïeux le sans- gène et l'esprit pratique, une nature capable de se plier à toutes les exigences, à toutes les nécessités. Son père, David Crémieux !, à peine honoré du droit de cité par le décret de la Constituante - et ne se contentant pas de cette aubaine, s'était emparé d'une charge municipale. Il est vrai qu'il ne l'occupa pas longtemps. Mis en prison pour ce fait après Thermidor, il faillit payer très cher son intrusion dans le fonctionnarisme. Il voulut, une
son entier, depuis les mystérieuses arguties de la procédure jusqu'aux larges théories de nos lois constitutionnelles. Pas de texte qu'il ne connaisse, avec sa date et ses applications et la date de chacune d'elles. Les innombrables décisionsde la jurisprudence sont entassées en bon ordre, toutes préparées pour la plaidoirie, dans sa mémoire encyclopédique où tiendrait la bibliothèque du Palais. » Eloge de Crémieux. Discours prononcé le 3o novembre ï885 à l'ouverture de la Conférence des avocats, par Alphonse Bonhoure (page i).
i. Crémieu (Cremiacum) est un nom de ville, tout comme Lisbonne, Carcassonne Lyon, Caen, Worms, Coblentz, Deutz. La cité de Crémieu (Isère était l'une des plus riches de la vieille France. Elle fut bientôt le rendez-vous de tous les Juifs du Dauphiné. Les Dauphins ne s'en plaignaient pas, qui leur imposaient d'énormes redevances. Mais la possibilité de pratiquer l'usure et de s'emparer du gage non retiré dans l'année, leur permit de s'approprier lentement tous les biens des particuliers. De là cette explosion de colère, à laquelle les princes durent céder Les « Lombards » furent chassés, et ceux qui, fidèles aux anciennes coutumes, n'avaient pas adopté l'usage des noms héréditaires, furent dans l'émigration désignés tous par le surnom de Crémieux.
2. C'est Crémieux que, en i83o, le comte Grégoire, l'ex-abbé Grégoire à qui l'on doit ce décret, choisit comme avocat pour réclamer, à la faveur de la Révolution, l'arriéré de son traitement d'ancien sénateur impérial. Cf. Drumont, France juive, I, p. 279, note 2.
Crémieux, acquittant la dette de reconnaissance de son peuple, prononça l'éloge funèbre du célèbre prêtre révolutionnaire.
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fois relâché, essayer d'une autre carrière, tenta la vente des soies et se fit bientôt mettre en faillite l.
Adolphe montra dès l'enfance un instinct d'accapareur très vivace. En toute entreprise il veut être le protagoniste . Au lycée, c'est lui qui confectionne et débite les compliments 2. Si quelque incident se produit qui provoque chez cette jeunesse une protestation ou bien, au contraire, un éclat d'enthousiasme, c'est toujours Crémieux qui s'en fait l'interprète. Une cabale agissant pour le compte de l'acteur Lafont a si bien manœuvré contre Talma que ce dernier, lassé, dépité, se voit contraint de se dessaisir de certains rôles, tels que l'Achille d'Iphigénie, que s'approprie son rival. Les collégiens aiment Talma, ne veulent que le génial Talma : -ils sauront le lui prouver. Une délégation d'entre eux, un dimanche, va porter au tragédien les témoignages admiratifs de tout le Lycée' et le prie de daigner venir, le soir d'un congé prochain, leur jouer Achille. C'est Crémieux qui mène l'ambassade la présente et congratule l'artiste.
Après la première abdication de Napoléon et son internement à l'île d'Elbe, Louis XVIII se hâta de poursuivre une réaction énergique contre les institutions impériales. Entre autres réformes, il abolit la discipline militaire imposée aux établissements scolaires, la parade en armes, l'obligation de circuler au pas, en silence et en ordre, l'usage du tambour au lieu de la cloche. La rigueur du règlement satisfaisait l'amour-propre des garçons ; sa suppression vexa leur vanité. A peine l'Empereur était-il rentré d'exil aux Tuileries qu'un certain
i. Adolphe -Isaac, exalté d'ambition, encouragé du reste par ses triomphes du début, comprit de quel embarras serait ce passé dans l'ascension des honneurs, dès que, parvenu à la grande lumière, la rivalité, la haine de parti, se lèveraient et s'acharneraient contre lui. Ses gains montaient, montaient ; il fît un sacrifice, indemnisa les créanciers, puis requit la réhabilitation, mais sans cette modestie qui dans la circonstance eût été de bon ton.
2. Au lycée Impérial, aujourd'hui Louis-le-Grand, on le surnommait l'avocat. (Eloge, page 7.)
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nombre d'élèves, députés par le lycée Impérial, devenu dans l'intervalle lycée Louis-le-Grand, lui vinrent remettre une pétition réclamant qu'on rendît à leur maison et son premier nom et les coutumes qui en taisaient une école de virilité. G était Crémieux qui avait rédigé la supplique : il voulut la lire à Napoléon lui-même. Mais pour pénétrer jusqu'au souverain, il fallait l'autorisation du grand maréchal du Palais. \ oilà qu'il la refuse. Nullement intimidé par l'obstacle, le rhétoricien commence à faire du tapage. Napoléon se dérange à ce bruit, apprend le sujet de la discussion, et, ayant écouté les doléances que lui expose le verbeux Adolphe, lui en marque son gré par une étreinte familière 4.
Les Cent Jours, Waterloo, le retour des Bourbons. Les Israélites n'avaient vu dans Napoléon que le législateur complaisant de la Révolution. Surpris de sa mansuétude à leur égard, ils n'avaient pas cessé, pendant les quinze années de son règne, d'encenser humblement ce « génie surnaturel », le « héros de la France », « le restaurateur de leur culte », « le Salomon de ce siècle », « le très haut dispensateur de toutes choses ») -. Us durent subir l'étiquette de bonapartistes, sous laquelle les enregistraient tout naturellement les partisans de la Restauration.
Crémieux, avocat débutant, avait d'abord fait le fanfaron ; il s'aperçut bien vite que la sagesse pour le moment consistait à demeurer coi. Tout au plus se hasarda-t-il, au cours du nouveau règne, à soutenir deux ou trois causes assez contraires aux vues du monarque. Roublard et pufïiste sans vergogne, il s'adonne de préférence aux causes judiciaires qui comportent l'exploitation du chauvinisme. Une fois il plaide pour un vieux soldat
i. Il porta deux jours en écharpe la main qui avait touché l'Empereur. Eloge, p. 8 )
2. Tama, Collection des actes de l'Assemblée des Israélites. De ces litanies il est bon de ne pas retrancher cette appellation amusante, sinon très exacte : « l'ami, oui, l'ami sincère de la paix, seul titre cher à son cœur » (en 1806).
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accusé d'avoir crié : « Yi\e L'empereur! » dans une fêle de village. Un autre jour il défend trois jeunes gens arrêtés pour avoir entonné la Marseillaise. Tâche heureuse en ces temps où tout vibrait encore de l'enthousiasme épique alimenté quinze ans par Napoléon ! Il fait une apologie ampoulée de l'hymne révolutionnaire, et, s'enivrant de son propre pathos, au point d'en oublier son extraction : « Ecoutez, s'exclame-t-il, écoutez un chant de nos pères les Francs, marchant à la bataille : Pharamond, Pharamond. nous avons combattu avec l'épée, etc. » Cette témérité ne le contente pas. Dans une impérieuse apostrophe, il crie au représentant du Gouvernement : « Mais vous n'avez donc pas de sang français dans les veines ! a Et il termine par cette phrase qui est un bel enseignement pour ses neveux : « Berçons, berçons nos enfants avec la Marseillaise, apprenons-leur ainsi l'horreur de l'étranger envahissant notre territoire, et l'amour sacré de la Patrie i ! »
Sans plus de risques, il s'acquit à Ximes une popularité de patriote intransigeant. En 1829, il y était toutpuissant et déjà fort en vue dans la capitale. Le i3aoûl, au banquet du jeune barreau parisien, il siégeait même à la droite du président, le bâtonnier Dupin. Le Gard avait été très obstinément rebelle à la résurrection bourbonnienne ; la nouvelle des Trois Glorieuses y fit exploser les passions. Grémieux se rend aussitôt à Lyon pour demander les instructions du Général Bach, les transmet à son département et accourt à Paris pour y préparer ses affaires. Il achète le cabinet d'Odilon Barrot, fait agir les députés de sa région auprès du Ministre de la Justice, Dupont de l'Eure, et, par une ordonnance royale du
1. De même, en mars 191 1, à Mulhouse, l'avocat Dreyfus, défendant le dessinateur alsacien Zislin, coupable d'avoir émis des cartes postales sur lesquelles étaient groupées nos trois couleurs, déployait, en pleine audience, notre drapeau et, sous prétexte de montrer que les teintes ne correspondaient pas à celles de l'illustration, faisait ainsi devant un public d'annexés, au nez de juges allemands, une manifestation française.
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3o août, se voit nommer aux Conseils du Roi et à la Cour de Cassation *.
Pendant sept années il remplit cette double charge. A la longue, il s'y sentit des entraves et désira s'assurer la liberté d'action. Il démissionna dès 1837 et se fit inscrire au tableau des avocats de la Cour d'appel de Paris. Il rêvait de batailles, surtout de ces fins de journées où l'on peut toujours dépouiller quelque vaincu mort ou moribond. Par exemple il importait d'être rusé, de savoir attendre. Il prit toujours le mandat législatif que lui offraient les électeurs de Chinon.
Quand Louis-Philippe, s'entêtant à l'inflexible tactique de Guizot, se trouve harcelé de toutes parts, Crémioux, qui devine la déroute, se mêle aux assaillants. Les banquets réformistes rallient tout ce que la Royauté de Juillet a rencontré d'adversaires : ils sont déjà la force. Il préside autant qu'il peut ces assemblées et v joue de sa belle trompette nationaliste.
Aux agapes de Saintes, il fut particulièrement cynique.
On était au moment des toasts et tous les convives, très échauffés, très ardents-, s'apprêtaient à boire avec le bon vin les tirades de l'orateur.
Crémieux (élevant la coupe). — Courage, Messieurs, à la France ! •
Toute l'assistance (élevant les coupes). — A la France !
Crémieux. — A la grande et belle patrie !
Toute l'assistance. — A la grande et belle patrie !
Crémieux. — A la terre des braves !
1. C'est en qualité d'avocat à la Cour de cassation qu'il fut désigné, sur la proposition du président, M. de Ra-lnrd, comme défenseur du comte de Guernon-Ranville, un des ministres de Charles X. Son client refusa d'entrer dans ses vues, c'est à dire de déclarer, ^pour échapper aux responsabilités, qu'il avait souscrit par nécessité seulement aux fameuses Ordonnances, dont il aurait été l'adversaire dans le Conseil.
Le comte de Guernon-Ranville ne voulut pas qu'on séparât sa cause de celle de ses collègues.
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Toute l'assistaxce. — A la terre des braves î
Crémieux. — Au sanctuaire de la loyauté, de l'honneur !
Toute l'assistance. — Au sanctuaire de la loyauté, de l'honneur !
Crémieux. — Chers concitoyens, dites tous avec moi ces grandes paroles :
Amour sacré de la patrie,
Conduis, soutiens nos bras vengeurs, etc.
Et il continue de détailler les couplets, que les autres répètent vers à vers. Venu cinquante ans plus tard, il eût peut-être chanté la Carmagnole.
Arrive l'année i848. La tendance du gouvernement à des modifications électorales, plusieurs scandales dans le monde aristocratique, l'accroissement des partis de gauche, les publications presque simultanées des livres de Michelet, de Louis Blanc et de Lamartine sur la Révolution, toutes ces causes, et plus encore les menées de la Maçonnerie, donnèrent une impulsion irrésistible à l'hostilité du bas peuple contre le pouvoir.
Le 3 février, des jeunes gens désignés par les Écoles se rendent à la Chambre pour demander la réouverture des cours de Michelet et de Quinet. Crémieux se rappelle, sans doute, le temps de son adolescence ; c'est lui qui se présente pour recevoir la pétition. Le 22, l'agitation qui grondait se met à déborder. Une délégation nouvelle, composée cette fois d'étudiants et d'ouvriers, force les barrages de soldats, qui, d'ailleurs, ne résistent guère et s'avance jusqu'aux portes intérieures du Palais- Bourbon. Qui peut être là pour les accueillir, sinon Crémieux ?
Il les félicite de leur courage et leur promet que justice sera faite de M. Guizot. Le lendemain, la Chambre, au milieu de la séance, apprend que la garde nationale va pénétrer de force. Ce n'est qu'une députation de la 4e légion, mais accompagnée d'une foule immense.
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Crémieux et deux de ses collègues se précipitent pour s'aboucher avec les protestataires. Ils leur déclarent que la noble énergie de la Garde Nationale a tué le Ministère et que les vœux unanimes de la France vont être exaucés.
Le soir, le coup de feu du bou^arddes Capucines et la fusillade qui s'ensuivit développèrent l'insurrection. Le 2^. à midi, c'est un désarroi terrible aux Tuileries. On a tenu jusqu'à la fin ; l'émeute est à présent maîtresse. Il ne s'agit plus de l'autorité, mais de la sûreté de la famille royale.
Louis-Philippe est seul avec M. Thiers dans son cabinet. Dans le salon attenant, le duc de Montpensier, très énervé, capable de toutes les défaillances, est entouré des princes de Wurtemberg et de Cobourg, de députés et de pairs de France. Tout à coup une porte s'ouvre, un homme sale apparaît : c'est Crémieux. Montpensier l'a reconnu et, tout en l'interrogeant d'une voix fiévreuse, l'introduit auprès de son père.
L'intrus a sou plan : il commence par affirmer qu'il vient de parcourir Paris, de se mêler aux bandes rebelles. Tout n'est pas perdu ; seulement il faut se débarrasser de M. Thiers. « dont le nom inspire, dit-il, une répugnance invincible ».
Thiers subit d aplomb ce heurt.
— \ otre Majesté, fait-il, sait bien que je suis prêt à me sacrifier
— Et qui me proposeriez-vous ? demande le roi à Crémieux.
Celui-ci n'ose dire : Moi. Il biaise.
— Sire, Odilon Barrot, qui serait libre de choisir son ministère dans les nuances les plus expressives de la gauche.
Le conseil est suivi : Crémieux part. Quelques instants après, le peuple entoure le château. Montpensier demi fou pousse le roi à l'abdication. Comme ils sortent des appartements, Crémieux, tout essoufflé, tout couvert de poussière, les aborde. Il a appris la renonciation au
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trône en faveur du comte de Paris. Mais qui a la régence .:) Il est indispensable que ce soit la duchesse d'Orléans, dont le libéralisme agréerait ses services. Il interpelle Louis-Philippe.
— Ce n'est assurément pas la régence du duc de Nemours que prescrit Votre Majesté. Car il n'y aurait rien de fait.
Le roi réplique une phrase quelconque ; il a maintenant d'autres soucis. Marie-Amélie, qui jamais auparavant n'aurait utilisé le Juif, songe qu'il peut dans cette occasion lui être bon à quelque chose.
— Accompagnez-nous, Monsieur, lui dit-elle, votre nom nous protégera
Crémieux n'est pas un héros. Mais il n'v a aucun moyen de se dérober. Il conduit les fugitifs jusqu'aux voitures et se hâte de s'en débarrasser. Comme le roi s'est attardé à réclamer son portefeuille, il le saisit des mains d'un domestique et le lui jette par la portière en l'expédiant à tous les diables :
— Partez ! mais partez donc î
Maintenant il ne faut plus perdre de temps. Il rentre aux Tuileries et fait la leçon à la duchesse d'Orléans qui y est restée avec ses fils et le duc de Nemours : elle ira à la Chambre avec l'héritier de la couronne et lira aux députés le message qu'il va lui accommoder. Il s'imposait ainsi comme chef du Ministère futur.
Une demi-heure après, il pénètre dans la salle des délibérations, où l'a devancé la Régente présomptive. Il ne voit pas d'abord où en sont les débats et se glisse jusqu'à la princesse, à qui il tend la copie de l'allocution. C'est alors seulement qu'il s'aperçoit que l'idée d'une régence est fort combattue. Il n'y a bientôt plus- de doute, la royauté tout entière fait naufrage. L'honnête courtisan n'hésite pas ; il monte à la tribune, et, devant la duchesse qui n'y comprend rien, s'écrie qu'il ne faut plus aucune forme de monarchie, qu'on doit en venir tout de suite au gouvernement provisoire.
Le président lit dans le tumulte les noms des mera-
brçs possibles. Celui de Crémieux est repoussé par les protestations d'un grand nombre. Cependant si assourdissant est le vacarme qu'on décide d'aller à l'Hôtel de Ville, pour y établir le pouvoir d'une manière définitive. Crémieux y arrive en retard. La cohue est telle qu'on ne le remarque pas. Marie, Garnier-Pagès, Lamartine et Ledru-Rollin, ne s'eutendant pas au milieu du bruit, se donnent rendez-vous dans une petite salle retirée Crémieux les y rejoint Ils ne pensaient guère à lui ou plutôt n'en voulaient pas pour collègue.
« Au moment où j'entrai, raconte-t-il ', Marie et Garnier-Pagès me dirent : — Mais, Crémieux, vous n'êtes pas membre du Gouvernement Provisoire. Je dis à Marie : — Si vous en êtes, c'est à moi seul que vous le devez. »
Et, sans plus de cérémonies, il s'installe, décrète, paraphe. Sa conversion était opérée : lui qui le matin était de l'opposition dynastique, signait à quatre heures une proclamation se terminant par cet article : Le Gouvernement Provisoire veut la République,
Ce bond subit en pleine gloire étourdit quelque peu la famille Crémieux. L'épouse - surtout en manifestait une aimable folie. Il faudrait citer les lettres délirantes qu'elle adresse alors chaque jour à ses intimes : « Ah ! je ne m'y fais pas, mes amies, je ne puis y croire ! » Elle passe son temps à contempler son homme, à caresser cette tète de ministre. Elle en dit la beauté intellectuelle : « Voyez-vous, il était fait pour les, orages. Il a une fabrique de discours de la force de 25o chevaux. » Et, dédaignant Lamartine, Ledru-Rollin, tous les autres : « Adolphe est là le Coq. le seul qui sache parler. »
Après plusieurs mois, le ménage s'habituait à cet Olympe, quand Louis Napoléon en devint le maître. Le prince devait quelque reconnaissance à Crémieux . Non seulement il avait été conseiller de sa famille 's ; mais en
i. Ad. Crémieux, En 18U8.