Parmi nous (Français
HENRI HEINE ET SOU <i NAÏ [ONAiISME )) <S()
Et opposant Heine et les siens à leurs adversaires, il ajoute :
Les Heine, etc., procèdent autrement. Ils versent à pleines mains le mépris sur leurs compatriotes... ils rient de leurs prétentions patriotiques, de leur vieille histoire, de leurs vieilles mœurs.
Il y avait un cycle cle légendes merveilleuses, dont la chanson berça jadis l'enfance de tout un peuple. Heine employait sa verve à déprécier ces fictions, de manière que fût en même temps avili le génie qui les avait créées et conservées. Les Universités allemandes, les cités d'Allemagne les plus justement honorées, Gcettingue, Hambourg, Munich, voire Dusseldorf, son lieu d'origine, tout était par lui bafoué, calomnié. Certes il était Allemand si l'on s'en devait rapporter aux registres municipaux1. Mais comme il désavouait par son persiflage une telle assimilation - ! Quel dédain méchant dans son poème F Allemagne !
Nous sommes des Germains, de bonnes gens, de braves gens, nous dormons du paisible sommeil des plantes, et, dès le réveil, nous avons soif, mais non pas du sang de nos princes. Nous les appe-
i. Sa famille est internationale. Un de ses frères devint officier de dragons dans l'armée autrichienne, un autre préféra la Russie et v acquit le brevet de médecin militaire. D'un troisième rejeton descendit la princesse délia Rocca. Charles Heine, cousin du poète, épousa la Juive portugaise C. Furtado.
2. Le nom même d' « allemand » était pour lui synonyme de « répugnant » Cf. Lettre à Lewald (i3 déc. 1 836 ) « ... les saletés les plus allemandes. »
Ln écrivain allemand, Adolf Bartels, a consacré un chapitre de son livre Kritiker und Kritikhaster à 1 étude du Judaïsme dans la littérature allemande. Nous relevons ce jugement :
« Dem Dichter Heine inuss man geben was ihm gebiïhrt, aber jeden Anspruch auf Deutschtum, den man in Seinem Namen erhebt, streng abweisen, vielmehr ihn als den "S erwûster des deutschen Gevvissens hinstellen, der er in der That gewesen ist. » (Il faut accorder au poète Heine ce qui lui est dû ; mais chaque fois qu'en son nom l'on élève des prétentions à la qualité d'Allemand, il le faut rejeter rigoureusement ou plutôt le repousser comme le destructeur delà conscience allemande, ce qu'il a été en effet.)
Ions nos pères, et patrie la terre qui leur appartient par droit d'hérédité ; nous aimons aussi la choucroute et les andouilles 1.
11 disait plus tard :
On nous commanda le patriotisme et nous devînmes patriotes ; car nous faisons ce que nos princes nous commandent. 11 ne faut pas cependant se représenter sous ce nom de patriotisme le sentiment qui porte ce nom en France...
Nous vîmes alors la balourdise idéale mise en pratique par le sieur Jahn, et ce fut l'aurore de la teigneuse et rustique opposition contre le sentiment le plus noble et le plus saint de tous ceux qu'a produits l'Allemagne, contre cet amour de l'Humanité, contre cette fraternité universelle, ce cosmopolitisme, qui ont été professés par Lessing, Herder, Schiller, Gœthe, Jean-Paul et toutes les âmes élevées de notre patrie -'.
Heine était, on le voit, tout l'opposé d'un chauvin. Aussi ne souffrit-il guère lorsque des difficultés avec la Confédération Germanique et avec ses coreligionnaires le contraignirent à s'exiler. Les événements de i83o et le triomphe du libéralisme l'attirèrent chez nous. Il fut très aise de cette transformation. Au bout d'un an, rédigeant un billet de présentation pour un ami, F. Hiller, qui allait repasser le Rhin, il écrivait :
Si quelqu'un vous demande comment je me porte ici, répondez : comme un poisson dans l'eau ; ou plutôt dites à tout le monde que toutes les fois que dans les profondeurs de la mer un poisson demande de ses nouvelles à un autre poisson, celui-ci lui répond : «Je me porte comme Henri Heine à Paris :î. »
i. Traduction de Saint-René Taillandier (Revue des Deux Mondes, i5 janv. 1 8^5)1