De l'Allemagne, I, p
3. Il ne francisa son nom qu'à demi. Heinrich devenait bien Henri : mais Heine devait se prononcer à l'allemande. Camille Selden (les Derniers Jours de Heine) rapporte que le poète signait ses lettres françaises en accentuant la finale « Heine ». Philarète Chasles, Caroline Jaubert, Auguste Barbier, qui le virent à cette époque-là, nous en ont laissé des portraits. C'était un petit homme blond, d'un blond ardent, dont les veux verts clignotaient, à la fois railleurs et doucereux sous le miroitement des lunettes. Par moments, les plis de sa bouche, la malice aiguë de son regard lui composaient une expression sardonique. « Il ne semblait, dit Ph. Chasles, ni homme
Vingt ans après il sentait de même et, rappelant son établissement sur les bords de la Seine, il déclarait qu'il avait toujours « vécu depuis tranquille et content, en Prussien libéré ».
Une seule chose l'ennuyait, sa situation d'étranger, qui l'empêchait d'obtenir une fonction dans l'Etat. Les amitiés brillantes qu'il entretenait dans le monde de la politique et des arts lui eussent, pensait-il, facilité l'acheminement vers les hauts degrés du pouvoir et des hon-
Les hommes les plus considérables, assure-t-il, cherchaient à entrer en relations avec moi, non pas comme protecteurs, mais comme camarades. Le prince chevaleresque placé le plus près du trône et qui lisait dans l'original i le Livre des Chants (das Èuch der Lieder), m'aurait vu des plus volontiers au service de la France, et son influence eût été assez grande pour me pousser dans cette carrière. Je n'oublie pas l'amabilité avec laquelle un jour, dans le jardin du château d'une amie princière \ le grand historien de la Révolution française et de l'Empire, qui était alors le tout-puissant président du Conseil, prit mon bras, et, se promenant avec moi, me pressa longtemps et instamment de lui dire ce que désirait mon cœur, se faisant fort de me procurer tout 3.
Il aurait eu tort de se gêner. Il se fil allouer une pension de cinq mille francs environ sur les fonds secrets de
du monde, ni commis-voyageur, ni ouvrier, ni marchand. Peu d'années après son arrivée chez nous, il commença de prendre du ventre et devint bientôt une sorte de Bouddha rondelet. » Sa parole, assure Barbier, avait un accent germanique très prononcé et fort désagréable. Weil, dans ses Souvenirs, complète la description : « Sa démarche traînante seule dénotait le Juif. Le Juif allemand d'alors, à peine sorti du ghetto, n'ayant ni le cœur ni le loisir pour prendre part aux exercices gymnastiques de la jeunesse universitaire, avait l'habitude de marcher d'un pas lent et traînant et presque étouffé, on eût dit pour s'effacer et passer son chemin sans être remarqué. Vue de près, sa figure, d'une pâleur mate, sans barbe, avait quelque chose d'angélique, qui par la parole prenait facilement des plis démoniaques. )>
1. Le duc d'Orléans avait épousé la princesse allemande Hélène de Mecklembourg.