‹ Figures juivesChapitre 24 sur 79 · I . Allemands et Français, p. \i · texte numérisé non relu

I . Allemands et Français, p. \i

a. Ibid., p. 42.

g | • FIGURES JUIVE?

du chêne paternel, comme autrefois leurs pieux ancêtres au temps où Arminius battit Yarus. Je n'ai pas non plus perdu une seule des soies de mon germanisme '.

Renoncer à une patrie ?

Semblable chose ne sied pas à un poète qui a écrit les plus beaux lieder allemands. Je réapparaîtrais à moi-même comme un de ces monstres à deux têtes que l'on montre dans les boutiques des foires. En composant, cela me gênerait insupportablement de penser que l'une des deux têtes se met à scander dans le pathos des coqs d'Inde français les alexandrins les plus artificiels, tandis que l'autre épanche ses sentiments dans le mètre inné, naturel et vrai de la langue allemande.

Ses motifs, on le voit, sont d'ordre purement littéraire. Il ne se faisait pas Français parce que ses œuvres étaient allemandes, disons plus, parce que, malgré ses vantardises, il lui était tout à fait impossible d'user décemment de notre langue.

Nous touchons ici à l'une des drôleries les plus réjouissantes de la vie de Heine, cette supercherie, grâce à laquelle il a pu passer chez nous et passe encore généralement pour un écrivain français. Nous croyons bon d'insister : Heine, si l'on excepte quelques billets sans importance, n'a rien écrit en français, pas même un article de journal. Il vint à Paris presque totalement ignorant de notre vocabulaire. Quant à notre syntaxe, ce fut un mystère qu'il n'arriva jamais à bien pénétrer. Gérard de Nerval -, Lœwe-Weimars, Caroline Jaubert, Saint-René Taillandier, Grenier, d'autres encore se chargèrent de la version. Son nom seul figurait sous le titre des livres, et le public était dupé, celui d'Allemagne, celui de France et l'Europe entière 3. Il contrôlait du

i. Allemands et Français, p. 87 et suiv.

2. Gérard de Nerval, encore tout jeune, avait traduit Faust avec une telle perfection que Goethe lui fit cet éloge : (( A ous seul m'avez compris et traduit sans me trahir. )>

3. Cf. Caroline Jaubert, Souvenirs, Heine (édition delà Société du Mercure de France. Préface). Grenier, dans ses Souvenirs littéraires, raconte à ce sujet une amusante anecdote. Il était un jour

reste cette adaptation et surveillait tamise au point, dont il n'était jamais content. Traduttore traditore. Ses Lieder. une fois travestis, lui faisaient, disait-il, l'effet de « clairs de lune empaillés ». La vérité, c'est qu'il n'y comprenait plus rien. Malgré la souplesse extrême de son intelligence, il essayait en vain de s'identifier aux Welches du Faubourg Montmartre. Bien plus que la délicatesse de notre parler, le propre de notre tempérament et de notre génie lui était insaisissable. Après quinze, vingt ans de séjour, il a encore de Paris l'idée qu'en ont les visiteurs trop superficiels, initiés seulement aux frivolités tapageuses. Paris, pour lui, ce sont les boulevards avec leur fleur de province déniaisée, la Grande-Chaumière avec ses Fifines et ses Nanas, les cabotins en vedette, Mlle George, Déjazet, Rachel, l'élégance des confiseries, la blague du gavroche et les minois éveillés des demoiselles de modes ; c'est la ville qui rit et où l'on s'en paye. Et la France, c'est Paris en grossissement *.

dans un cabinet de lecture, parcourant les colonnes de la Gazette d'Augsbourg. Un quidam lui demande s'il a vu la Chronique de Paris que donne cette feuille. « Oui, Monsieur, répond l'autre, elle est même fort intéressante. — Je vous suis très obligé, c'est moi l'auteur, Henri Heine. » Ils échangent leurs adresses. A quelques jours de là, Grenier fut bien étonné de recevoir dans sa mansarde la visite de l'illustre poète. Cette gracieuseté se multiplia ; naïf il s'enorgueillissait. Mais il eut finalement une grosse désillusion. « Tantôt, rapporte-t-il, c'était une poésie qu'il me priait de lui traduire, tantôt des articles de la Gazette a" Augsbour g, pour les montrer, me disait il, à son amie la princesse de Belgiojoso, que j'avais vue un jour de courses au Champ-de-Mars et qui m'avait inspiré la plus vive admiration. Il le savait et m'avait promis de me présentera la princesse. Grâce à cette amorce, j'avalais l'hameçon, c'est-à-dire que je me mettais à traduire articles et poésies complaisamment, par amitié, pour le roi de Prusse, comme on dit. Plus tard, bien longtemps, après, j'ai découvert pour qui je traduisais ces articles de la Gazette et pourquoi leur auteur tenait tant à les voir tournés en français ; ce n'était pas pour les beaux yeux de la princesse, non. c'était pour ceux de M. Guizot. Il fallait de temps en temps montrer au ministre que Heine avait mérité sa haute paye. » i. Lutèce, p. 275.

Qg FIGURES JUIVES

Comment un Français, même s'il était mort, pourrait-il conserver la gravité nécessaire pour le métier de revenant quand la gaieté populaire le cernerait de toutes parts ? S'd y avait réellement des soectres à Paris, je suis convaincu que les Français, sociables comme ils le sont, se lieraient entre eux-mêmes comme revenants, quon verrait bientôt se former des réunions de spectres, se fonder un Ute des Morts, une Gazette des Morts, une Revue de Pans morte et qu on recevrait des invitations à des soirées des morts « ou on fera de la musique ... Je suiscertain que les morts s'amuseraient beaucoup plus à Paris que les vivants ne s'amusent chez nous. Quanta moi, si je Savais qu'on put exister à Paris en qualité de spectre, je ne craindrais pas la mort *.

La fréquentation de ces fous est souvent réjouissante. Mais qu'ils valent donc peu intellectuellement .

La terre bruyante, agitée et babillarde des Français n'a jamais été un sol propice à la philosophie et celle-ci n'y réussira peut-être jamais.

Quant à leur poésie, c'est pure sottise. Ils sont incapables de savourer le sublime. Devant les beautés de la comédie shakespearienne, ils ne savent que railler, raisonnant à froid sur l'idéal, le disséquant, l'analysant. Quelle platitude chez les déaommés classiques ! « Combien doit-on louer Lessing d'avoir démoli les baraques de leur théâtre 1 » Là ni doux propos de chevaliers et de mandes dames à l'ombre des hauts arbres, m licorne effarouchée venant poser sa tête sur le sein d une jolie jeune filie, ni ondines à chevelure verte, ni gnomes, m nains, ni elfes, ni salamandres, nulle mélodie de rossignol enchantant les nuits divines !

0 Comme leur métrique, les vers des Français, cette caillebotte parfumée, sont insupportables pour moi. A peine , ^.-3 d.gerer leurs meilleurs poètes parfaitement inodores. Le tailleur de près qui ornera le' lieu de notre dernier sommeil ne sera con- Ldit paqr personne s'il a gravé ces mots : /ci repose un poète ailemand 2.

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