De V Allemagne, I, p
3 De l'Allemagne, I, p. 81. On sait que, par une terrible ironie du sort, Heine fut, à la fin de sa vie, martyrisé dans sa chair. « J'embrasse, écrivit-il à Lassalle (29 février i848), mais je jie sens rien, tellement m^s lèvres sont paralysées. »
nKNRi iiri\i; et soa a nationalisme » [og
Il se charge, quant à lui. de cette revanche sur l'idéalisme. Sa Némésis, c'est le bétail immonde. Il le lâche dans la majesté de nos sanctuaires et se délecte à le voir souiller ce qu'ont vénéré tant de générations. La lecture des Reisebilder offre à l'honnête homme plus d'une occasion de s'inquiéter. Heine a sa manière à lui de comprendre et d'expliquer les scènes de l'Évangile reproduites par les artistes chrétiens. Les figures de la Samaritaine, de Madeleine, de Jésus, loin d'émouvoir son cœur, ne lui inspirent que gaudrioles. La touchante pureté de la Vierge n'intimide pas son dévergondage ; il ne voit en elle qu'une forme nouvelle d'Aphrodite, « la Vénus dolorosa », «la ravissante mère de Dieu ». Les hommages qu'il lui rend sont les seuls peut-être dont il soit capable. Mieux vaudrait qu'il n'eût pas flâné dans les cathédrales italiennes, il n'eût pas parlé des madones *.
Chez nous pareille insolence répugnerait aux esprits les plus grossiers. Le génie d'un Heine ne peut s'assimiler nos délicatesses ; il est dépaysé dans notre civilisation. Une sorte de bestialité s'allie chez lui au raffinement intellectuel. De temps en temps, et même parmi les strophes mélancoliques, il faut qu'il lance quelque blasphème, probablement pour nous détourner de prendre au sérieux ses délicieuses inventions-. La plaisanterie du
i. Cf. Reisebilder, II, p. (x~.
2. Qu'on se rappelle l'indécence par laquelle il termine sa lugubre Marie-Antoinette. On pourrait multiplier les exemples. Heine était assez peu doué quant au bon goût. Il nous fait part de ses feux pour la Vénus de Médicis ; plus vraie fut sa tendre admiration pour la cuisinière du conseiller Bauer. Il recrutait ses reines parmi les bonnichons, les laveuses de vaisselle, les gotons, les femelles patentées. Errant une fois au café-concert ou sur les boulevards, il vit quelque donzelle dont la gaminerie le séduisit. Son essai le satisfit à tel point qu'il décida d'employer cet « ange folâtre » à la reproduction embellie de son propre type. Il l'admit à son fover et, fier de sa paternité, l'éleva plus tard au rang d' « épouse et déesse ». Le mariage se célébra à l'église catholique en iS'i2. Frau Mathilde était
reste n'égayé pas ; elle maDque trop de franchise ; on en est surpris, incommodé, comme d'un ricanement de Méphisto l. Ce diable d'homme est essentiellement un négateur, un destructeur : il a besoin d'outrager et
une seconde Thérèse Levasseur. « Elle n'a jamais rien lu de moi, confessait Heine à Mn>e Jaubert : elle ne sait pas ce que c'est qu'un poète ! Cependant j'ai découvert en el'e une vague idée que mon nom est imprimé dans une Revue, mais elle ne sait pas laquelle. » Il racontait encore, vers la fin de sa vie, que. dans une crise où Mathilde le crut mort, elle s'écriait : « Non, Henri, tu ne feras pas ça ! tune mourrss pas, tu auras pitié ! J'ai perdu mon perroquet ce matin ; si tu mourais, je serais trop malheureuse. )) (Caroline Jaubert, Mémoires.) Heine la battait très souvent. Comme chez eux venaient nombre d'étrangers, des Juifs notamment, baragouinant dans leur idiome, elle, qui ne comprenait pas, s'imaginait parfois qu'ils se moquaient d'elle et entrait dans des colères bleues. Un jour, elle jeta sur eux un homard à la mayonnaise dont fut tout éclaboussé i ami Weil. Une autre fois, que Heine la frappait et que, saisi aux jambes, il était tombé avec elle sur le plancher, Weil entra avec Philibert Audebrand et se mit à chanter le grand air de Guillaume Tell '. 0 Mathilde, idole de mon âme. (Ad. Brisson, L'envers de la gloire. Le dernier ami de Heine.)
i. « Cette cascade d'éloquence s'écoulait en s'accompagnant des âpres sons d'une prononciation germanique. Je ne pus m'empêcher de songer à ces grenouilles d'Aristophane qui encadraient leurs chants si divinement lyriques du Brekeke coax coax de leurs marais stygiens. » (Em. Montégut, Revue des Deux Mondes, i5 mai 1884.)
Le ton sardonique et l'extraordinaire prestesse de sa raillerie, son. athéisme insolent, on ne sait quelle impudeur, l'avaient fait renommer comme une incarnation de Belzébut Des gens le considéraient avec une méfiance presque superstitieuse, notamment Bellini, qui plus d'une fois le rencontra chez la princesse de Belgiojoso. L'Italien s'effarait si par hasard se posait sur lui le regard de Heine. Ce méchant, avec ses yeux bigles, clignotant derrière des lunettes teintées, était sûrement un jettatore. Il faisait tout d'ailleurs pour accroître son mystérieux prestige. Un soir, abordant le musicien, il lui prédit brusquement sa mort prochaine, et, comme Bellini, au comble de l'effroi, essayait, en faisant de ses doigts les cornes, de conjurer le mauvais sort : — « Oui, oui, reprit Heine, faites la bille, carambolez, jouissez bien vite : votre immense génie (il se moquait^ vous condamne à mourir jeune, comme Raphaël, comme Mozart, comme Jésus. — C'est horrible, gémissait Bellini, ne dites pas ces vilaines choses. Princesse, je vous en supplie, défendez-lelui. » A un dîner où Ma»» Caroline Jaubert voulut les réunir pour
de scandaliser. Il aime surtout à corrompre. Sa maifaisance prêche la félicité, la joie libre des sens. On nous vante la noblesse du labeur, l'agrément d'une piètre aisance. Rions du peu, soyons intransigeants : tout ou rien. Nous fondons une République d'où sont exclus la gêne, les délassements à bon marché. Ce qu'il nous faut, c'est le nectar et l'ambroisie, les parfums, la pourpre, les courtisanes de luxe. « C'est généreux à la nourrice d'avouer de bonne heure aux enfants qu'il y a encore quelque chose de plus efficace que le travail et que c'est le bonheur *. »
Il proclame l'importance du bien-être particulier en face de l'utilité générale. Faisant un voyage dans le nord de l'Italie, il lui avait pris fantaisie d'aller en touriste aux principaux lieux illustrés par nos victoires. Il y cherchait l'émotion factice et l'excitation aux fortes pensées. C'est ainsi qu'il fut sur le terrain de Marengo. Son caprice évoqua les glorieux défunts. Ils étaient tombés là par milliers, soldats de Mêlas et soldats de Bonaparte, trop robustes, trop sensés aussi pour discuter la valeur de l'héroïsme et la réalité de la Patrie. Comme il eut été mal reçu, le bavard qui, la veille de l'action, leur fût venu dire : — Eh ! les amis, vous allez risquer votre peau pour des préjugés et des fariboles ! Nul pédant parmi ces multitudes, tous de beaux corps de mâles solides et fiers. Dans la bataille, vieilles troupes impériales, jeunes conscrits de la Révolution, réciproquement tous avaient pu s'estimer. En foulant la plaine
une réconciliation, Bellini ne vint pas. Il s'excusait par un billet, alléguant une indisposition. Quatre jours après il était mort. Heine, quand On causa de cette disparition, eut un rire affreux : « Je l'avais bien prévenu, fît-il, il devait s'y attendre. »
Théophile Gautier reçut la visite de Heine, quand celui-ci revenait des Pyrénées, ravagé par son mal et tellement changé qu'il ne le reconnut pas. Il s'étonnait d'entendre ce personnage lui parler en camarade, l'appelant par son petit nom. Un trait d'esprit le lui révéla. « C'est le diable, s'écria-t-il, ou c'est Heine. »
i. De l'Allemagne, I, p. 81. Cf. Lettre à Lassalle. « Il faut apprendre à l'ouvrier qu'il est malheureux. »
sacrée, l'Allemand comme le Français eût discrètement salué tant de vigueur honnête anéantie. Henri Heine n'était ni Français, ni Allemand, il déclama : « Guerre horrible... torrents de sang... humanité... » Thèmes faciles et pathos. Enfin cette trouvaille originale, inattendue tout à fait en un temps si proche encore de la généreuse époque : « Est-ce que la vie de l'individu ne vaut pas celle de la race entière ? » Et il ne craignit pas d'attribuer cette interrogation gouailleuse aux nobles âmes, dont il prétendait percevoir les flottantes rêveries : « C'est ainsi que parleraient les morts tombés à cette place '. »
Ce n'était là, somme toute, qu'une variante du credo révolutionnaire, une affirmation nouvelle des Droits de l'Homme, de l'homme isolé, contre la collectivité. Heine tenait beaucoup au triomphe de cette doctrine, aussi bien au point de vue social qu'au point de vue politique. Son égotisme et son ombrageuse vanité rejetaient toute espèce d'incorporation et de dépendance. La réglementation de l'uniformité communiste ne pouvait guère être son idéal, « II y en a, objectait-il, qui préfèrent les truffes aux pommes de terre les plus vertueuses. » Mais bien plus encore en ce qui concerne l'intelligence, il redoutait l'intrusion de l'égalitarisme intégral. Il a écrit sur ce sujet une jolie page :
Ce n'est qu'avec horreur et elFroi que je pense à l'époque où ces sombres iconoclastes parviendront à la domination. De leurs mains calleuses ils briseront sans merci toutes les statues de marbre de la beauté si chères à mon cœur ; ils fracasseront toutes ces babioles et fanfreluches fantaisistes de l'art qu'aimait tant le poète ; ils détruiront mes bois de lauriers et y planteront des pommes de terre. Les lis qui ne filaient ni ne travaillaient et qui pourtant étaient vêtus aussi magnifiquement que le roi Salomon dans toute sa splendeur, ils seront arrachés alors du sol de la société, à moins qu'ils ne veuillent prendre en mains le fuseau. Les roses, ces oisives fiancées des rossignols, auront le même sort ; les rossignols, ces chanteurs inutiles, seront chassés, et, hélas ! mon Livre des Chants servira à l'épicier pour se faire des cornets où il versera du café ou
i. Reisebilder, t. 11. Italie, xxmiî.
dn tabac a priser pour les vieilles femmes de l'avenir. Hélas ! je prévois tout cela et je suis saisi d'une indicible tristesse, en pensant à la ruine dont le prolétariat vainqueur menace mes vers, qui périront avec tout l'ancien monde romantique Et pourtant, je l'avoue avec franchise, ce même communisme, si hostile à tous mes intérêts et mes penchants, exerce sur mon âme un charme dont je ne puis me défendre *.
Cet attrait bizarre, cette affinité tout instinctive sont à noter. On constate de nos jours que les Israélites se retrouvent fort nombreux, voire ceux de la classe bourgeoise, dans le parti socialiste et qu'ils lui fournissent même plusieurs de ses théoriciens, de ses propagandistes, de ses agitateurs. Il y a beaucoup de gens pour s'en étonner, parce que le caractère de la race, ses tendances, son avidité, paraissent incompatibles avec la sévérité de l'utopie niveleuse. On n'a voulu voir dans cette adhésion qu'une feinte machiavélique, la ruse qui préparerait l'accaparement du capital. En cela l'on avait le tort de méconnaître la singulière contradiction que présente l'histoire hébraïque. Dans ce même peuple où put éclore, vivre et prédominer quelque temps le culte du Veau d'Or, fleurit aussi la doctrine ingénue des Esséniens avec les théories sur l'égalité des hommes et le partage des biens matériels. Heine ne pouvait, sans y applaudir sincèrement, assister à l'essor nouveau de l'antique chimère. Une raison politique aussi l'inclinait vers les partageux : il prévoyait que ces brutaux seraient les adversaires les plus rudes et les plus puissants des patriotes. Il s'en rapprochait par « haine contre les partisans du nationalisme - ».
Je les ai détestés et combattus, dit-il, pendant toute ma vie, maintenant que l'épée tombe de la main du moribond, je me sens
i. Lutèce, Préf. , p. xn.
2. Heine est le premier qui ait employé le mot « nationalisme )) et l'ait acclimaté chez nous. Il appartenait à M. Barrés de ressusciter ce vocable et de le mettre à la mode. Cf. Lutèce, p. 129 : « Malgré son nationalisme, la France reste cependant le représentant Révolution. »
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consolé par la conviction que le communisme, qui les trouvera les premiers sur son chemin, leur donnera le coup de grâce, et certainement ce ne sera pas par un coup de massue, mais par un coup de pied que le géant les écrasera, comme on écrase un crapaud *.
Son animosité s'exprime avec frénésie. C'est qu'une espèce de patriotisme secret le possède et l'agite :
Si jamais l'esprit de nationalité est vainqueur (que les Saints de l'Ancien et du Nouveau Testament, que ceux même du Coran nous en préservent !), alors éclatera sur la tète des pauvres Juifs un orage de persécutions qui surpassera de beaucoup tout ce qu'ils ont souffert dans le passé.
Entre la tyrannie de la foule ouvrière et l'extermination, il voyait un moyen terme, c'était le Bonapartisme. On avait dans les synagogues le souvenir du Grand Sanhédrin de 1807. « Napoléon le Grand » n'avait-il pas donné les gages les plus sûrs ? Les Napoléons futurs auraient intérêt à demeurer dans sa tradition et à protéger les infortunés Sémites. Heine disait franchement ses préférences.
Oui, c'est ma conviction la plus sainte que le républicanisme n'est ni convenable, ni utile, ni salutaire aux peuples de l'Europe -. La meilleure démocratie sera toujours celle où un seul individu, incarnation de la volonté populaire, sera à la tête de 1 Etat comme Dieu est à la tète du monde Résultante des aspirations de tous, ce maître choisi par le plus grand nombre aura nécessairement le souci du bien public. C'est ce qu'on remarque chez les Césars. Que Tacite le patricien exagère à son gré leurs fautes et leurs vices, ils n'en ont pas moins nourri et amusé la plèbe.
Dès i83o, à peine établi chez nous, il se prononçait pour l'Empire. Il écrivait à son ami Varnhagen: «Lebret est, comme moi. un fidèle de la religion bonapartiste. » Que fut-ce en i848. lorsque la République eut supprimé