‹ Figures juivesChapitre 4 sur 79 · ADOLPHE-ISA AC CRI- MIEUX · texte numérisé non relu

ADOLPHE-ISA AC CRI- MIEUX

commodant ainsi de la compagnie d'un prélat, de vicaires généraux et de menus abbés. On s'imagine l'effet de cette fraternisation du pontife avec le président du Consistoire. Ce futun sujet de développements. On vantait un si parfait savoir-vivre, une si belle largeur de vues. L'élément juif s'en accréditait parmi les hautes classes, non pas le moins dans le clergé.

Et l'œuvre de Grémieux s'accomplissait. Ce n'était pas sans peine, ses protégés nuisant souvent eux-mêmes à l'exécution de son plan. Celui qui lui donna le plus d'ennuis fut Deutz. Fils d'un rabbin de Coblentz. il s'était fait naturaliser Français et converti au catholicisme. La protection du pape le poussa dans l'intimité de la duchesse de Berry, qui, de sa retraite à usantes, chez les Duguigny, se mit à correspondre par son intermédiaire avec ses amis du dehors. On sait comment, après en avoir tiré tout ce qu'il pouvait, en particulier le titre de baron, Deutz songe un jour au gain qu'il réaliserait par une indiscrétion. Il s'abouche avec les policiers de Louis-Philippe, et, par petits paquets, leur livre des renseignements qui les allèchent. Après six mois de délations sans conséquence, il se décide au grand coup. L'affaire est conclue : cinq cent mille francs lui sont versés immédiatement, une somme égale lui est promise pour la capture.

Il avait été convenu qu'on le suivrait à distance quand il se rendrait de sa maison à celle de la princesse. Une première fois l'entreprise échoue, sa trace ayant été perdue dans l'obscurité. Huit jours après l'on recommence. Comme Deutz, ce soir-là, se présentait chez la duchesse, elle lui tend une lettre qu'elle reçoit à l'instant ; ce sont des conseils de prudence et l'avertissement qu'un de ses confidents va la vendre. « C'est peut-être vous ? » lui dit-elle en souriant. Et lui, du même air : « C'est possible, Madame. » Une heure après, les portes étaient enfoncées, les pièces fouillées, l'arrestation effectuée.

Ce forfait écœura l'Europe entière. En son âme de

mercanti, Deutz s'étonnait sincèrement du tumulte injurieux qui s'élevait. Tout ahuri, le monstre s'en alla chez Grémieux et le conjura de le secourir. Quelle réponse obtint-il en cette entrevue ? On ne peut que hasarder des conjectures. Il est à peu près certain que l'autre, très madré, lui reprocha de n'avoir pas conduit plus finement l'opération. Pour le moment, le pauvre garçon n'avait qu'à faire fructifier son petit « bénéfice » à l'étranger, afin de laisser mourir ici la violence de l'indignation publique.

Soucieux de ne pas se compromettre, Crémieux, dès le lendemain, fit insérer dans quelques feuilles ce billet emphatique : « Monsieur, toute relation doit cesser entre vous et moi. Je vous ai entendu deux heures, c'est assez. Vous êtes libre, dans tout l'éclat du triomphe lucratif ; je n'ai rien à faire pour vous... Il faut subir la honte quand on a consommé la trahison. »

Mais dès que le ressentiment général se fut atténué, le criminel fit paraître un factum où il déclarait que son mobile unique avait été le désir de sauver la Patrie des luttes intestines. A présent il n'y avait plus d'imprudence à lui prêter aide. Crémieux prend acte de cette affirmation, qu'il estime convaincante ; il s'excuse même d'avoir jugé sur les apparences. Le bien comme le mal réside en l'intention. « Votre défense, acquiesce-t-il, établit que vous n'avez pas eu d'autre pensée que d'épargner à la France la guerre civile et la guerre étrangère. J'ai l'honneur d'être, etc.. »

L'opinion, même orléaniste, même républicaine, gardait rancune à la communauté juive. On avait beau lui objecter que le misérable était baptisé : l'intelligence la plus simple n'aurait pu admettre que toute la vertu de l'eau sainte et des paroles liturgiques suffit à modifier l'origine et le sang de l'individu. Dans cet homme ondoyé par le prêtre, béni et recommandé par le Souverain Pontife, le pays, qui ne s'occupait guère de la question confessionnelle, ne vit que le rejeton d'une branche israélite, et son mépris s'étendit sur la collectivité.

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En ce temps-là, comme par un fait exprès, une quantité d'Hébreux se signalèrent par l'escroquerie, les malversations, voire le vol à main armée. Souvent, en citant tel nom étrange, le conteur du fait divers en soulignait le caractère exotique. Me Crémieux fut chagriné de cette insistance. Il invite un jour les principaux rédacteurs des journaux parisiens ; après une réception, qu'il fait le plus cordiale possible, il leur adresse une homélie touchante :

« Messieurs, vous savez tous si mon zèle, si mon dévouement ont fait jamais défaut à la presse ; j'ose réclamer de vous à mon tour un service qui ne sera d'ailleurs qu'un acte de justice. » Et il leur demande de vouloir bien cesser, par amitié pour lui, ce qu'il considère comme une persécution, cette manie qui consiste à indiquer la race du voleur, si d'aventure il est Juif.

Les événements de Damas contrarièrent encore ses efforts. Lorsque la guerre éclata, en i83g, entre le sultan Mahmoud et le pacha d'Egypte Méhémet-Ali, Crémieux, qui craignait les résultats du conflit pour ses coreligionnaires d'Orient, avait imploré la protection des Gouvernements. Or voici que l'année suivante, cette nouvelle se répand tout à coup : le grand rabbin de Damas, avec la complicité de quelques fidèles, vient d'assassiner un prêtre français d. C'est, dit-on, le crime rituel. Au cours de l'enquête, dix sur seize des inculpés font des aveux ; ils sont condamnés à mort, les autres à la prison.

Des enfants de Lévi la troupe consternée

En poussa vers le ciel des hurlements affreux.

Ceux des onze autres tribus renforcèrent de leurs cris ce concert ; l'Europe en fut bientôt assourdie. Thiers

t. Le 5 février 18^0, le P. Thomas, invité à vacciner un enfant dans une famille juive, est bâillonné, garrotté, dépecé, ainsi que son domestique Ibrahim. Le comte de Rattimenton, consul de France, obtint les aveux des coupables, qui révélèrent que les deux hommes avaient été égorgés et leur sang recueilli dans une bassine.

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dut défendre notre consul accusé par Crémieux de manœuvres inquisitoriales. Le récent succès diplomatique de celui-ci, sa grande notoriété d'avocat, le désignaient comme le sauveur probable des circoncis opprimés. Créhange, rédacteur à la Sentinelle Juive, l'exhortait à cette glorieuse campagne : « Écrivez aux Juifs du monde entier ; dites-leur qu'il s'agit de l'honneur du peuple de Dieu, vous serez entendu; leur dernier sou, >eur dernière goutte de sang seront à votre disposition. » Le jeûne fut ordonné dans tout Israël, avec faculté de s'en dispenser moyennant une aumône.

Crémieux partit pour Damas et harcela Méhémet-Àli. Ce prince avait des difficultés d'argent. Les arguments particuliers du solliciteur le touchèrent. Sans consentir à la revision du procès, il accorda la grâce.

Quels transports cependant, quelles ovations sur le passage de Crémieux, au retour ! En Turquie, en Grèce, en Autriche, en Italie, en Allemagne, partout les colonies juives lui ménageaient un accueil triomphal. A la sortie de Trieste, tout le long de l'interminable côte d'Opchina, trois mille fanatiques l'accompagnèrent, chantant hosanna, jetant des palmes et des rameaux sous les roues de sa voiture. A Vienne, il y eut, chez \1< tternich, une fête en son honneur. Lettres, diplômes pompeux, objets de valeur lui étaient expédiés de toutes les régions. Le don qui le flatta le plus fut le bâton de main l en or qu'on lui remit en Allemagne comme insigne de la souveraineté. Ce culte universel l'enorgueillit ; il se voyait investi de la domination, et, dans sa superbe, il médita d'audacieuses réformes au profit de la grande famille. Mais l'ordre régnait chez nous, et il ne pouvait songer à violenter la France sinon par surprise, c'est-à-dire à la faveur d'une Révolution.

i. Les nations d'Orient ont toujours regardé le bâton non seulement comme un soutien, mais aussi comme le symbole du commandement. On peut citer le sceptre d'Assuérus, la verge de Moïse et (1 Aaron. Mitah est l'instrument des prodiges ; Schebat verge) est l'arme de la répression, de l'autorité.

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En attendant, il ne négligeait aucune occasion d'aider à la prospérité des siens. C'est ainsi que, non content d'initier Rachel à l'art tragique et de la préparer à ses rôles par l'explication des pièces, il entretenait et fortifiait sa réclame. Il fit plus pour elle, il l'introduisit dans le monde. Elle avait peu d'esprit, il lui en prêta. Elle n'avait jamais pu acquérir la possession parfaite de notre langage ; il corrigeait ses lettres et au besoin les lui rédigeait. Et tel beau monsieur qui relisait avec délices un billet de ]a divine, ne savourait que des gentillesses de l'horrible Crémieux. Au moral, l'enchanteresse n'était pas la fleur des pois. Son protecteur l'exhortait à respecter au moins les convenances, dans l'intérêt de leur nation.

Mais il s'occupait de choses plus importantes. La fondation de l'Alliance Israélite UuiverselJe 1, sorte de ligue puissante dont la force habilement manœuvrée tantôt sur un point, tantôt sur un autre, devait triompher de toutes les résistances, la défense du financier lsaac

I. Il en fut le président. Il était d'ailleurs éminent pontife de la Maçonnerie, en qualité de grand maître du Pâte écossais

L'Alliance Israélite Universelle fut fondée en 1860. Son siège est à Paris. D'après l'article 1e1' des statuts, la Société a pour but de :

i° Travailler à l'émancipation et aux progrès moraux des Israélites ;

2° Prêter un appui efficace à ceux qui souffrent pour leur qualité d'Israélites ;

3° Encourager toute publication propre à amener ce résultat.

La Société est administrée par un comité central ayant sous sa direction des comités régionaux ou locaux. Elle compte des adhérents dans toute l'Europe, au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Egypte, etc. Elle s'est préoccupée principalement, depuis sa fondation, des Juifs de Roumanie, de Serbie, de Roumélie,du Maroc, etc. Elle organisa des souscriptions en faveur des Juifs de Russie pendant les troubles antisémites de 1 88 1 -82. Elle a multiplié les écoles juives. Elle avait 1.100 adhérents en 1862, 12.000 en 1870, 3o.6oo en i885. Tout Israélite peut en faire partie, moyennant une faible cotisation. Le Comité Central réside à Paris et correspond avec les comités régionaux. D innombrables sociétés se rattachent à l'Alliance. Elle a ses journaux, indépendamment de ceux qu'elle tient par l'argent. Crémieux légua 10.000 francs au Président.

Mirés, condamné d'abord pour abus de confiance, puis absous après cassation de l'arrêt, la démarche auprès de Napoléon III pour lui faire prendre en mains la sauvegarde de prêteurs malhonnêtes et d'accapareurs dont la Roumanie voulait se débarrasser, telles furent ses dernières œuvres pies jusqu'en 1870.

Le bouleversement que suscita la capitulation de Sedan lui assura la liberté désirée. Dès i84o, les Consistoires de France s'étaient préoccupés du sort des frères algériens. Leurs Archives de cette, année-là contiennent une lettre d'un certain Johanny Pharaon, interprète auprès du gouverneur général, qui décrit l'abjection pitoyable où vit ce rebut de l'Afrique. Le quartier des Juifs est un agrégat de pourritures, un monde de fermentation nauséabonde. « Ils se livrent sans réserve, ajoute-t-il, à un commerce illicite de brocantage et d'usure, dont la base est la supercherie à l'égard d'euxmêmes, des Arabes, des Maures et des Européens... Ils acceptent notre Gouvernement parce qu'il les a enlevés à la griffe cruelle et rapace des Arabes, des Maures et des Turcs ; mais ils ne l'ont accepté que dans leur propre intérêt. »

Et le moyen de moralisation. selon lui, c'est de contraindre ces êtres dégradés à s'épurer, à se vivifier au foyer de l'énergie, c'est-à-dire dans nos régiments. Le projet put être exposé dans les Archives Israélites, mais n'eut pas d'autre publicité. De sorte que, pendant trente ans, la pestilence d'Algérie, se nourrissant ellemême de sa putréfaction, ne cessa de s'accroître.

Cette turpitude persistante du Ghetto ne pouvait manquer de contrister l'âme de l'émancipateur. Il conçut l'abominable idée de guérir ce mal en le mettant au contact de nos plaies saignantes mais saines, en conférant notre droit de cité à trente-trois mille individus serviles, honteux, accoutumés à obéir au fouet. Il n'y avait pas de doute que la France ne dût être gâtée par ce mélange.

A la faveur du [\ septembre, Crémieux, nous l'avons

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vu, s'était attribué la direction de la Justice ; trois d'entre ses collègues se trouvaient être plus ou moins de sa race : Picard, Simon, Gambetta. Jamais telle opportunité, pensait-il, ne se renouvellerait. Il n'y avait qu'un obstacle possible, le mauvais vouloir des intéressés eux-mêmes.

La doctrine biblique est, en effet, ennemie de la naturalisation. « J'exterminerai, dit le Seigneur à son peuple, toutes les nations sur le territoire desquelles vous entrerez. Je les chasserai peu à peu devant vous jusqu'à ce que vous croissiez en nombre et que vous vous rendiez maîtres de tous leurs domaines J . Ne vous conduisez pas selon leurs lois et leurs coutumes 2. »

Si nous suivons l'évolution du Judaïsme, nous constatons que ces préceptes furent toujours observés. Aman, ministre d'Assuérus, dénonce à son prince ce « peuple dispersé et répandu parmi toutes les provinces de son royaume, gens séparés les uns des autres, lesquels ont des lois et des cérémonies étranges et qui de plus dédaignent les ordonnances du roi 3. » Cicéron 4, Tacite 5, s'indignent de cet entêtement à ne pas adopter les moeurs ambiantes. Au long de l'histoire moderne, ce sont les Etats eux-mêmes qui s'en aperçoivent et châtient ces parasites dangereux, en les chassant, en les détruisant.

Donc c'est l'accord parfait à travers le temps et l'espace. Il est avéré que ces foules errantes ont défense de se fixer ou de faire amitié avec les habitants des régions qu'elles choisissent pour s'y établir. Comment donc les séduire par le seul attrait du nom français ? Ceux d'Alger ne souhaitaient nullement qu'on les en ornât. Crémieux, qui le savait bien, prit ses précautions. « Ne leur dites pas : Soyez Français si vous voulez, conseil-

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