LA LOI DU DIVORCE
Alchimiste, vivant et se traînant parmi les cornues et les volumes poudreux, travaillant à son Guide pour la
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recherche des poisons, Naquet, avec sa longue figure de bouc, sa gibbosité, sa marche rampante de sorcière, était curieux, inquiétant, mais non grotesque. De quel ridicule au contraire quand il se mit à parler de l'hymen et des caprices de l'amour !
Déjà dans son livre Religion, propriété, famille, il avait, au nom de la Liberté, plaidé longuement contre 1 indissolubilité de l'union légale. Cette question lui semblait fort à cœur.
On n'ignore pas que le divorce est dans les mœurs juives. Adopté chez nous par la Révolution Ja veille du renversement de la Monarchie !, puis supprimé par les Bourbons, il ne put être rétabli en i848, malgré les efforts de l'Israélite Adolphe-fsaac Crémieux.
Indépendamment de ses préférences ethniques, Alfred ^vaquet était intéressé personnellement à la réussite de sa campagne. Il était en ménage depuis 1862. Sa femme, qui, pour balancer l'aristocratie intellectuelle du seigneur et maître, pouvait se vanter d'avoir servi chez « monsieur Victor Hugo », était catholique, mais à la manière simplette de Frau Mathilde Heine : la noce ne fit pas de visite à l'église. Trois enfants naquirent, dont deux moururent sans baptême. Le dernier se trouva lui-même en grand danger. Sous l'effet de la nouvelle angoisse, la dame Naquet sentit se réveiller ses croyances. Son époux se trouvant alors détenu, elle profita de son absence, munit du sacrement son petit et fit le vœu, s'il réchappait, de l'élever chrétiennement. Après la guérison, elle tint parole. Le père dut assister à cette éducation qu'il détestait ; puis, impuissant à se faire obéir, il décida la •séparation.
Dès lors, il se jura de n'avoir pas de repos qu'il n'eût introduit dans le Code la licence de rompre l'engagement matrimonial. L'installation de la République était propice à sa réforme ; seulement il fallait attendre que la Chambre
1. La législative promulgua le décret le jour même de sa clôture, le 20 septembre 1792 .
fût épurée quelque peu de ses conservateurs. Aussi patienta-t-il jusqu'en 1876. Encore ne fut-ce cette fois qu'un tâtonnement. La Commission rejeta la proposition : l'on allait discuter le rapport quand se produisit l'acte du 16 mai, qui dissolvait le Corps législatif. Naquet faillit être exclu du Parlement. Le candidat monarchiste Sylvestre l'emporta sur lui par 7.306 voix contre 6. 4 23. Mais le coup d'État de Mac-Mahon avait eu pour résultat de grossir la majorité républicaine. L'élection de Naquet était utile à l'entreprise de la Maçonnerie. On le fit bien voir à son heureux concurrent, contre lequel fut prononcée l'invalidation. Il ne se représenta pas, et l'autre passa sans difficulté.
Dès la rentrée, avec une ténacité toute judaïque, le député d'Apt répéta ses formules et, en attendant qu'on les discutât, il résolut d'évangéliser le pays. Il fit des conférences à Paris d'abord et dans la banlieue, puis dans les départements voisins et, de proche en proche, sema son idée dans la Flandre, la Picardie, la Normandie, le Centre, le Midi, dans la France entière.
Naquet n'avait pas la répugnante brutalité d'un Nordau. Sa faiblesse corporelle s'alliait naturellement à la subtilité de l'esprit, à la douceur polie des procédés. Il affectait une parfaite courtoisie dans la controverse, semblait toujours acquiescer, concéder, et eût plu aux ecclésiastiques par le ton délicat de ses objections. Dans la circonstance, il savait se ménager des auditoires bienveillants : à son arrivée dans une ville, son premier soin était de s'aboucher avec les directeurs des feuilles d'opposition, de les conquérir ou plutôt de les désarmer par sa mansuétude. Il éviterait, disait-il, le terrain poli-* tique, ne froisserait pas les convictions religieuses. Ces honnêtes catholiques, ces naïfs libéraux, toujours si obligeants pour l'adversaire, si avides de montrer leur tolérance, faisaient crédit à cet hôte pervers et s'abstenaient de dissuader leur clientèle. Ainsi s'opérait sans la moindre gêne sa propagande passionnée.
Elle durait depuis deux années déjà, quand le vote
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négatif de la Chambre, le 8 février 1881, parut annihiler toute la besogne. Mais l'inlassable volonté tenait à son dessein. En août 1881, des élections nouvelles avantagèrent la gauche. A peine iNaquet eut-il repris possession de son siège qu'il déposait sur le bureau le projet devenu fameux. La commission d'initiative opina tout unanimement pour la mise à l'étude. Le rapporteur, M. de Marcère, dépensa beaucoup d'ardeur à montrer la beauté, la justice, l'humanité de ces articles. La seconde commission, constituée pour les examiner au fond, fut à l'unanimité, comme l'autre, favorable. M. de Marcère encore était le rapporteur. Son discours fut plus enthousiaste, plus persuasif que le précédent. 469 voix contre i38, le 19 juin 1882, réclamèrent la restauration du divorce .
Il restait à déterminer les sénateurs. Qui mieux que Naqaet pourrait emporter leur adhésion ? Il devait, pour obtenir pleinement gain de cause, pénétrer dans la Haute Assemblée. Sa situation était plaisante. Depuis douze ans il ne cessait d'inscrire dans son programme qu'il fallait abolir cette agglomération nuisible ; il allait donc oublier ses anathèmes, demander qu'on l'envoyât luimême au Luxembourg ? Il n'hésita pas : un M. Pin, sénateur du Vaucluse, décéda fort opportunément : il s'offrit à le remplacer et fut élu le 22 juillet i883. Un an après, le 27 juillet i884, sa loi était définitivement acceptée.
Grosse victoire, qui pourtant ne le satisfaisait pas, à cause des conditions exigées pour la cassation du mariage. Avec l'indispensable consentement mutuel, qu'on était loin du pur et simple « bonsoir ! » dont selon lui la satiété d'un époux eût dû défaire sans formalités l'arrangement conjugal ! Dès que se fut apaisé le premier trouble causé par une offense aussi grave à notre civilisation française, le malin, pour pousser un peu plus son avantage, fit modifier le statut, de manière qu'après trois ans, sar l'insistance d'un des associés, la séparation devînt le divorce absolu.
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En cette année 1886, Alfred Xaquet a donc achevé de prendre rang parmi les plus authentiques et les plus actifs ennemis de notre vie traditionnelle. Par quel bizarre caprice, par quel illogisme inouï cet internationaliste, si fervent que nos désastres même n'ont pu le convertir *, cet ouvrier de ruine, acharné contre l'ordre familial,* accepte-t-il soudain de s'associer à ceux qui veulent le relèvement patriotique ? Ou plutôt comment — et ce n'est pas moins déconcertant — comment les fauteurs et les chefs de cette réaction généreuse s'avisent-ils de s'adjoindre un tel collaborateur ?
Il convient de faire une distinction. Le boulangisme fut bien, dans son épanouissement, une magnifique explosion de chauvinisme, un espoir enthousiaste de revanche. Le dénouement de l'Affaire Schnœbelé, c'està-dire le recul de l'Allemagne, avait tout à coup exalté l'imagination de la France, qui déjà voyait dans son jeune ministre de la Guerre le libérateur de l'Alsace- Lorraine et le vengeur de Sedan. « Illusion d'une amoureuse, écrit Maurice Barrés 2. Elle lui aurait dit volontiers : Quand on a passé de tels instants ensemble, on ne se quitte plus. » Mais, il faut se le rappeler, jusqu'à la chute du cabinet Goblet, le parti où devaient fusionner toutes les oppositions n'était pas encore formé. Les amis et les alliés de Boulanger ne composaient qu'une fraction du radicalisme. Le chef de l'armée donnait tous les gages désirables d'orthodoxie, rayait des cadres les princes d'Orléans, déplaçait des régiments suspects de monarchisme. Lorsque sa popularité commença de grandir, les Clemenceau, les Lockroy, les Eugène Mayer voulurent
1. Il se vante d'avoir constamment servi l'internationalisme, « même dans les moments terribles de 1870 bien faits pour porter le doute dans la cœur d'un Français ». (La Loi du divorce, Préface, p. XIV.)
a. M. Barrés, L'Appel au soldat, p. 5a.
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l'utiliser dans leur lutte contre Jules Ferry, que l'opportunisme et la droite songeaient à nommera la place de Çrévy.
Naquet au Sénat figurait dans le groupe radical et, pour observer la commune tactique, il eut soutenu le jeu du général, si déjà par ailleurs leurs relations personnelles ne l'eussent induit à sympathiser avec ce nouvel Augereau . Ils s'étaient liés à l'occasion d'un différend que celui-ci avait eu avec M. Càmbon, résident à Tunis, quand il commandait la division d'occupation. Le pouvoir militaire et le pouvoir civil, qui se disputaient entre eux, ne s'accordaient pas davantage avec le pouvoir judiciaire, c'est-à-dire M. Pontois, président du Tribunal. Le sénateur du Vaucluse avait eu lui-même des rapports pénibles avec M. Cambon. Pour lui faire un bon tour, il rapprocha Boulanger et M. Pontois1, leur alléguant qu'il valait mieux être deux contre un qu'un contre deux" Boulanger et Naquet depuis lors s'étaient fréquentés. Ils se revirent chez M. Barbe, à Neuilly, puis rue Saint- Dominique, lorsque le général fut au ministère. Au Café Anglais et chez Durand il y eut aussi entre eux de nombreux tête-à-tête, indépendamment des agapes politiques, où deux fois par mois venait s'attabler l'état-major de la faction. Maurice Barres a vanté la belle intelligence de Naquet, sa lucidité, sa dialectique, son érudition. Ce n'était certes pas l'étalage de ces attraits qui eût rendu si joyeux leurs déjeuners intimes. Dans la maturité de la cinquantaine, Boulanger gardait son humeur gaillarde de lieutenant. Naquet, pour amuser le mauvais sujet, mettait la conversation et l'entretenait sur le thème de prédilection. Ce chimiste, ce législateur, ce philosophe savait mieux que personne conter les polissonneries. M. Terrail-Mermeix, dans ses Coulisses du Boularujisme, a dessiné sans malice et même avec sympathie le croquis de cette scène curieuse, le fringant Georges - se régalant,
i. M. Pontois fut élu depuis député avec l'étiquette boulangiste. X Ernest Boulanger, devenu Georges par la volonté de Mme de Bonnemains.
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entre deux bouchées, de quelque savoureuse et grasse facétie de son Triboulet. Toutefois à ces gaudrioles le bossu mêlait des propos sérieux, des exhortations au coup de force. « Le pays, disait-il, vomit le parlementarisme : l'emploi de la violence contre les parasites des Chambres serait salué d'applaudissements enthousiastes. Il faut prévenir la tentative possible du comte de Paris. » Mais Boulanger avait toujours eu la vénération scrupuleuse de la Légalité. Cette superstition ne lui passa pas, même après que sa mise en disponibilité, puis à la retraite, l'eut consacré chef du parti national. Naquet, lui, ne s'embarrassait pas de si peu : cette Constitution qu'il avait acceptée jadis en votant l'amendement Wallon, il était impatient de la déchirer. C'est même pour l'amour de la c revision » qu'il s'attachait si franchement à la fortune de Boulanger, rompant ainsi avec les autres Jacobins, notamment avec l'autoritaire Clemenceau, qui, furieux de voir le galonné, sa créature, échapper à sa direction, s'associait à Joseph Reinach pour lui tirer dans le dos.
Avec son origine hébraïque et la chaleur de son anticléricalisme, surtout- avec sa loi du divorce, ce Naquet était d'une marque républicaine indiscutable. Quelle figure pour la parade ! Quelle garantie de purisme ! Tel fut l'avis non seulement de Laisant, de Laguerre, de Rochefort, d'Eugène Ma ver et de Dreyfus, mais même de Déroulède, qui, non content de subir cet ennemi avéré de la Patrie à la vice-présidence du Comité national, lui fit une place à la tête de sa phalange.
Le boulangisme, résultante de dégoûts { plutôt que d'aspirations communes, n'avait pas l'unité de pensée. Naquet lui composa son programme : ce fut lui qui, dans les meetings, expliqua la doctrine « Je me chargeais ordinairement des ripostes, dit Henri Rochefort. et Naquet des discours de longue haleine 2. » Et ces confé-
i. « Le dégoût collecteur », comme le définissait un des siens, a. Rochefort, Les Aventures de ma vie p. i3o Un de ces discours eut beaucoup de retentissement. Ce fut celui de Tours, où
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rences, par leur clarté singulière, par l'usage que l'orateur y faisait de la logique scientifique, produisaient dans les auditoires une conviction féconde. Barrés a caractérisé cette éloquence : « Naquet, écrit-il, ne crée pas l'enthousiasme, mais il le justifie l. »
Il accusait l'infamie de la Troisième République et conviait les citoyens à balayer tant d'indignité, sans changer du reste pour cela jusqu'à la forme du régime. Il se méfiait des séductions monarchiques et veillait à ce que le général ne s'y laissât pas prendre. Cependant le rigorisme de ses principes fut vite humilié. Les campagnes électorales, avec les dépenses énormes que nécessitaient la profusion de l'affichage, la distribution prodigue des brochures et des journaux, la multiplicité des réunions publiques, obligeaient à bien des expédients. Par besoin d'argent. Boulanger, conseillé par le comte Diilon. dut s'aboucher avec le baron de Mackau, recourir à l'intrigue d'Arthur Mever, se montrer dans les salons du Faubourg, aller plus loin encore, faire une démarche personnelle auprès du comte de Paris. Naquet, redoutant la tutelle orléaniste, voulait qu'on cherchât aussi l'aide financière de Jérôme iVapoléon. Il fit dans la Lanterne, la Revue Bleue, Y Estafette, des avances discrètes aux bonapartistes, en préconisant la réconciliation sur le terrain delà consultation populaire ; puis avec Georges Thiébaud il arrangea le voyage à Prangins : Jérôme reçut Boulanger avec cordialité, se dit acquis à ses idées et lui promit un million. Mais la duchesse d'Uzès fit mieux que de le promettre, elle en donna le triple au nom de son prince.
Le boulangisme avait dès lors des attaches. JNaauet lui-même fut bien forcé de s'en accommoder. Pour la confection des listes de candidats, il dut se concerter avec M- Auffray, agent officiel de la Droite, quoique le
Naquet, sur les instances de Jules Delahaye, promettait aux Catholiques une république désormais habitable. i. Barrés, L'Appel au soldat, p. ia3.
Comité, sur la proposition de Déroulède, eût statué que nul ne pourrait s'étiqueter boulaugiste. s'il n'acceptait la République. Bien plus, un siège s'étant trouvé vacant dans les Ardennes, il s'apprêtait à le briguer, lorsque Boulanger l'en écarta pour patronner justement ce même M. Auffray.
Le début de l'année 1889 avait marqué l'apogée du mouvement. Le général n'ayant rien voulu comprendre à l'invite si claire que lui faisait par son vote le peuple parisien, Constans put s'enbardir et, plus adroit, prendre l'offensive. Le premier grand coup fut la dissolution de la Ligue des Patriotes. Un prétexte s'était offert, l'agitation suscitée par Déroulède au sujet de l'affaire Atchinof. Ce Cosaque n'était en réalité qu'un aventurier, renié d'ailleurs par le Gouvernement de Pétersbourg. Il avait indûment occupé la bourgade de Sagallo, dépendance d'Obock, et les canons d'un de nos navires l'en avaient chassé. Déroulède parlait d'offense faite à l'amitié russe, et, pour réparer le dommage, il ouvrait une souscription nationale. Constans depuis des mois cherchait une occasion. Il commença par prononcer l'abolition de la Ligue, qu'il assimilait aux sociétés secrètes, puis il ordonna des poursuites contre les signataires de la protestation, avec l'autorisation de la Chambre et du Sénat, dont plusieurs étaient membres. C'est ainsi qu'on vit cette chose vraiment très amusante, le Juif Naquet inquiété pour une manifestation d'attachement excessif à l'Empire des Tsars.
Boulanger n'était pas membre de la légion incriminée. Cependant il apparaissait à tous que ce procès était le ■ prélude d'une attaque décisive contre lui. Le comte Dillon interrogea Naquet ;
— Le' général va être arrêté. Il faut le mettre à l'abri, qu'en pensez-vous ?
— Je pense, répliqua- t-il, que le général doit tout braver. S'il part, nous sommes perdus *.