‹ Figures juivesChapitre 6 sur 79 · ADOLPHE-TSA VC CREMIEUX DO · texte numérisé non relu

ADOLPHE-TSA VC CREMIEUX DO

pour résultat de faire annuler le décret. Mais Crémieux veillait, malgré son grand âge. « Dieu ne veut donc pas que je meure ! » répétait-il d'un ton lamentable. Ses ruses firent traîner l'enquête. Pendant ce délai M. Lambrecht. ministre de l'Intérieur, auteur du projet d'abrogation, mourut subitement, et M. de Fourtou, le rapporteur, d'abord favorable à la proposition, changea d'avis. Finalement les choses demeurèrent dans le statu qao. Crémieux put se reposer. Son dernier acte politique fut une exhortation au Gouvernement français pour le déterminer à garantir les intérêts des Juifs roumains et serbes au Congrès de Berlin. Presque nonagénaire, il envisagea son passé et se sentit une joie au cœur.

Le serment more judaico aboli, le projet de loi sur le divorce présenté aux Chambres, l'Alliance Israélite Universelle étendue comme un réseau sur le monde, des délivrances et des réhabilitations multiples obtenues, l'appui matériel et moral prodigué aux séminaires de rabbins, plus de trente mille croyants pourvus de nationalité, ses mérites étaient nombreux et magnifiques devant le Seigneur. Il se voyait néanmoins bien las et désireux de paix. Comme le Moïse d'À. de Vigny, il implora le Très Haut :

Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre, Que vous ai-je donc fait pour être votre élu ? J'ai conduit votre peuple où vous avez voulu.

Le Très Haut l'exauça. . .

Si l'on eût avisé l'un de ces beaux cuirassiers qui paradaient à ses obsèques et qu'on lui eût demandé :

— Troupier français, qui escortes ce char, sais-tu bien ce que tu salues de ton sabre ?

— Mes chefs, eût-il répondu, ordonnent de présenter les armes. C'est donc que ce mort fut un grand citoyen.

Comment, en effet, ce simple aurait-il pu concevoir

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que le plus noble titre d'Isaac Crémieux à la gratitude nationale était d'avoir choisi l'instant de notre défaite et de notre désespoir pour infuser sournoisement dans notre sève affaiblie et raréfiée l'impureté de trente-trois mille gueux, la lie du monde, tous étrangers à notre vie, à nos coutumes héréditaires, à nos amours comme à nos inimitiés ?

La Revue des Dew:c Mondes du ier novembre i838 contenait une chronique d'Alfred de Musset, qui débutait ainsi :

Il se passe en ce moment au Théâtre-Français une chose inattendue, surprenante, curieuse pour le public, intéressante au plus haut degré pour eeux qui s occupent des arts. Après avoir été complètement abandonnées pendant dix ans, les tragédies de Corneille et de Racine reparaissent tout à coup et reprennent faveur. Jamais, même aux plus beaux jours deTalma. la foule n'a été plus considérable. Depuis les combles du théâtre jusqu'aux places réservées aux musici ns, tout est envahi. On a fait cinq mille francs de recette avec des pièces qui en faisaient cinq cents ; on écoute religieusement, ou applaudit avec enthousiasme Horace, Milhridate, Cinna; on pleure à Andromaque et à Tancrède. Il est ridicule et honteux que ce soit un prodige, cependant c'en est un,

Et le poète nommait l'enchanteresse à qui l'on devait le miracle, Mlle Rachel. « une jeune fille qui n'a que dix-sept ans et qui semble n'avoir eu pour maître que la nature ». « Il se pourrait bien, ajoutait-il, que des représentations suivies de chefs-d'œuvre de notre langue causassent un notable dommage aux drames qu'on appelle romantiques. »

Les premiers essais de Rachel sur la scène de Molière avaient eu lieu plusieurs mois auparavant, mais dans des conditions extrêmement défavorables. La canicule sévissait, le monde parisien s'était dispersé. Jules Janin, un des rares habitués de la Comédie qui n'eût pas

quitté la ville, allait de temps à autre flâner dans la salle aux trois quarts déserte. Quand il eut la révélation d'un pareil talent ', il s'irrita d'être le seul ou presque à la connaître. Mais à quoi bon en parler dès ce moment ? Tout éloge serait certainement inutile. Mieux valait attendre le retour de la société. Donc il avait patienté jusqu'au milieu de septembre : deux articles publiés par lui le 10 et le i\ au Journal des Débats avaient mis Rachel en vedette. Une série de triomphes justifièrent splendidement l'appréciation du critique.

Fortune singulière, invraisemblable, que celle de cette magicienne ramenant les Français à la fréquentation de leurs meilleurs poètes, elle qui chez nous était non seulement une étrangère, mais même de l'exotisme le plus sordide et qui cinq ans auparavant n'eût pu déchiffrer un vers de Racine !

On sait qu'elle naquit en 182 1 à Mumpf, petit village du canton d'Argovie, sur la route qui va de Baie à Zurich. Ses parent, les Félix, étaient de misérables colporteurs juifs, qui d'Alsace partaient pour de longues tournées à travers la Suisse, l'Allemagne et la France, allant de foire en foire avec leur vil bagage de pacotille. Un jour d'hiver ils durent écourter l'étape : la femme, prise des douleurs de l'enfantement, obtint l'hospitalité dans une auberge de rouliers et y accoucha d'une fille, la future Rachel, qu'on inscrivit à la municipalité de l'endroit sous le nom d'Elisabeth-Rachel 2.

Une huitaine après, M. etMnie Félix, comme dit un peu

1. Véron raconte {Mémoires d'un bourgeois de Paris) que ce soir-là, venant d'entendre la nouvelle pensionnaire et ne se tenant plus d'admiration, il partit à la recherche de Janin et le trouva se prélassant dans la fraîcheur secrète du foyer. A force de prières et d'adjurations, il put le déterminer à braver la chaleur pour descendre à l'orchestre et voir ce sujet incomparable.

2. Quand Rachel eut acquis de la célébrité, le père Félix préten-

cérémonieusement Mœe la princesse de Faucigny-Lucinge {, remirent d'aplomb leur équipage et poursuivirent leur chemin. Une fois, durant la marche, un paquet tomba de la voiture : c'était Rachel. Heureusement on s'aperçut de sa chute. En la ramassant assez meurtrie mais sauve, et en la replaçant parmi les ballots, le couple ne se doutait pas de la perte qu'il avait failli faire 2.

Elisabeth (Rachel) avait une aînée, Sarah, de vingt mois plus âgée qu'elle. Leurs premières années s'écoulèrent dans la rude existence des romanichels. On allait à travers les pays, on campait aux abords des villes ou des bourgs, la mère gardant la roulotte et préparant la soupe, tandis que l'homme et les petites erraient dans la localité voisine pour y mendier ou vendre des bretelles, des jarretières, des savons, des épingles... Quand elles eurent un peu grandi, leur père leur apprit des complaintes ou des romances. Elles les répétaient dans les cabarets, dans les cafés, en s'accompagnant sur des tambours de basque ; puis elles passaient entre les tables et tendaient la sébille aux buveurs qui parfois, agacés par leur insistance et dégoûtés de leur contact suspect, s'en débarrassaient sans douceur.

dit descendre d'un prince auguste étroitement allié à lu famille régnante d'Allemagne.

On a fait des phrases sur cette éclosion lamentable. Jules Janin (Rachel et la Tragédie, p. i'\ a écrit : « Elle a vu le jour dans ce village et dans cette cabane, cette enfant vaillante qui portait si bien le sceptre et la couronne qu'on eût dit qu'elle les avait trouvés dans le berceau, à qui la pourpre allait -i bien que ses langes sans doute étaient de pourpre. » Et il cite dans un beau désordre les grands hommes qui eurent comme elle une naissance obscure : Plaute. Amyot. Sixte-Quint, Giotto. Virgile, Horace, Sophocle, Cromwell, Watteau, Shakespeare. J.-J. Rousseau. Beaumarchais, Law, Rollin, Diderot. d'Alembert. Alberoni. A. del Sarte, Carrache, Rembrandt, Quinault, etc. — Cf. la narration exaltée que fait M. Adolphe Brisson (Envers de la Gloire) de son pèlerinage à l'hôtellerie « Zur Sonne ».

i. Princesse de Faucigny-Lucinge, Rachel et son temps, p. 3.

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