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Récit de Dinah Félix à M. Ad. Brisson

La Révolution de i83o attira chez nous une quantité de va-nu-pieds qui comptaient tirer profit de notre bouleversement. Les Félix se trouvaient alors dans la région lyonnaise Us eurent l'idée de pousser jusqu'à Paris et s'installèrent dans le ghetto proche de l'Hôtel de Ville. Leur nichée s'était accrue d'un garçon, Raphaël, et de deux filles, Rébecca et Adélaïde, celle-ci toute nouveau-née *. Maintenant, dans le taudis infect et noir, les nomades pouvaient regretter leur libre vagabondage. Mais cette race est endurante et son avidité sait tout utiliser. Quel métier le gueux adopta-t-il ? On ne sait. Sa marmaille, en tout cas, s'employait dans la mesure de ses moyens à gagner la pitance quotidienne. Sarah et sa cadette avaient onze et neuf ans. Le jour, portant ou traînant les plus jeunes, elles sollicitaient la charité des passants par leurs mines dolentes, leur morbidesse, la honte de leurs vêtements dépenaillés. Le soir, on les voyait toutes les deux au milieu d'un rassemblement de badauds, à qui elles donnaient, dans l'éclairage de quelques bouts de chandelles, l'audition de leur répertoire, le Juif errant, la Marseillaise. Comme elles ne savaient guèrede français, leur ramage était bizarre.

Rachel à cette époquen'avait aucune gentillesse, aucun charme. Son corps étique, velu de haillons, semblait embarrassé par la longueur excessive des pieds et des mains. La figure, maigriote, anguleuse, fort jaune dans l'encadrement des cheveux bruns, s'enlaidissait encore d'une mâchoire irrégulièrement composée, où les dents chevauchaient les unes sur les autres, Enfoncés sous la bosse très proéminente du front et rapprochés au point de former comme un creux continu, les yeux, très noirs, avaient une expression amère et presque farouche, où se condensait l'air souffreteux de toute la chélive personne.

Quelle gaîté, quelle espièglerie se fussent animées dans une condition aussi lamentable ? Qu'on se représente ce régime durant la mauvaise saison, les sorties par le

i. Cinq ans après devait naître Dinah.

LA VRAIE RACHEL ^i

froid, souvent par la pluie et la neige, la dure besogne en plein air, le retour au milieu de la nuit et, pour se restaurer, une nourriture détestable qu'empoisonnaient d'ailleurs les gronderies et les menaces du père, quand la somme récoltée avait été trop inférieure à ses exigences.

Un jour, en rentrant, Sarah et sa sœur racontèrent, tout émues, ce qui venait de leur arriver. Un vieux monsieur les avait abordées, leur demandant si elles voulaient apprendre la vraie musique pour devenir des artistes et peut-être entrer au théâtre. Il leur proposait de les accueillir dans son école.

Ce brave homme, c'était le compositeur Choron, directeur de l'Institution Royale de Musique Religieuse, dont il recrutait les élèves un peu partout dans les faubourgs et dans les villages. Félix supputa les avantages. Ses deux filles lui rapportaient quotidiennement quelques sous, fort peu de chose, et leur gain vraisemblablement n'augmenterait guère, à moins que l'instruction ne les mît à même de se faire mieuv valoir. D'ailleurs il n'aurait pas à les entretenir tant qu'elles seraient dans cette pension. L'arrangement fut conclu.

Du temps se passa. Le maître s'efforçait d'obtenir des progrès : mais ils tardaient. Rachel, qui pour la scène se montrait excellemment douée, n'avait par contre qu'une voix assez peu étendue, quoique très vibrante, et l'oreille lui faisait défaut. Félix s'exaspérait. Au cours de ses voyages — car il s'était remis à son ancienne profession, — il songeait à l'exploitation prochaine de ses filles. Quand donc leur placement lui donnerait-il des bénéfices ? j\e sachant pas écrire1, il se faisait rédiger des lettres dans lesquelles il disait à Choron son étonnement, son impatience, et le pressait d'aboutir. Le

i. <( Cet homme qui n'a jamais dit un mot de français », affirme Arsène Houssaye (Souvenirs, III, p. 236;. Cf. Imbart de Saint- Amand (Mme de Girardin, p. 196; : « Le père ne parlait guère que l'allemand ».

bon professeur -s'excusait avec une mansuétude touchante, cherchait à le tranquilliser. On a par exemple de lui cette réponse, datée du 3o novembre 1802 { :

Monsieur, Veuillez vous rassurer sur ce qui regarde la prolongation présumée des études de vos enfants. Mes inquiétudes venaient de l'extrême difficulté que je remarquais en elles pour apprendre. Mais je m'aperçois que cette difficulté commence à diminuer ; encore deux fois autant et elles devront être en état d'être utilisées, surtout Sophie2, qui sera même prête avant cette époque ElUa demandera un peu plus de temps : elle a moins de mémoire et travaille moins que sa sœur, qui est beaucoup plus réfléchie et comprend plus facilement. Je vais m'occuper prochainement de les faire entendre et de les produire ; mais il faut de la précaution, afin de ne pas leur nuire, le faisant avant l'âge. Je ferai tout pour le mieux, l'intérêt des enfants et le vôtre.

Veuillez agréer, etc. A. Choron.

P.S. — Si dans vos pérégrinations, vous rencontrez un jeune homme ayant une belle voix de ténor, je vous serai obligé de me l'adresser. Nous venons de faire habiller de neuf vos deux donzelles, qui grandissent beaucoup et se portent bien. Peut-être placerai-je votre Raphaël à votre retour à Paris.

Nous n'exposerons pas en détail comment Choron, enfin convaincu de son erreur, confia ces élèves à son ami. le comédien Saint-Aulaire, ni comment celui-ci, poursuivant l'œuvre du premier éducateur, initia Rachel non seulement à la pratique élémentaire de notre langue, mais à la connaissance dç notre littérature et à l'exercice de l'art dramatique ; comment encore elle enthousiasma les humbles habitués de la Salle Molière, rue Saint-Martin. En i836, elle entrait au Conservatoire et un an après au Gymnase.

Mirecourt a fait de son engagement un récit, qui, s'il n'est pas tout à fait exact, est du moins très vraisemblable. Félix était présent à l'entretien.

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