‹ Figures juivesChapitre 8 sur 79 · Citée par le Figaro du 14 janvier · texte numérisé non relu

Citée par le Figaro du 14 janvier

2. Sophie et Elisa, c'est-à-dire Sarah et Rachel, à qui il avait cru devoir donner des noms chrétiens. Il les présentait comme les demoiselles Sophie et Elisa de Saint-Félix.

— Combien voulez-vous gagner, Mademoiselle ? demanda Poirson, le directeur.

Elle regarda son père, qui se hâta de répliquer :

— Nous falonsteux mille vrancs gomme un liard.

— Je vous en donne trois mille.

Le colporteur se repentit de sa modération.

D'après les conventions, Rachel prenait son nom israélite, illustré récemment par la Juive d'Halévy Elle créa la Vendéenne, mais n'y eut qu'un succès relatif. Jules Janin la jugeait ainsi dans son feuilleton des Débats I :

Dans cette Vendéenne les auteurs ne voulaient pas seulement faire un drame, ils voulaient encore produire une enfant nouveau-né dans le drame, une petite fille de quinze ans à peine, nommée Rachel. Cette enfant, grâce au ciel, n est pas un phénomène ; elle ne fera jamais crier au prodige -,

Elle ne resta guère plus d'un semestre au Gymnase. Avant qu'elle n'y entrât, il avait été question de la recevoir à la Comédie-Française. L'administrateur Jouslin de Lasalle, que harcelait Saint-Aulaire, avec l'appui, dit-on,

i. Débats, ier mai 18.S7.

2. Plus tard il prétendit avoir dès le premier coup d'œil deviné la perle rare. Que ne l'avait-il dit plus clairement ? La chronique du l*r mai 1837 ne laissait pas prévoir cette page de Rachel et la Tragédie :

« Il me sembla qu'elle avait six pieds dans ce vêtement étriqué, « pauvre, honnête et fièrement porté; elle semblait ne pas se douter « de sa misère ou bien elle s'en faisait un titre à la sympathie, au

(( respect, à la bienveillance. Elle était si jeune ! Un grand œil

« profond, une tête énorme, elle n'avait pas encore ce beau teint « clair, net et vif que donnent l'aisance et le repos. . A peine on « voyait reluire à travers les lèvres pâlies ces belles dents merveil- (( leuses, ces trente-deux incisives (51c] qui donnèrent plus tard tant « de grâce à son sourire et qui donnaient déjà tant d'accent à sa (( parole... Enfin, pour servir d'obstacle à ce qu'on la trouvât belle (( et charmante, en dépit de ses beaux cheveux fins comme la soie, « aussi nombreux que les épis dans un champ de blé, elle portait « un affreux chapeau en velours nacarat, orné d'une rose jaune, qui (( tuerait à tout jamais toute espèce do débutante^ un chapeau cl<" D yeloun au moi? de juin ! >)

!x\ FIGURES JUIVES

d'un Israélite considérable, avait consenti à l'entendre, en présence de quelques sociétaires, Mlle Mars, Samson, Desmousseaux, etc.. Bien que l'interprétation d'Andromaque eût ravi les auditeurs, rien n'avait été décidé. Cependant le ministre Thiers avait fait verser à Rachel un secours de douze cents francs. Vedel.le successeur de Jouslin, reprit l'affaire et la conclut.

On lit dans le journal de Samson (6 février i838) :

J'ai fait engager par Vedel Mlle Rachel Félix. Elle a 4ooo francs. Comme elle est d'une extrême ignorance, vu la pauvreté de ses parents, j'ai dit à son père de lui donner pour maîtresse de langue et d'histoire Mme Bronzet, professeur de mes enfants, qui veut bien ne lui prendre que vingt francs par mois. Quant à moi, j'ai déclaré que je continuerais à lui donner mes leçons gratis l.

Le Dieu d'Abraham avait été fort obligeant pour sa créature ; les chrétiens aussi. Grâce au bon Choron, grâce à Saint-Aulaire, à Samson, la petite chanteuse des rues s'élevait de la fange vers le resplendissement et la plus insolente prospérité. Chaque soir une affluence extraordinaire boudait les moindres espaces du théâtre. Le vieux roi Louis-Philippe, après une absence de trois ans, revint occuper sa loge. Les hommes les plus moroses, les plus éloignés de l'agitation mondaine, Lamennais par exemple, retenaient leur fauteuil. Subitement les recettes qui, naguère, pour les pièces classiques atteignaient tout juste sept cents francs, montèrent en octobre à trois, cinq, six mille francs. L'astucieux Félix ne perdait pas de vue, comme on pense, cette progression. Sa fille étant encore mineure, il se chargeait de défendre ses intérêts et s'y employait avec vigilance. A présent que la jeune personne, en pleine conquête du public, devenait indispensable à l'établissement, il jugea tout à fait opportun de réclamer une augmentation. Comme on ne la lui accordait pas, il demanda la résiliation de son contrat. Ce fut Crémieux qui plaida pour Rachel, sa core-

i. Samson, Mémoires (p. 307, note).

ligionnaire. La Comédie dut céder au chantage * ; ne s'agissait-il pas de la vie même de la tragédie française ? On quintupla le chiffre d'appointements d'abord fixé.

Elle de son côté qu'incitaient à la fois l'ambition du métier et l'appétit des gains magnifiques, s'appliquait avec ardeur à tout ce qui pouvait retenir définitivement la Fortune. Samson n'eut pas de disciple plus éveillé, pas de plus attentif ni de plus souple. Avant d'entreprendre un rôle, n'ayant aucunes notions d'histoire-, elle écoutait les explications qui devaient l'initier au sujet : ensemble ils épuisaient la biographie et l'analyse psychologique de l'héroïne. Puis, vers par vers, mot par mot, ils préparaient les détails du débit, les intonations, les cris, les soupirs, les gestes. Pas un halètement, pas une exaltation qui ne fussent étudiés, répétés, serinés 3. Elle entrait en scène, sachant de mémoire ses effets et les reproduisait toujours invariablement, sans que son initiative y changeât quoi que ce fût. On avait choisi de-ci de-la tel alexandrin, telle expression qu'il s'agissait de

i. « Monsié Samson, disait Félix à Samson, il est pourtant chuste, puisque mon fille a du talent, qu'elle me rapporte. » Veuve Samson [Samson et Racheî. p. 70).

2. Elle disait un jour à Mme de Girardin qu'une chose lui déplaisait dans sa Cléopâtre, c'est que l'amant de la reine eût un nom aussi commun. <x Antoine ! Pourquoi l'avoir appelé ainsi ?» C'est elle encore qui, voyant chez Crémieux certaine statuette représentant une dame très dévêtue, s'étonnait : « Qu'est-ce donc que cette personne sans bras ? — C'est la \ énus de Milo. — Ah oui ? Et quelques jours après, rencontrant Milhau, le boursier, un ami : (( Dites donc, vous, fit-elle, mes compliments ! j'ai vu votre Vénus chez M. Crénreux. Elle est joliment réussie ! »

3. « Rien n'était vague, rien livré au hasard, nous notions tout. » (Samson, Mémoires, p. 307) Cf. Legouvé, Souvenirs. II Cf. également Edouard Devrieni. cité par V. Thomson (/a Vie sentimentale de Rachel, p. 87) : « On a envie de rire lorsqu'on entend des gens prétendre que tout cela est instinctif. Tout ce qui nous émerveille chez Rachel est appris. »

mettre en relief par une modulation, une note caractéristique, succédant tout à coup à la récitation mâchonnée, rapide, de la tirade sacrifiée. Et l'accent une fois trouvé dans la gradation qui va du sourd à l'éclatant, du caverneux à l'aigu, demeurait définitif, ainsi que le mouvement et le regard qui s'y devaient associer.

Mais développer sa vigueur dramatique, se familiariser avec les trucs, c'eût été besogne insuffisante. Il fallait qu'Emilie, Camille, Ariane, Hermione eussent par elle delà séduction. Avec ce sens pratique dont on ne manque pas en Israël et que la dureté du sort lui avait fait plus subtil, elle mesurait la grandeur de certaine domination assurée à sa royauté factice, pourvu que s'y ajoutât le prestige du charme et de la beauté. Elle eut donc la préoccupation de son perfectionnement physique. Certes l'âge travaillait en sa faveur. Elle n'avait déjà plus cette petitesse qui d'abord nuisait tant à la majesté de ses travestissements. Son corps allongé marchait, agissait avec élégance ; ses traits achevaient de se composer, se voilant de cette mélancolie étrange, qui poétise certaines figures juives. Leur mobilité ' s'était accrue ; ils savaient à merveille maintenantsimuler la haineetla tendresse angoissée, le mépris et l'imploration. Ajoutez un organe d'une sonorité métalliqne, dont l'adolescence avait fortifié le timbre. Il restait néanmoins bien des défauts à corriger, quelques-uns, irrémédiables, à rendre moins apparents. Sa ténacité vint à bout de cette double tâche. Elle-même a raconté comment :

Vous ne vous figurez pas, disait-elle un jour à un dîner chez le duc de Mornv, vous ne \ous figurez pas, vous tous qui me trouvez belle aujourd'hui, comme j'ai commencé par être laide. Moi qui devais jouer la tragédie, j'avais le masque comique : c'était à faire mourir de rire, avec mon front cornu, mon nez en virgule, mes yeux pointus, ma bouche grimaçante. Je vous laisse à penser du reste. Je suis allée un jour avec mon père au Musée du Louvre... Quand je

i. Auguste Roussel (A/lle Rachel et sa troupe en province) dit qu'il l'a souvent vue rire aux éclats juste au moment où elle entrait en scène pour faire frémir les spectateurs.

LA VRAIE RACHEL f\~

fus au milieu des marbres, il se fit en moi je ne sais quelle révolution, qui fut comme une révélation. Je trouvai que c'était beau d'être beau. Je sortis de là plus grande, avec une dignité d'emprunt, dont je devais me faire une grâce naturelle. Le lendemain je feuilletai des gravures d'après l'antique : jamais leçon du Conservatoire ne me fut si bonne .. Je me suis étudiée chaque jour à n'être plus laide. Comme j'étais en pleine sève, quand cette idée m'est venue de me refaire sur l'ébauche paternelle et maternelle, Dieu aidant, tout s'est arrangé. . . Les bosses de mon front sont tombées, mes cheveux l'ont voilé à l'antique, mes yeux se sont fendus, mon nez a repris la ligne droite, mes lèvres trop minces se sont arrondies, j'ai commandé à mes dents en désordre de se remettre en ligne '.

La transformation se fit très prompte et très heureuse. Rachel ne put jamais, on pense bien, de quelque artifice qu'elle usât, se métamorphoser en Yénus. Mais elle tira parti de ses tares même. Sur sa maigreur elle drapa les étoffes, et par la noblesse de leurs courbes, de leurs déroulements, de leurs feintes, elle se prêta de la ligne et des formes. « Ses poses, ses attitudes, ses gestes, dit Théophile Gautier2, s'arrangeaient naturellement d'une façon sculpturale... Les draperies se plissaient comme plissées parla main de Phidias... Elle était née antique, et sa chairpàle semblait faite avec du marbre grec. »

Chose curieuse, les contemporains, tout captivés qu'ils fussent, avaient conscience de s'illusionner. « Notez, dit Jules Janin 3, que cetteenfant est petite, assez laide. » « Sa beauté, dit Th. Gautier *, n'avait rien de coquet, de joli, de français en un mot. Longtemps elle passa pour laide. » « Elle n'est pas du tout jolie », écrit Devrient 5. Et tous font suivre cette constatation d'un «mais

i. Ars. Houssaye. Confessions, III, p. 1 7 A.

2. Th. Gautier, Portraits contemporains, Rachel. — Cf. V Intermédiaire des chercheurs, 2 5 nov. 1876. Un concours ayant été ouvert en 1848 pour une figure de la République, le journal V Artiste donna ce conseil : (( Tous les artistes iront étudier les poses toutes sculpturales de M"c Rachel. » Cf. injra, p. 72, notes.

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