DEH DOKTOR. NORDAU
cabres. Il a peur de la foule, qui lui fait l'effet d'un grouillement de fantômes :
On croit cheminer parmi des larves assemblées au hasard dans un charnier fabuleux, avec des corps dépecés, têtes, troncs, membres, tels qu'on les a trouvés sous la main, et que l'ajusteur a ensuite revêtus, sans y prendre le moindrement garde, des premiers vêtements venus de toutes les époques de l'histoire et de toutes les parties du monde *.
Dans son cerveau tumultueux abondent les visions d'épouvante. Citons, par exemple, cette notation de cauchemar. Le Docteur traitait de la décadence universelle et de la dissolution des mœurs; sa pensée tout à coup le transporte dans la nuit apocalyptique :
Voilà l'aspect qu'offre à la lueur du Crépuscule des Peuples, le tourbillon humain Les nuages fantastiques flamboient au ciel dans la belle rutilance sinistre qui. à la suite de l'éruption du Krakatoa. fut observée pendant plusieurs années. Sur terre rampent des ombres de plus en plus épaisses qui enveloppent les phénomènes d'une obscurité mystérieuse, détruisant toutes les certitudes et permettant tous les pressentiments -,
Il bat ainsi très souvent la campagne, et ses divagations, on nous l'accordera, sont assez symptomatiques. Nous ne rappelions pas sans raison, tout à l'heure, le cas de Henri Heine. Quoiqu'il soit très complet et connu de tous, notre docteur se rel'use à le retenir. Lui qui si vite, pour des futilités à peine perceptibles, vous classe des millions d'hommes parmi les suspects, il ne parle de Heine que comme d'un génie merveilleusement équilibré. Il fait plus que de l'honorer, il s'en croit volontiers la réincarnation parce qu'il réussit à calquer sa vie sur la sienne, à imiter même ses façons d'écrivain agressif et querelleur. Juif comme lui, il se singularise comme lui par son affectation d'athéisme, par son mépris de la Bible3. Comme chez l'autre encore, l'anticléricalisme se
i. Dégénérescence, I, p. 19.