Le Cheval Noir, p
2. Républicains, mes amis, ncus avons déjà perdu trop de temps à battre d'inutiles buissons, à tirer notre poudre aux moineaux, à contempler la parade de quelques intransigeants qui font le boniment devant la baraque. C'est dans la baraque même qu'il faut entrer ; au nom de la Loi, ouvrez. » (Le Cheval Noir, p. 76.)
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toutes choses des idées qu'il croyait importantes et qu'il développait dans des discours, des articles, des livres. Tour à tour politique, historien, littérateur, économiste, sociologue, critique militaire, il se prononçait avec autant d'assurance sur la question d'Orient que sur celle de l'alcoolisme, traitait aussi bien de l'évolution de l'éloquence française que de la réorganisation de l'artillerie. Ses aperçus étaient souvent défraîchis et son style bien avocassier. Mais il nourrissait dans son clan sa renommée d'écrivain et d'orateur universel.
Il éprouvait tout de même des mécomptes, et parfois de très mortifiants, ce qui lui arriva par exemple dans l'affaire des Franz Hais.
Il y avait à Haarlem un béguinage, où l'on hébergeait les voyageurs ; les bénéfices de l'hôtellerie étaient employés à l'entretien des pauvres. Le fondateur, Van Beresteijn, avait légué jadis à cet établissement quatre peintures de Franz Hais qui le représentaient avec les siens, et il avait expressément prescrit que les tableaux demeurassent dans la sainte maison. Or il advint que la direction du couvent eut à déplorer l'état de ses finances et qu'elle chercha le moyen d'y remédier. Elle supputa ce que pourrait lui valoir la vente de ces toiles et se dit que l'intention du pieux Van Beresteijn avait été certainement bien plus de perpétuer son souvenir que de laisser l'œuvre authentique du fameux artiste hollandais. Les scrupules cessèrent. Un copiste de métier, M. Yan Wijngaerdt, fut chargé de reproduire les images avec exactitude. Ce travail terminé, l'on s'occupa de rabattre les amateurs. Une Rothschild, la baronne Guillaume, de Francfort, enleva le meilleur des portraits. Les trois autres, abîmés par les réparateurs, enlaidis de nettoyages, de grattages, de retouches et même d'additions, restaient ff'un placement difficile. Les membres d'une commission berlinoise les vinrent examiner et les laissèrent. Le Gouvernement hollandais lui-même, pourtant jaloux de ses richesses nationales, n'estima pas devoir en payer bien cher la possession et s'en désintéressa. Heureusement
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pour les assistés de Haarlem, M. Joseph Reinach passa par là.
Crut-il de bonne foi découvrir un trésor ou convoi tat-il la jolie commission.0 Notre ministre des Beaux-Arts reçut une lettre de lui qui l'adjurait de ne pas se laisser souffler une acquisition si belle. Il ne s'agissait que de verser cent et quelques mille francs. Mte, vite, qu'on entrât en négociations ! M. Lafenestre, homme compétent, fut dépêché, puis le conservateur des peintures, M. Gruyer. Leurs rapports n'enthousiasmèrent pas la commission consultative des Musées Nationaux. Elle accepta néanmoins qu'on entamât les pourparlers. Après bien des marchandages, Van Beresteijn, sa famille et sa domesticité vinrent s'exhiber au Louvre.
En Hollande, des gens simples ou mal informés, qu'impressionnait le grand nom de Hais, s'indignèrent de cette désertion. M. Van YVijngaerdt. dans le De Âmsterdamer, les rassura. « Qu'on n'envie pas au Louvre de tels chefs-d'œuvre, dit-il... Ce qui serait certes à regretter, ce qui serait injustifiable, ce serait que notre Gouvernement eût donné un tel prix pour des tableaux en si mauvais état *. » Chez nous le Courrier de /'Art dénonça la duperie et ne ménagea pas celui dont on avait si facilement écouté les suggestions.
D'ailleurs le rappel de tels faits ne -uffisait pas pour diminuer M. Reinach parmi les siens. Il était en pleine possession de son crédit et de sa force quand fondit sur sa tète l'ouragan du Panama.
Son oncle et beau-père, le baron, avait encore progressé. Ce forban, qui dépassait les plus inquiétantes créations balzaciennes, s'ébattait librement dans nos finances. Pas une entreprise publique où il ne réussît à satisfaire sa cupidité. Fournitures de l'armée, chemins de
i. Cité par le Courrier de VArt, 27 février i885.
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ier du Sud, 3 °/0 amortissable, il subordonnait tout à son examen, de manière à se servir sa belle part. Et si les choses se découvraient, ses intelligences avec la Justice le préservaient des complications, témoin cette lettre adressée au Garde des Sceaux Thévenet, pour étouffer le scandale des Lits Militaires :
Paris, le 7 août 1889.
Mon cher Ministre,
Le procureur général étant rentré, je viens vous rappeler votre bonne promesse de tâcher d'éliminer les deux affaires tablettes et lits, dans lesquelles le général a le bon rôle.
C'est d'autant plus nécessaire que vous voyez dans sa réponse qu'il profite de ces deux affaires, dans lesquelles il se sait à l'abri pour tomber sur Joseph.
Merci d'avance et toujours à vous.
J. de Reinach.
Appel émouvant à la camaraderie, confiance ingénue, d'une âme républicaine ! Comment cet aventurier, dispensé des précautions vulgaires par sa situation et par l'assistance de ses amis éminents, se serait-il abstenu d'exploiter les ressources de l'Etat ? L'épargne française, séduite par les conceptions de Ferdinand de Lesseps, avait tout de suite afflué dans les caisses du Panama. Pour achever le débit de ce Pactole, on eut l'idée d'allécher le public par l'appât de valeurs à lots. Mais il fallait une loi qui autorisât l'émission. Le baron était chez lui parmi les directeurs de la Compagnie. Son patronage lui valait de pouvoir rançonner leurs bureaux à discrétion. Il offrit son entremise auprès de la Chambre. Des millions y furent distribués pour susciter les sympathies les plus utiles.
Tout se fût peut-être bien passé, si le secret du corrupteur n'eût été su de Cornélius Herz, son redoutable rival. Ces deux hommes s'étaient associés jadis pour des razzias. De quel forfait lointain Jacques de Heinach craignait-il la révélation ? Une dépendance mystérieuse l'asservissait à ce coreligionnaire qui, jouant
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du chantage, le pliait à ses caprices et le pressurait sans merci. Par l'intimidation il le contraignit à lui livrer les copies des chèques remis aux politiciens. Une fois en possession de ces billets, il formula des exigences extraordinaires. Comme on ne lui obéissait pas, il commença de semer les divulgations. Le pays entier, depuis ses foyers les plus humbles, avait des intérêts dans l'exécution du grand projet. Sa colère fut immense quand il lut que ses apports d'argent s'étaient volatilisés, jetés en pâture aux requins de la Finance, de la Presse et du Parlement, les travaux gigantesques demeurant à peine ébauchés.
L'opinion réclamait des éclaircissements. La Libre Parole les lui distillait dans des feuilletons dosés avec une adresse méphistophélique, de manière à faire croître la curiosité. Le baron, qu'alarmait cette campagne, alla s'aboucher avec la rédaction de la feuille antisémite et céda quelques renseignements pour qu'on cessât de le viser lui-même. Il fut tranquille de ce côté. Mais un autre quotidien déjà se mettait à bavarder, la Cocarde, confidente de Cornélius Herz. Et l'on annonçait une interpellation sensationnelle de Jules Delahave !
Le misérable, demi-fou d'angoisse, s'accrocha vainement à Rouvier, son compère, et à Clemenceau, l'intime de Cornélius Herz, pour essayer de conjurer la catastrophe l. Le 19 novembre 1892, Joseph Reinach recevait du procureur général Quesnay de Beaurepaire une lettre l'avisant que les citations allaient être lancées. « Croyez, concluait le magistrat, que je suis navré et « que le devoir accompli sous mes yeux, à mon parquet, « ne m'a jamais coûté si cher. » Ce soir-là, brisé par une journée de démarches et d'échecs, le grand banquier revenait dîner chez sa fille. Son gendre, son neveu devait l'attendre dans un bel état d'exaspération. Le cataclysme, maintenant fatal, allait interrompre sa carrière et lui interdire l'accès des fonctions suprêmes.
1. Cf. M. Barrc=, Leurs figures : L'agonie du baron de Reinach.
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Que se passa-t-il entre eux ;} M. Joseph Reinach et sa femme auraient seuls pu le dire. Le médecin, mis le lendemain en présence d'un cadavre, attesta, paraît-il. que la mort était due à la congestion cérébrale. Quand les politiciens voulurent accomplir leur office, l'héritier avait fini d'anéantir par le feu les dossiers trop compromettants.
Personne plus que M. Joseph Reinach n'a1 été malmené par la satire. Pamphlétaires et dessinateurs ont excité leur verve à ses dépens. Forain s'est plu à caricaturer sa silhouette en des croquis d'une justesse impitoyable. Les plus cruels, les plus vrais sont ceux qui représentent sa personne rondelette, boudinée dans le dolman et la culotte d'officier. La main qui traça ces images, si exactes dans leur drôlerie, était manifestement l'interprète d'une âme irritée, avide de cingler l'intrus et d'humilier son insolence. >"ous doutons, par exemple, que cet affichage au pilori ait produit un sérieux effet. Il en avait vu bien d'autres, le petit-fils du boursicotier francfortois.
A vingt-quatre ans, il est étrillé par Rochefort pour la publication de papiers malhonnêtement soustraits et pour sa dérobade quand on lui demandait raison.
Quinze ans après, c'est le marquis de Mores qui, le rencontrant à cheval dans une allée du Bois, l'arrête et lui jette d'une voix tranchante cette interdiction : «J'aime cet endroit, vous l'infectez. Je ne veux plus vous y voir. »
Ces humiliations ne sauraient le décourager. Après un effondrement ignominieux comme celui du baron, un Occidental eût renoncé pour toujours à des visées ambitieuses ; le déshonneur de sa maison l'eût éloigné définitivement des Assemblées, desjournaux, de l'armée. Mais ce Sémite ne perçoit pas les nuances. Il n'a pas senti que son faciès de changeur tunisien avait une grimace trop exotique sous un képi de capitaine français, que l'acclimatation si récente des Reinach lui imposait
une extrême réserve dans les déclamations patriotiques et lui défendait de confondre "le passé des siens avec celui des nôtres '. Il n'a pas senti qu'en raison du dégoût inspiré par son parent, il devait désormais lui-même se cacher et se taire.
Moins d'un an après le drame, il ose renouveler sa candidature aux élections générales, et les braves gens des Basses-Alpes le maintiennent a eon siège. Bien mieux, ses collègues du Palais-Bourbon l'admettent dans leurs commissions, dans celle môme qui doit s'occuper de nos forces militaires. Ils l'écoutent pérorer sur l'organisation de notre défense. Le député de Digne est réputé pour sa puissance de travail.
Encore ne prend-on pas garde que sous le législateur et le publiciste se dissimule le zélé mandataire des Juifs, le continuateur de Crémieux et des Prophètes. Membre du Comité central de l'Alliance Israélite Universelle, il ne perd jamais de vue la cause sacrée, celle de ses congénères russes et roumains comme celle du ghetto parisien du Temple. Rien de ce qui touche à la postérité d'Abraham ne lui est étranger. De quel ton il vante un Disraeli !
Ce fils d'une race proscrite devenu le chef et le maître de la plus vieille et de la plus orgueilleuse des castes, cet homme qui n'avait pas dans ses veines une goutte de sang anglais, qui était deux fois étranger à l'Angleterre comme Vénitien et comme Juif, a été, du premier au dernier jour de sa vie politique, le plus Anglais des Anglais. Sephardim (c'est le nom de sa tribu) est resté jusqu'au bout celui que le peuple d'Angleterre appelait 0 notre Dizie » et la reine d'Angleterre « le comte de Reaconsfield ».
1. Il's'attribue volontiers des racines dans lavieille France. Il dira très bien : « Notre Ambroise Paré » (Mes comptes rendus, p. i65). — « Frédéric, même quand il bat nos généraux >> (Etudes de Littérature et d'Histoire, p. 39). — « Nos historiens nationaux » ilbid., p. 267) — « Henri IV, le plus populaire de nos rois » (Essais de Politique et d'Histoire, p. 7). — « Sous sommes toujours les Gaules amoureuses et militaires » (Le Ministre civil, p. 23). — Et cette perle : « Les Néo-Latins que nous sommes ». (Mes Comptes rendus, discours, propositions et rapports, p. 287.)
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Manifestement Benjamin Disraeli est le modèle que s'est proposé Joseph Reinach :
Il prend toujours au bon moment l'allure superbe et fière des héros de théâtre. Il a les allures royales des héros de tragédie, les fiertés révoltées des héros de roman. Quand il débute : — What is he ? Qu'est-il ? demande dédaigneusement lord Grey. L'intrus répond : — Je suis le petit-fils d'un trafiquant italien, le fils d'un Juif et je veux devenir simplement le premier dans la littérature, dans la politique et dans la société anglaises. Je serai Ixion au ciel.
Qu'est-ce qui caractérisait donc cette intelligence supérieure ? Voici : Disraeli était plutôt un Carême qu'un Richelieu :
Une campagne électorale, une intrigue parlementaire, un ministère, une agitation politique, c'est une cuisine assez uniforme, a^sez monotone. Tout est dans la sauce. Celle qu'y met ce cuisinier est d'un merveilleux et surprenant ragoût. On n'a pas encore, je crois, comparé la poésie à une sauce. Il faut commettre ce blasphème pour bien comprendre notre Benjamin *.
« Notre Benjamin » : entre ceux de la Grande Famille existe une fraternité tout indépendante des états civils. Reinach, sujet français par l'inscription sur des registres, est plus proche de ce dirigeant d'outre-Manche que des Ferry et des Rouvier, ses collègues pourtant et ses amis, mais tous deux des goym. Son panégyrique, bien qu'exaltant cette illustration d'un autre pays, vibre d'un patriotisme fougueux, le patriotisme de la « race proscrite », dont le domaine ne connaît pas nos limites territoriales. La gloire d'un de ses membres enorgueillit l'ensemble d'Israël, merveilleusement uni dans son infinie dispersion. Et de même que jusqu'en ses groupements les plus reculés il participe de sa fierté, de sa joie à l'élévation d'un des siens, de même il s'afflige ou s'irrite de l'humiliation qu'une retentissante flétrissure individuelle peut causer à la communauté tout entière.