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I. Essais de Politique et d Histoire, p

Le 22 décembre 1894 fut pour le monde juif une journée de deuil. Le conseil de guerre du Cherche-Midi, jugeant le capitaine d'artillerie Alfred Dreyfus, le déclara coupable de haute trahison et prononça contre lui la peine de la déportation perpétuelle.

Depuis le Ier novembre, où les indiscrétions des quotidiens avaient révélé le nom du mystérieux détenu, ses coreligionnaires vivaient dans l'agitation, attendant l'issue du procès. Leurs dirigeants, pour faire avorter les poursuites, avaient mené campagne contre le huis clos. Ils savaient en effet que la puissance servie par le félon était l'Allemagne et que la découverte du crime nous mettait dans une situation périlleuse vis-à-vis du Kaiser. Joseph Reinach réclamait à cor et à cri la publicité des débats, soit qu'il en parlât ou en fit parler dans ses feuilles, soit que lui-même multipliât les démarches en vue de l'obtenir. Le Président Casimir Périer. sollicité, lui promit de transmettre sa demande au Cabinet. Mais le général Mercier, ministre de la Guerre, n'acceptant pas une intervention de cette nature, congédia très fraîchement le visiteur.

On subit donc, sans oser protester, la honte du verdict, puis celle de la dégradation. L'on ne contredit même pas d'abord le récit des demi-aveux. L'opinion était trop rudement hostile pour qu'on l'affrontât si vite ; il fallait préparer prudemment une forte offensive et ne l'entreprendre qu'à l'heure opportune. On aurait, pour la mener, deux personnalités de grande envergure qui, l'une dans le monde parlementaire, l'autre dans la presse, s'emploieraient à ruiner l'arrêt, en détruisant le crédit des témoignages. Une quantité d'auxiliaires fanatisés ou stipendiés, tant à Paris que dans les départements et, à l'étranger, jusqu'aux extrémités des continents, soutiendraient et amplifieraient cette action. L'Alliance Israélite et la Maçonnerie, par l'extension de leurs réseaux, faciliteraient la transmission du mot d'ordre et l'accord dans la manœuvre.

Reinach s'assura le concours de Scheurer-Kestner.

Ce vice-président du Sénat, dont le public ne connaissait pas les relations allemandes, apportait à la ligue le double prestige de son nom alsacien et de sa haute situation dans la République. L'écrivain ne se rencontra pas facilement. On avait besoin d'un littérateur « à gros tirage », dont le talent populaire, pourrait convaincre et remuer les masses, Emile Zola, supplié, n'accepta de jouer ce rôle qu'au bout d'une année. Sa participation à l'attaque en accrut tout de suite l'audace et la violence. In tumulte prodigieux d'invectives et d'injures s'éleva contre l'Etat-Major. Joseph Reinach n'avait-il pas dit que si la révision était refusée, Jui et les siens chambarderaient tout ? Et sa femme, la fille du baron francfortois, n'avail-elle pas déclaré : « Nous aurons Dreyfus innocent, dussions-nous déchaîner la guerre civile et, s'il le faut, la guerre étrangère » ?

Les chefs de l'armée, continuellement honnis, -vilipendés, supportaient les insultes avec une longanimité que la plupart de leurs amis finirent par trouver excessive. Des députés intervinrent, exigèrent du Gouvernement qu'il arrêtât le débordement d'indécences. Au milieu d'une discussion orageuse, M. Millerand prit Reinach à partie et le secoua rudement, lui conseillant, s'il s'intéressait aux réhabilitations, de faire, s'il le pouvait, de ces nettoyages dans sa famille1.

Cependant le terrible débat troublait le pays jusqu'au fin fond de ses provinces. Au régiment, la discipline exaspère souvent par l'illogisme et la sottise de son interprétation. Beaucoup de ceux qui en ont souffert en professent la haine au sortir de la caserne et versent dans l'antimilitarisme. La faction exploitait ces rancunes. D'autre part, l'anarchie et le socialisme, trop heureux d'utiliser la crise au profit de l'idée révolutionnaire, prêtaient avec empressement la force de leurs bandes. Au quartier Latin, dans les faubourgs grondaient les manifestations. Quand les troupes de Joseph Reinach et de

i. Séance du 4 décembre 1897.

Sébastien Faure accaparaient trop insolemment la rue, Déroulède, à la tête de ses fidèles, allait démontrera ces gens qu'ils .n'étaient pas les maîtres.

Ils avaient de la ténacité. Leur acharnement, malgré la netteté de l'opposition nationale, obtint la revision du procès. Mais elle n'aboutit qu'à la confirmation de la première sentence. Dès le lendemain de cet échec, Joseph Reinach annonçait qu'il allait intensifier la bataille. A son commandement, le cosmopolitisme redoubla d'efforts. Des niais se laissaient impressionner par cette frénésie. On vit des physiciens viennois, des dames suédoises anathématiser la France au nom des Droits de l'Homme et se prétendre ingénument plus éclairés sur l'Affaire que les deux tribunaux et les sept ministres de la Guerre en possession des documents. Chez nous du reste il était remarquable que si des Français très probes donnaient dans la religion dreyfusienne, la canaille tout entière en hurlait à l'unisson le credo.

L'amnistie ne contenta pas la secte. Elle exigeait pour son « martyr » la proclamation de l'innocence et l'apothéose. La Cour de Cassation consentit. Prévoyant une troisième condamnation si le prévenu comparaissait encore une fois devant des juges honnêtes, elle préféra s'autoriser d'un article de loi subtilement truqué pour effacer tout, la déclaration d'infamie et le forfait luimême. Un concert d'acclamations bien réglé salua le pensionnaire de l'île du Diable, qui finalement se métamorphosait eu héros.

Joseph Reinach pouvait revendiquer la gloire de cette mystification incomparable. Pendant dix ans il avait besogné sans relâche au service de son patriotisme juif. Pendant dix ans son énergie s'était dépensée à discréditer ceux qui avaient en mains la défense du pays. N'avait-il pas eu le front de reproduire un jour dans le Siècle { un article de la National Revieiv assurant que le Kaiser pouvait, s'il lui plaisait, « briser l'Etat-

i. Le Siècle, !\ juin 1898.

Major français et détruire pour une génération la foi du peuple dans les chefs de son armée. » Ce chantage répugnant lui avait coûté son grade dans la cavalerie territoriale. Mais quand il eut gagné la partie et que, pour couronner brillamment une telle œuvre, il eut dans la Majesté de l'Elysée fait consacrer son Juste par l'étreinte du Président Fallières, il fut impossible de ne pas lui restituer à lui aussi son sabre de capitaine. Il eut sa revanche encore dans le domaine électoral. Il avait été battu en 1902. M. Clemenceau, qui régla le scrutin de 1906, se souvint de leurs rapports dans les coulisses du Panama, non moins que dans la récente conjuration ; il sut lui rendre favorables les votes de Digne et le ramener à la Chambre.

Les choses ayant tourné trop à son avantage, Reinach craignit un revirement de la fortune. Si quelque grande alarme s'était produite à ce moment, celle par exemple qui résulte d'une déclaration de guerre, la vengeance du peuple si longtemps défié, bafoué comme à plaisir, se fût satisfaite sur ceux dont les machinations persévérantes avaient affaibli l'autorité des généraux, dissous le contre-espionnage et désarmé la France contre l'agression. Avec sa souplesse habituelle, il laissa là l'Internationalisme et ses alliés anarchistes pour se muer en apôtre de l'ordre.

Son opportunisme, à vrai dire, avait toujours été teinté de la nuance conservatrice. En maintes circonstances, il s'était prononcé contre les Grands Ancêtres, notamment dans son discours sur l'interdiction de Thermidor, où il stigmatisait la tartuferie de Robespierre *,

1. « Pourquoi voulez-vous, s'écriait Reinach, que Robespierre soit sacro-saint ? — Sans lui, vous ne seriez pas Français, lui répliqua M. Pichon. » Gomme il débitait une diatribe contre le Triumvirat de la Terreur, les radicaux s'irritèrent. Il les confondit en leur révélant qu'il récitait tout simplement un article de Camille Desmoulins.

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dans ses Essais de Politique et d'Histoire, où il malmenait ce bêta deSaint-Just, diseur a d'horribles 'niaiseries « et le plus fieffé menteur J .

Affectant des tendances antidémocratiques, il s'opposait à certain projet de recrutement des officiers dans la troupe. Il s'en indignait comme d'une mesure qui porterait « une main imprudente sur notre patrimoine national »2. Ou bien il étalait le plus généreux libéralisme, réclamait pour les élèves des prêtres l'accès des fonctions et pour toutes les associations l'égalité des impôts, qu'il s'agît de congrégations ou de syndicats. Sa République était modérée, excluait la séparation des Eglises et de l'État. Elle se devait même de « réprimer » avec la dernière rigueur tout enseignement qui serait un « outrage à la religion3 ». Il exallait le Catholicisme, a la plus « grande puissance morale qui soit au monde », et louait « sa force merveilleuse d'évolution », qui lui permet de « revenir aujourd'hui vers la foule de ceux qui peinent u et qui souffrent 4 ». Surtout il vantait la contribution des missionnaires à l'expansion de l'influence française5.

Et tout cela contredisait assez nettement la célèbre formule anticléricale de son maître Gambetta. Mais le plus piquant, c'étaient ses éloges à l'adresse de la Monarchie, cette « vieille Monarchie grande et belle, « malgré ses fautes et ses crimes, qui avait fait la Patrie « et dont l'étendard était sans taches » 6. Elle pratiquait avec une constance singulière la vertu de générosité. Henri IV, puis Louis XIII et aussi Louis XIV ne protégèrent-ils pas la Juiverie de Metz ? N'écartèrent-ils pas de sa tête les foudres du Parlement ? Ils faisaient bien mieux encore, ils lui maintenaient ses privilèges et visitaient son temple. « Le nom du Roi fut béni et

i. Essais de Politique et d'Histoire, p. 337 el 0^9.

a. Le Cheval Noir, p. 35.

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