Op. cit
5. Val. Thomson, p. 86. Et la comtesse Dash (citée par Thomson, ibid.) : «C'était une petite brune renfrognée, laide, maigre, noire, presque désagréable. »
elle plaît », « mais elle est irrésistible. » « Quel beau front! » s'écrie Gautier, admirant ce qui exerça communément la verve des caricaturistes.
Alfred de Musset à ses louanges ne fait aucune restriction :
Ceux qui ne se représentent une reine de théâtre qu'avec une encolure musculeuse et dénormes appas noyés dans la pourpre ne trouveront pas leur affaire ; la taille de Mlle Rachel n'est guère plus grosse qu'un des bras de Mlle George. Ce qui frappe d'abord dans sa démarche et dans sa parole, c est une simplicité parfaite, un air de véritable modestie Sa voix est pénétrante et dans les moments de passion extrêmement énergique ; ses traits délicats, qu'on ne peut regarder de près sans émotion, perdent à être vus de loin sur la scène i.
Le public se contentait de ce qu'il apercevait. Dans le rôle d'Emilie, quand elle disait à l'Empereur :
Tranchez mes tristes jours pour épargner les vôtres ; Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres,
Rachel promenait son regard sur l'assistance qui aussitôt s'affolait, l'acclamait et par ses bravos répétés, frénétiques, arrêtait pendant un très long temps la représentation -.
Telle était son adresse à se transfigurer. Par l'accommodation de sa parole et de ses mouvements, par le ménagement calculé de ses éclats, par la souplesse de ses reins et de ses membres, enfin par ce je ne sais quoi de félin, d'enjôleur qui est l'attrait des filles d'Orient, elle donnait une impression de beauté. On lit dans la Revue des Deux Mondes de février i843 :
C'est aux. entrées que les grands acteurs se reconnaissent On sait quelle douce clarté baigne les yeux de Mil" Rachel, quand elle fait son entrée dans Ariane, comme ses mains se joignent avec grâce, dans un geste de bonheur, comme sa démarche est légère, comme elle ressemble, tant elle a sur le front de jeunesse heureuse, à quel-
i. Revue des Deux Mondes, Ier novembre i838. 2. Claudin, Mémoires.
que nymphe sortie, par une matinée de printemps, de l'eau transparente d'une fontaine ou de la verte écorce du chêne. Quand elle paraît dans Phèdre, si pâle, avec son long manteau de pourpre, ses voiles ilottants et sa tunique étincelante d'or, on a sous les yeux une apparition telle que pouvait en éclairer le ciel de la Grèce.
De son jeu lui-même on ne semble pas s'être fait une idée bien nette Les témoignages sur ce point sont en effet contradictoires. Selon Gautier et Musset 1, elle se montrait sobre, tranquille, mesurée, se gardait des moyens propres au mélodrame. Selon d'autres, la Furie se déchaînait aux bons moments ; elle avait recours aux contractions nerveuses, aux rugissemeûts, aux râles convulsifs, et rendait les douleurs de l'âme par une effervescence inquiétante de tout son être. C'est ce qu'affirme Véron 2. C'est ce que dit aussi Mme Samson, veuve du comédien3, laquelle donne en exemple la scène des imprécations de Camille. Rachel. au bout de ses invectives, avait, assure-t-elle, une crise épileptique et s'affalait dans un fauteuil, le corps pendant de côté comme un pantin avachi. Le comte de Chambrun donne la même note 4. Elle « confond le remords avec les larmes, le désespoir avec la rage... Elle vous étourdit... A peine avez-vous détourné la tète, un cri nouveau s'est fait entendre et vous êtes obligé de renoncer au poète pour suivre l'actrice. »
Il y avait notamment une pièce où se trouvait ce vers ridicule : Ma résolution s'est changée en statue. La tragédienne, après l'avoir prononcé, demeurait dans l'immobilité de la pierre, ce qui ne manquait pas de transporter les spectateurs. Une autre fois, l'héroïne qu'elle, figurait obtenant d'un ministre qu'il signât la grâce de son frère, elle se retirait en serrant le précieux
i. Th. Gautier (Op. cit.). Musset (Revue des Deux Mondes, Ier nov, i838).