K.-M. DE VOGUÉ
Le Mont-Cassin, Rome, Florence, la Grimée, Samarcande... voire Paris, Paris en temps d'exposition universelle, quand l'univers s'y déverse, en sorte qu'il est alors permis de se proclamer Parisien sans s'avouer casanier. Casanier, E.-M. de Vogué ne le fut jamais : il entend n'être jamais prisonnier d'une frontière ni d une tradition.
Nous touchons ici à la perpétuelle contradiction où parut le vouer l'antinomie de ses goûts et de son rôle social : cet aristocrate, cet écrivain académique est en littérature le champion de l'internationalisme; héritier dune façon de vivre, de penser et de sentir, il s efforce héroïquement d'en sortir; il s'évade incessamment de soi-même; son regard ne pénètre peut-être pas très profondément, mais il va loin : averti par de nultiples randonnées, il est plus sagace.'que d'autres, le qui la délicate intuition demeure en défaut : souvebez-vous de ces étonnantes pages de Jules Lemaître j.ur la littérature du Nord; relisez la riposte, topique ht spirituelle, de E.-M. de Vogué; ce jour-la E.-M. de ogiié rendit aux Lettres françaises un signalé service :
Les littératures du Nord ont ceci de commun, qu'elles «>nt pas fleuri au Sud ; mai8 en dehors de cette considération géographique, je croyais que la littérature anglaise «lierait de 1 allemande, et celle-ci de la Scandinave, ou de • russe, autant que chacune d'entre elles diffère de l'esagnoleou de l'italienne. ...
M y aurait encore plus de folie pour nous à croire que
9 i l LGURES LITTÉRAIRES
nous pouvons rester un centre immuable et se suffisant à lui-même, dans cet univers que noire époque a fait si petit et si rempli, si prompt aux changements, aux communications, aux acquisitions de toute sorte, en un mot si cosmopolite. Bien plus qu'au xviii6 siècle, un effort perpétuel de compréhension et d'assimilation nous est imposé, si nous voulons garder notre prédominance intellectuelle. Histoire et Poésie).
D'avoir proclamé ces vérités avec une force, avec une constance dont il n'est point coutumier — en .sorte qu'on aperçoit là l'unique soutien permanent de toute son œuvre — mérite considération; et sans doute E.-M. de Vogué excellait à s'autoriser du passé ; nos grands siècles classiques furent pénétrés «l'influçnccs étrangères, et nous savons ce que Corneille doit à l'Espagne : E.-M. de Vogué, qui raillait les protectionnistes de la littérature, excellait à rassurer leurs patriotiques frayeurs.
En même temps qu'il leur accorde les gages les plus sérieux, il lui plaît de susciter leur émoi : cet ami des classiques vénère « nos pauvres vieux, » entende/ Racine et La Fontaine; sa vénération s'exprime un peu bien légèrement : et c'est qu'en vérité, E.-M. de Vogué n'est pas un esprit « tout d'une pièce ; » il ne se donne jamais tout entier, ni sans réticence : il a de singulières volte-face et de surprenants retours, que la simple logique qualifierait aisément de reniements; savent-ils toujours, ses admirateurs, à quoi les engage ]»ur admiration? et je ne cherche point à compromettre à leurs yeux la mémoire de E -M. de Vogué, mais je les avertis de bien lire, et les prie de s'apercevoir que quelque charme perfide n'est point absent
E.-M. DE VOGI É
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de son œuvre : ne sont-elles point de lui ces lignes insidieuses? °
Convenons, si l'on veut, que l'amour de I, Patrie est une faiblesse mlellectuelle; mais essayons dWmer ce <l»'i y aura.l d inhumain, partant d'imntelligenl 'dans I,
son <!'., prétendrait nous persuader après avoir perdu "mues ses communication, avec notre cœur Spectacles contemporains). '
On en rencontre d'analogues éparses çà et là dans tousses hvres: comme s'il lui répugnait d'inspirer une absolue sécurité, comme s'il lui plaisait ,1e nous révéler tout à coup d'insoupçonnées réserves d'ingéniosité
phistique. . . .
Retenons seulement qu'il s'apparente par là à quelques-uns ,1e ses pl„s célèbres contemporains ■ Taine el Mena,, lurent les maîtres de sa génération; comme Jules Lemaître cl Anatole France, il semble avoir ,1e préférence écoulé Renan; un biographe attentif ne pourra.t-il découvrir en lui un voluptueux qui se «Pent, un sceptique qui se fait violence, un sophiste qui se d.sperse parmi les vanités ,1c ce monde pour mieux lui, une séduisante et détestable science? Note/ qu u demeure 1res voisin de Jules Lemaitre et d'Anatole France par ses goûts d'art et son dilettantisme érudil ; 1 .aspiration à laquelle obéit l'auteur de la
™ d° '" /t"i"e l>>:J<™quc -semble avoir dicté le Testament de Silvanus (Heures tTHùtoire) : l'historien -le Jeanne ,1 A,c n'eût pas avec plus d'enthousiasme qne E -M. de \ ogiié célébré la chance de Guido Biam bibliothécaire ,1c la Laurenticnnc a Florence {Le liap- ?tl des Ombres : habiter un petit doit,, où l'on a ■nus la main „ les précieuses collections de* Médicis
belles idées somptueusement parées, textes et images, manuscrits apportés d'Orient, premières éditions d'Italie, livres de la grâce annotés et surchargés par les plus vigoureux génies de la Renaissance, » quelle suprême félicité! Disposer en maître « de joyaux vainement convoités par les milliardaires de New-York ou de Chicago, » entendre perpétuellement « le murmure des sources mêmes où notre Occident réapprit la raison, la beauté, la joie de vivre, » quel suprême délice! E.-M. de Vogué n'en conçoit pas de plus enviable; jamais son accent ne fut plus sincère, et nous voici contraint d'admettre qu'il avait l'étoffe d'un archiviste, d'un bibliothécaire, ou d'un conservateur de musée.
Ce nomade avait des goûts sédentaires ; ce chartiste s'époumonna sur toutes les routes du monde; historien, il compose des romans; classique d'éducation et de tempérament, il est l'avocat d'Ibsen; ce raffiné admire Zola qu'il hait, s'il est capable de haïr; ce dilettante exalte la patrie, la politique coloniale; poète, il brigue la députation; député... Sa vie est remplie de brefs enthousiasmes et de longues nostalgies; contrastes et contradictions qu'il ne parvint jamais à clairement débrouiller; comment verrionsnous plus clair que lui en lui-même? Quelque chose d'incertain flotte sur ses traits ; il est la plus noble des figures falotes, une de ces énigmes que l'histoire littéraire enregistre, et dont elle redouterait d'anéantir le prestige en en facilitant la solution.