‹ Figures littérairesChapitre 17 sur 48 · HUYSMANS · texte numérisé non relu

HUYSMANS

crânes durs, sont empaquetées dans des cloches superposées de jupes où se perçoivent des lisérés, colorés avec le rose aigre et le violet criard de l'aniline.... Eq ce tas de l'Armorique, qui vermille dans les rues et sur le pont des stropiats et des manchots, des enfants déformés, aux membres interrompus, des vieillards dont les goitres pendent pareils à d'énormes poires, des vieilles femmes...

Les gens du Quercy, qui escaladent la colline du Rosaire

en clamant, avec des voix en tôle que l'on bat un antique air où l'on distingue des « De Dious la rouzado » et des c< pitchoun. » - - Ceux-là je les connais; ils sont en quelque sorte les charbonniers de Lourdes; tout est noir en eux, habits, coiffes et robes; pas même une tache blanche de linge près du cou; jusqu'à leurs traits qui paraissent accentués par des coups de fusain. Hier ils rodaient, renfrognés en une ribambelle de pieux margoufinats, dans les rues de la ville; et les marchands qui savent qu ils n achètent rien, gouaillaient. en les regardant jargonner devant leurs devantures....

Les Belges à la cocarde noire, jaune et rouge, les Bourguignons, porteurs des mêmes insignes barrés d une croix de métal, les Berrichons qui arborent une marguerite blanche sur un fond de cendre bleue, et ces pèlerins dont « la dégaine lourde et musarde » révèle qu'ils sont de « la race subalterne du Poitou, » les Hollandais respectueux du plain-chant, les Espa-

gnols

^ Bretons, Belges, Berrichons, Poitevins, Hollandais. Espagnols s'agitent dans la cohue dune gigantesque foire : leur foule assaille la basilique d'une marée quotidienne, envahit les églises, les hôtels, les hôpitaux* « le boucan des Ave Maria... les pieux et profonds rôts

de L'ophicléide » rythment Leur perpétuelle agitation.

lluvsinaiis a vu dans leurs rangs des « ratichonnes

galantes, d'invraisemblables « mômières, q dos

cagotes de province inouïes; elles errent, jabotent, remuent, ainsi cfue de< juments leurs gourmettes, leurs rosaires; c'est à qui en récitera le plus, c'est à qui lampera le plus d'eau, à qui fera le plus de chemins de croix. Les dévotes, qui sont déjà une engeance redoutable dans les chapelles de Paris, deviennent effrayantes à Lourdes. Elles sont déchaînées depuis hier soir —

lluysmans a vu des prêtres « à mine patibulaire. » un Romanichel violet

qui est un évèque exotique ; harcelé par les femmes, il les bénit tant qu'elles veulent, leur tend à sucer son bonbon d'améthyste, visiblement ravi de son succès.

11 a rencontré d'insolentes abbesses « ces m'as-tu vu de la piété! » d'inattendus maniaques. « les hurluberlus de la dévotion. » Les défilés de malades, « les grands malades » ne nous sont point épargnés, et c'est comme chacun sait un lamentable spectacle, surtout lorsque le zèle descripteur d'un Huysmaus en signale tout le détail horrible et repoussant. Mais de réconfortantes visions de joie terrestre interrompent ces grandes manœuvres de brancardiers, ces mobilisations de grabataires et de loques humain s : et les cafés de Lourdes sont hospitaliers et le fournullement de leur clientèle bigarrée est divertissant : Huysmans préfère leurs terrasses à celles dont s orne et se diversifie le boulevard parisien : on s y groupe par nationalités :

III V S M A ISS loy

Les prêtres espagnols fument des cigarettes, rient avec leurs compatriotes qui s'éventent, souriant à la foule dégustant des glaces ou buvant du chocolat, séparés par une équipe de Belges en train de lamper de la bière et de ruiner des cigares, du petit camp des Hollandais en,, prennent le thé ou savourent l'apéritif, le schiedam en fumant, eux aussi, des cigares,

1<:i Ion dirai! d un coin de L'Exposition universelle où chacun s'efforce de reconstituer un peu de la patrie absente. Cette humanité cordiale, lasse de plaies et de prières, console Huysmans et le détourne par instant de vitupérer la nauséeuse vulgarité de l'existence.... Et que voilà donc de l'excellent Huysmans : jamais peut-être son art de prestigieux coloriste ne rendit la vie avec une plus . heureuse audace.

La précision informée de Huysmans est admirable : quelque pédantisme ne l'effraie point; relever les erreurs de Zola lui est une joie : « Zola qui se documentait au galop... Zola qui peignait toujours ses toiles en décors de théâtre.... ,> Huysmans redoute que, sur la foi de Zola, nous ne nous imaginions très vastes, aérés et commodes les bassins où l'on plonge les malades: il n'a vu et ne nous montre que « des cabines de bains à bon marché. »

En guise de port,, une courtine ; -trois murs; celui du f«?d muni d'un vitra, 1 qui n'éclaire pas et sur lequel est peinl une \ lerge, avec au-dessous une statuette de Notre- ,);,m" de Lourdes; les deux autres sont de simples cl oi son., sans ornements; enfin, au milieu, une bai-noire de !>"''•'<• se creuse, peu profonde, dans laquelle on descend Pjr quelques marches et le mobilier se compose d'une cèaise. C'est dans cet obscur réduit que la Vierge di^r-

108 FIGURCS LITTÉRAIRES

ii no servante de bain, travaille; c'est clans ce bouge humide, avec cette eau putréfiée qu'Elle opère.... Ce matin-ci, Pétroit corridor qui dessert l'antichambre des déshabillages et les cabines est obstrué par des brancards habités lorsque j'arrive. Un vieux monsieur dont la tête, en œuf, est chauve du haut et poilue du bas, s'agite dans un costume de cycliste. Il commande, en se dandinant. morigène les baigneurs, inscrit, d'un air impertinent, le nombre des bains sur un carnet: c'est un spécimen de grosse mouche du coche cpji prêterait à rire, si le spectacle auquel on assiste n'était si triste.

Donc Zola est un poète, un peintre infidèle, un narrateur suspect dont L'imagination trouble la vue et égare le jugement ; nous nous en doutions, n'estil pas vrai? Heureusement Huvsmans est là qui contrôle et refait après Zola l'inventaire de ces églises, de ces hôtels, de ces asiles, de ces hôpitaux que nous pensions connaître; et si nous le suivons sans lassitude, si même ses explorations nous donnent une sensation imprévue de nouveauté, c'est je pense queson enquête fut conduite avec plus de laborieux sangfroid, c'est surtout qu'il a su avec un constant bonheur discerner le détail dont la trivialité nous est un garant de véracité scrupuleuse.... Ce « vieux Monsieur dont la tête est en œuf... », et qui s'agite, est dune évidente authenticité qui me rassure et m'enchante... et me convainc de la dérisoire laideur de ce bouge humide.

Au reste la laideur de tout Lourdes est inconcevable. Zola, qui la soupçonna, ne s'en indigna point : Huysmans ne se lasse point de la dénoncer, et l'on ne sait si l'on est persuadé davantage par l'impitoyable minutie de ses descriptions ou par la furibonde abondance de ses invectives : médiocre le décor même de

ULYSMANS K)()

Lourdes, étique el gringalet, chiche et vain, car 1 ampleur trop voisine des monts l'écrase; scandaleuses les églises, la basilique « qui grelotté, maigre comme une perche, sous son chapeau de pierrot, dans son mince vêtement de pierre, » et dont l'intérieur, décore de ridicules ex-voto, fait songer à un magasin de bric-à-brac, ou à un. séchoir; le Rosaire, « cirque hydropique... casino œligieux... produit de l'imagination d'un brelandier en veine de gain et d un bedeau en délire; » immondes les peintures, les mosaïques, les statues, toute la « bondieusardene » qui s'étale sous les nefs, dans les cryptes, et déborde et submerge les rues, les quartiers, Lourdes entier :

Quel évêque atteint d'ablepsie, quels églisiers, agités par des forces mauvaises, ont commandé et accepté de telles choses?... Lourdes est donc le para-on de la turpitude ecclésialede l'art, et il est dans son genre unique....

Cela dure des pages el des pages, et voici la conclusion :

Lourdes es! un immense hôpital Saint-Louis dans une gigantesque fête de Xeuilly: c'est une essence d'horreur égoutlée dans une tonne de grosse joie; c'est à la fois et douloureux el boull'on et mufle. Nulle part, il ne sévit une bassesse de piété pareille, un fétichisme allant jusqu'à la poste restante de la Ywi^c: nulle pari encore le satanisme de la laideur ne s'esl imposé plus véhément et plu^ e\ nique.

Ces turpitudes. Iluvsmans incroyant les eût-il décrites avec une plus triomphante vigueur? La per-

sonnalité, L'indépendance de son art sont hors de conteste et c'est la tout ce qui nous importe; et nous distinguons bien désormais qu'en lui l'artiste ne pouvait être gravement mis en péril par le croyant : chacun d'eux a son domaine distinct, l'artiste le monde terrestre et la réalité proche, le croyant le monde idéal des mystiques et des théologiens. Et le croyant d'aventure s'exprime par le truchement de l'artiste, mais se désintéresse visiblement des humaines aventures : ni les vertus subalternes, ni les démocratiques dévotions ne lui agréent : à Lourdes il redoute jusqu'au soupçon d'une complicité sentimentale, et sans doute il constate que Lourdes est « le vestiaire des défauts... un lazaret d âmes » où se prodiguent « les antiseptiques de la charité. » Mais il n\ cherche guère que des prétextes à effusions mystiques compliquées d'accès d'érudition moyenâgeuse. Demandez-lui la théorie du cierge ou de l'eau d'après les mystiques; entretenez-le de doctrines ésotériques ; la scolastique chrétienne le délecte. Tout cela est infiniment subtil et infécond, inhumain et glacé. Cette religion- distinguée, sans rayonnement ni chaleur, n'a jamais menace le robuste naturalisme de Huvsmans.

Les morts vont vite; ils s'éloignent de nous avec une vertigineuse rapidité. Zola, que les plus jeunes

dent,,, nous ont connu en pleine vigueur de talent.

f°la- mort d'hier, est une ombre lointaine, lointaine... Mi déjà nous cherchons à deviner quel visage il présfentera à la postérité : curiosité légitime et très vive •nco,v que nous soyons prêts à ouvrir sans lièvre le f*»at- Quoi qu'il puisse arriver. Zola demeurera un ormidable témoin d'un temps que nous vécûmesmon le veuille ou non. l'œuvre de Zola témoignera »our nous; ,1 nous plairait de déterminer quel sera "" crédit, et d'abord de savoir dans quelle mesure ' souvenir de l'homme corroborera l'autorité de sa tte rature.

L'enquête sera longue : il y faudra d'abondants

ocuments; ,„, vigoureux effort de synthèse sera

saire pour rassembler et fondre «les traits épars

contradictoires : Zola auteur optimiste de l'œuvre

la plus navrante. Zola collectionneur très sain de curiosités morbides, Zola poète de l'ignoble, rêveur épris de justice et de chimériques vertus sociales, Zola artiste, Zola citoyen et prophète politique... Zola cœur sensible, brave homme tout simple avec sans doute quelque génie....

Voici, pour commencer, sa correspondance, une partie, une très -petite partie de sa correspondance : soyons satisfaits ; ne nous enthousiasmons pas ; ces fragments de correspondance sont bien sommaires, bien incomplets ; une famille ne livre pas incontinent toutes les lettres d un grand disparu : c'est aujourd'hui seulement que nous nous voyons gratifiés d une édition complète de la correspondance de Stendhal — livre extraordinaire, le plus varié, le plus instructif de tous ceux qui ont été écrits par ou sur Stendhal. Stendhal est mort en 1842! Zola vivait en 1902. Sa correspondance complète nous serait infiniment précieuse; nos petits-fils la posséderont.... Tirons du moins ce que nous pourrons du peu qu'il nous est donné d'en connaître.

Si incomplètes, si « choisies » qu'elles soient, des lettres tiennent en quelque sorte lieu de confessions : lettres de jeunesse où s'inscrivent des sentiments, des ignorances, des naïvetés, dont l'homme mûr ne retrouvera jamais la fraîcheur, lettres de l'âge viril, lettres aux amis, aux camarades, aux adversaires, où s'expriment dans leur spontanéité les idées, les enthou-

EMILE ZOI.A j 13

siasmes, les affections, les haines.... Allons-nous surprendre en cette correspondance un Zola inconnu ou méconnu? Nul écrivain ne fut. à l'en croire, plus que Zola méconnu, défiguré par ses contemporains Et voilà ce qm, tout d'abord, nous frappe dans ses lettres cette constante protestation contre la fausse image que 1 on crée de lui, ,1e sa personne, de ses goûts, de son but. cet inlassable appel des jugements d'aujourd'hui * la sentence de la postérité en qui cet optimiste têtu met toute sa confiance. Stendhal savait de science certaine que. vers 1880, les Français commenceraient de le comprendre et de l'aimer. Zola ne doute pas que dans un demi-siècle sa gloire ne rayonne magnifiquement; dans cinquante ans, il l'affirme; en attendant ,1 proteste ; il proteste toute sa vie dans ses manifestes, ses discours, ses articles; mort, il ne permet point que nous oubliions sa protestation ; il nous lèo-ue sa correspondance. °

Et ma foi, il semble bien qu'outre l'expression répète de sa protestation cette correspondance nous apporte un commencement de preuve; certes nous nous Peignons a ne jamais connaître le vrai Zola, l'homme ÏUil se flattait d'être et qu'il „e fut peut-être que >'es .mparfaitement; où est la vérité eu psvehoiocie" ourlant 1 homme qui apparaît en cette correspondance «-»l tout à lait celui que nous pensions connaître?

* vingt ans Zola est un bon jeune homme en qui "Ml '"' <"t pressentir un talent quelconque : il n'y a «• trace ,1, génie en ces Lettres de Jeunesse qui »»P«sse„l tout un volume libéralité dont nous bercions les éditeurs, non sans regretter leur par- "'""'"' dès qu'ils arrivent aux lettres de l'âge mûr

j! | FIGURES l.ll IKIlAII'.l.s

il n'y a pas du toul de génie en ces lettres : de l'honnêteté, a,- la Franchise, de la vaillance ; et quel bon coeur! Zola est un excellent jeune homme, trop enclin au sentimentalisme bavard. Cm il est bavard : (, ,,,,„ ne le distingue de ses correspondants, s. ce n-estm»e intarissable prolixité: & lit André Chemer:

longue dissertation sur le néo-classiasme; il Ut bhakespeare, George Sand, et tout aussitôt disserte sur le drame, 1, roman, développe sans sourciller, a perte de vue -les lieux communs dont il pense émerveiller ses amis de collège. L'amour est son sujet de prédilection ' où donc le jeune homme prendra-t-il une. amante? choisira-t-il une Bile de joie, une veuve une vierge? dix pages. Ecartées la «Ile de joie et . k veuve; «reste la vierge, cette fleur d amour, cet ,dea

de nos seize ans, qui «tarit a nos .1 |U, -nante

pure du poète qui le console dans ses rêves dores La vierge, cette Eve avant le péché, dernier rayon d ciel sur la terre, suprême manifestation du beau, d bien, delà divinité elle-même... » Au reste, et vom vous en doutiez <« la vierge n'existe pas. ,. Elle n exisù pas, ce qui ne saurait empêcher le poète de lui vo«

L culte' chevaleresque. Zola es, poète ; il n est ^qu

poëte; a s'indigne si seulement un camarade lui pari

dune « position.» Zola est poète : . Tu sais combien .,

désirela liberté dans l'art, combien jesms ~™«»^H

mais avani tout je sms poète et ., mme 1 ha des idées et des images.'» Il est poète: ,1a une thep.

de l'amour el s'efforce d'en déduire une poétique .

Comme ,1 serai, beau de créer ^^'^ où le passe n'entrerait pour rien ! faire de b«^Jer^ .âmeLle parlerait, et n'irait pas, pour -pemdre ses j*«

EMILE ZOLA j j -

l-urmonts. emprunter de banales ima|es, pousser

<le* 'xrl'""a s :l 1;l ^at»>-e, etc. En un mot. une poésie

amoureuse assez digne pour ne pas être ridicule une poésie que 1 on oserait répéter aux pieds de celle que l'on unie sans craindre qu'elle relaie de rire.

En attendait Zola s'exercera dans un autre genre ■ il communique à son cher Baille le plan d'un, petil Poème dont il médite depuis trois ans lenfante- »>-'"! : Utre, la Chaîne des Etres; trois chants : le Passe, le Près,,,,, le Futur, toute la science, toute la philosophie....

Magnifique idée, ou ne peut le aie,-, surtout m l\ ïécu-

T" ,'l'1,0"da,lau.I,roJl-'l-Jene^ si tu vois les horizons |e ce poème, mais, pour moi, ils me paraissent si vastes "'«»»«««« .que jeu recule jusqu'à ce jour devant la tâché

l-,Mda|,|(. de muer mes pauvres vers sur cette grandi,.,

lâche formidable, grandiose pensée, retenons ces traits: seul peut-être le goût du démesuré annonce ' romancer futur. A vingt ans, Zola est un poêle J'1"'"1 'I "ne miraculeuse ignorance : il a foi CI1 s,,,, ^«"•. car, déclare-t-il, ,, il y a tant de sots qu'il est lûcile de sort,r de la foule, si peu intelligent que l'on »• . » I es, laborieux : un mstincl ,1e fécondité est "" lui; '' l^'il" 'es programmes de décentralisation ,!■'' •' " (|" "" auteur de département fasse un !™,Vre! " /"l;' est un hou jeune homme qui ecnt f«eilemenl des vers plats et des lettres sans °ng"iahté; il se croit poète; il a horreur du réalisme """"" ,e ;""• '* Videur... il s'applique de son

""," U -llirmer le contraire de ce qu'il sera plus

1 io FIGURES LITTÉRAIRES

Telle est du moins votre conclusion après avoir parcouru le premier volume de ses lettres : à mesure que vous avancerez dans la lecture du second, il vous semblera que Zola garda toute sa vie comme une secrète indulgence aux rêves imprécis de sa jeunesse idéaliste ; et qui nous assurera que le vieil homme ne survivait pas en lui? qui nous affirmera que Zola ne souriait pas à cette indiscernable personnalité, quand il s'exaltait soi-même, et dénonçait l'outrancière simplification des portraits que l'on traçait de lui? En vérité ce second volume suggère de singuliers doutes : simples doutes, indications que rien ne permet de contrôler : on ne saurait tirer rien de plus de ce bref volume : voilà du moins des points d'interrogation que Ton n'oubliera plus.

Et sans doute la contradiction est flagrante entre le poète et le romancier : dès 1866 Zola écrit à propos de son livre La confession de Claude : « L'élan manque par instants, l'observateur s'évanouit, et le poète reparaît, un poète qui a trop bu de lait et mangé trop de sucre. L'œuvre n'est pas virile ; elle est d'un enfant qui pleure et qui se révolte. » Le poète est piétiné; le romancier triomphe; c'est uniquement le romancier qu'il nous est donné d'apercevoir en ce volume, et plus précisément le parfait homme de lettres.

On n'ignorait point que Zola ait été le plus ponctue] des écrivains, le plus méthodiquement laborieux faut-il dire le plus habile? méthode, labeur, habi

leté. nous en saisissons le détail on ces lettres savamment expurgées, d'où Ton a exclu la plupart des jugemonts sur les personnes et sur l'époque; ce que Ton nous donne n'a guère trait qu'à la carrière de l'écrivain ; les biographes, les historiens de l'œuvre v chercheront des précisions de détail : le profane y retrouvera les étapes d'une éclatante réussite.

Les lettres à Antony Valabrègue marquent le point de départ : à vingt ans, Zola est un rêveur sentimental; à vingt-quatre, il est un féroce arriviste; il fait la théorie de l'arrivisme; il s'efforce d'en faire admettre le principe par son ami, poète obsliné, provincial endurci :

L'habileté, pour moi, ne consiste pas à mentir à sa pensée, à l'aire une œuvre selon le goût ou le dégoût de la foule. L'habileté consiste, l'œuvre une fois faite, à ne pas attendre le public, mais à aller vers lui et à le forcer à nous caresser ou à nous injurier. Je sais bien que l'indifférence serait plus haute et plus digne; mais, je vous l'ai dit, nous sommes les entants d'un âge impatient, nous avons des rages de nous grandir sur nos talons, et si nous ne foulons pas les autres aux pieds, soyez certains qu'ils passeront sur

"ns corPs Ayez une ligne de conduite fermement arrêtée

et un entêtement féroce....

Féroce! sans doute; il n'est question dans ces conseils d'un ambitieux que de « plan de campagne » et combat. ») L'ami est sourd à ces avis :

Croyez-moi, il vaudrait peut-être mieux que vous fussiez sans un sou, battant le pavé de Paris, poussé par la nécessité, obligé de vous mêler à la vie réelle.... Réfléchissez, et voyez s'il n'est pas temps que vous veniez vous battre....

1 1 8 FIGU1ES LIT! ÉRÂtRES

Zola, lui. n'hésite pas :

11 ne m'ësl j);is permis comme à vous de m'enfermer

dans une lour d'ivoire, sous prétexte que la foule est sotte. J'ai besoin de la foule, je vais à elle comme je peux, je lente tous les moyens pour la dompter. En ce moment, j'ai surtout besoin de deux choses : de publicité et d'argent.

Publicité, argent, articles de journaux, de revues.. romans, collaborations sollicitées, refusées, appels aux camarades influents, encouragements, objurgations, et parfois sommations aux amis qui s'abandonnent et renoncent a l'àpre lutte : Zola est un merveilleux combattant, audacieux, prodigieusement travailleur, en qui ses amis bientôt reconnaissent un chef; il proclame :

J'aime les difliciîltés, les impossibilités. J'aime surtoul la vie, et je crois que la production quelle qu'elle soit esl toujours préférable au repos. Ce sont ces pensées qui mêleront accepter toutes les luttes qu'on m'offrira, luttes avec moi-même, luttes avec le public —

Il dit, il lutte, il luttera toute sa vie avec une vaillance et une allégresse sans cesse renaissantes; on ne s'attend point à trouver en cette correspondance d< virulents morceaux polémiques; l'ardeur combattive de Zola y parait en ces lettres-plaidoyers où il défend telle de ses œuvres, expliquant ici un personnage et là un incident, une intrigue, une intention morale; car il a des intentions morales lors même qu'on s'en doute le moins : chaque page, chaque ligne de Pot Bouille traduit une intention morale ; son œuvre tout entière est une morale en action.... Et ici les objections

se présenter*! <l elles-mêmes, mais quelle n'est point la candeur, quelle n'est point la générosité de l'écrivain! et conimenl ne serions-nous point remués par son éloquence?

Hélas ! j'ai atténué. La misère sera bien près d'être soulagée, le joui' où l'on se décidera à la connaître dans ses souffrances el dans ses houles. On m'accuse de fantaisie ordurière el de mensonge prémédité sur de pauvres gens, qui m'ont, empli les yeux de larmes. A chaque accusation je pourrais répondre par un document. Pourquoi veut-on que je calomnie les misérables ? Je n'ai eu qu'un désir, les montrer tels que noire société les fait, et soulever une telle pitié, un tel cri de justice, que la France cesse enfin de se laisser dévorer par l'ambition (Tune poignée de politiciens, pour s'occuper de la santé el de la richesse de ses entants.

Et bien, oui. Zola fut un « bravé homme, » ainsi qu il aimait à le dire, laissant entendre qu'il ne prisait aucun éloge par-dessus celui-là

Vous aviez deviné que ces deux volumes ne nous fourniraient aucune occasion d'incriminer les actes ou 1« talent d'Emile Zola : est-ce donc le vrai Zola qu'ils nous révèlent? Est-il un Zola unique? Ne faut-il point apercevoir en lui des personnalités distinctes? La correspondance nous l'iiil connaître le poète juvénile que dous ignorions presque; elle faitéclater la persistante candeur du romancier, la sincérité de l'artiste, la magnanimité, les simples vertus du bon citoyen et du brave homme.... Il y a en Zola d'autres traits qui

plaisent moins : la correspondance ne le livre pas tout entier; la correspondance est un livre ad usum Delphini. Ces deux volumes nous apportent trop et trop peu; ils soulèvent un coin du voile; ils n'auraient point produit leur elïet si nous ne souhaitions ardemment un dévoilement complet.

GKORGES RENARD

En plein quartier latin, rue des Ecoles, mais en reirait, protégé contre le tumulte des passants par une manière de square assez semblable à un bastion, s'élève le Collège de France: sombre édifice, dont les gens de ffoûl allée donnent la laideur vétusté et l'humilité. Vous y êtes accueilli par des huissiers courtois; le concierge n'esl guère moins lettré que feu M. Legouvé. Ces façons de l'ancien temps, ce silence, cette paix, «tte architecture qui serait solennelle, si d'abord elle i exhalait une mélancolie pénétrante, ces marbres, ces ,oms ""«stres... cela est émouvant, à deux pas d'une eune el fracassante Sorbonne. Cet antique bâtiment l,,nl/' ,!«' nombreux bustes, quelques vivants, une dministration modeste; on y rencontre parfois de «rtifs étrangers, des professeurs, voire des savants élèbi

Nous sommes reconnaissants au Collège de main- "nir" "" face d'une Université envahissante, Pana-

99 FIGURES LU I ÉRAIRES

chronisme dune tradition indépendante; moyennant quoi nous ne sourions ni de ses allures vieillottes ni de l'usage qu'on lui vit faire parfois de ses privilèges. Il est bon, il es! juste, il est salutaire que des savants puissent ne point se soucier des usuelles hiérarchies !.. . Professeur au Collège de France, le beau titre! Tous le portent avec fierté, encore que certains en soient comme écrasés : le silence de ces petites salles est terrible; bien des voix s'y sont usées plus sûrement qu'en un vaste désert.... Qu'importe, si seulement des maîtres y enseignent qui ne pouvaient enseigner ailleurs, si quelques inventeurs y développent une pensée originale, si le talent d une rare élite justifie 1;. raison d'être de l'institution.

Un Georges Renard devait en être, si une o-uvre variée, une activité éminente en divers ordres de recherches, etles promesses d'une application remuante, d'un zèle infatigable et dune généreuse pensée sont des titres à l'attention des membres du Collège. Tout le désignait : ses titres scientifiques, maintes sanctions françaises et étrangères, et jusqu'à son insolite carrière : universitaire que l'Université avait formé, mais n'avait point enrôlé; normalien, pédagogue de chez nous, que l'on avait connu doyen d'une université étrangère: historien, sociologue, critique en relations d'amitié avec les esprits les plus avancés de 1 temps, en coquetterie avec l'Académie, qui approuvai son style et s'effrayait de ses idées....

Et certes, si les doctrines socialistes devaient péné trer au Collège de France, il convenait que ce fût pa le ministère' de ce lettré : un parfum d'humanism corrigerait Tapreté du nouvel évangile; ce révolution

baire aurait toute licence d'être éloquent, puisqu'il le sciait à la façon classique; faire appel à Georges Rekard, c'était en quelque sorte proclamer que Ton fiettail Karl Marx el Lâssalle sous le patronage le Rousseau cl de Voltaire; c'était satisfaire les audaéieux sans rompre une évolution.

Il en fut. il en est: sa vive parole, rassemble îles jfcditeurs.... 0 poussière des mornes amphithéâf •esprit du temps a soufflé sur votre immobilité séculaire; les fenêtres bien closes se sont ouvertes à la poussée de !a lointaine tempête : une odeur de mois, traînait sous les plafonds sombres et bas: le grand air ei la lumière s'y installent; de larges poitrines prolétariennes y respirent à Taise: des jeunes gens se fcsardent; de -virils chercheurs n'hésitent point à **rer; la rougissante Américaine elle-même, éprise le « bon français. ., ei qui seule condamne à l'assisté tant de maîtres, esi suivie de quelques coms. 0 vénérable Collège de France, tel est le succès du proscrit de [n Commune.

"»' eu vingl ans aux environs de 1870, avoir

lr- krillanl normalien, dans l'ivresse du succès,

b 1 espoir el de la jeunesse, les atrocités de la guerre*

du siège, avoir connu, l'espace .l'un matin, de

enthousiasmes républicains et démocratiques,

ussitôi les pires désastres, le naufrage de sa foi

ms l'anéantissement de tout idéal, voilà 1 événement

m °™ente la vie de Georges Renard. La sinistre

aventure! On a dépeint certes la stupeur de nos intellectuels devant la défaite ; le désarroi des Taine et des Renan nous est connu. Combien le coup dut être plus rude et plus funeste pour les jeunes hommes qui naissaient alors à la vie de l'esprit !

Georges Renard était le chef de cette promotion de 1867, où se rencontraient Aulard, Faguet, Denis... promotion ardente, frondeuse, indisciplinée : Faguet portait — et revendiquait — la peine d'une manifestation anticléricale de ses camarades. Victor Hugo, de son exil, louangeait et encourageait cette jeunesse républicaine.... De la rue d'Ulm au régiment, aux champs de bataille, à l'émeute, quel réveil! Georges Renard était-il le plus sensible? Engagé plus avant dans leur commun idéal, plus intransigeant, parce que plus ambitieux, et peut-être plus mûr, souffrit-il davantage? Il me semble qu'aucun des normaliens de ce temps ne fut aussi violemment marqué par les événements et sa précoce soufrance. Bien d'autres portèrent leur vie durant des stigmates indélébiles, et l'histoire n'est pas écrite des déformations que la défaite infligea aux esprits et aux caractères.... Quiconque se préoccupera de constituer cette histoire devra interroger Georges Renard : d'autres se remettaient, se guérissaient, s'apaisaienl dans la régularité des fonctions et des labeurs... k blessure de Georges Renard n'était point de celles qur se ferment si aisément; elle saigna longtemps; il er garda quelque chose de fébrile, et je ne sais quel fié missement qui nuance la fermeté de sa parole et d» son style. Que ce vaincu se soit raidi prodigieusement pour ne point succomber, cela se reconnaît à ses allures

GEORGES IUÙNARD 125

à son langage, à l'unité de son effort; 1 apreté saccadée de son discours trahit un long repliement sur soimême. D'autres, oublieux ou distraits ou modifiés par la vie, reniaient les haines anciennes, glissaient à de lagues opportunismes. Georges Renard s'accrochait avec une énergie désespérée aux convictions de sa jeunesse ; il bâtissait sa vie sur des ruines ensanglantées ; que lui eût-on parlé de reniements ou de concessions? Il était celui qui s'obstine farouchement et qui ne trahit pas; la hantise de ses premiers rêves persiste à travers l'image d'une effroyable faillite et surexcite le ferme propos d'une éclatante revanche. Saluons d'abord en Georges Renard un rare exemple de constance, d'opiniâtreté intelligente et de fidélité cà un grand et noble espoir.

\ aincu, il Tétait doublement au lendemain de nos déroutes; soldat du siège, fonctionnaire de la Commune, la seconde capitulation n'avait pas été la moins atroce; il avait cru à la Révolution; ulcéré, guidé par la pitié autant que par la colère, il avait été aux miséreux ; il avait pensé revivre une épopée d'affranchissement. Combien crurent alors renouer une chaîne? Obéir à la voix des grands ancêtres de 1848? Georges Renard sentait s'ébranler une tradition gloîeuseetse précipitait avec elle. Et je pense qu'il serait usé de démontrer l'influence de ce que l'on a appelé e « socialisme utopique » sur sa jeunesse ; cet intellecuel avait des réserves de commisération et d'enthouliasme à dépenser; sa froideur n'a jamais dissimulé pie les mouvements trop soudains d'une âme ardente; es boutades, qui mordent et déchirent, ne sont que la

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défense d'un sentimental prompt ù souffrir; ce timide fut toujours un audacieux. Hardiment il se. déclarait L'ennemi des partis pris bourgeoisde M. Thiers.

11 a lui-même conté dans un roman autobiographique. UExilé, ses aventures de proscrit, sa fuite,

les premières années de son séjour en Suisse. Quel roulement! Le normalien l'été, maître au collège de Vevev, isolé, suspect aux dévots protestants! Le surprenant n'est point sa bravoure, mais sa quasi gaieté : ce trait esl bien français; le jeune professeur, qui en impose par sa tenue et son talent aux plus malveillants, n'est point morose. 11 est un compagnon allèere: il observe sans mélancolie des mœurs qui parfois le choquent: sa verve malicieuse saura peindre M. le Pasteur et M. le Rédacteur en chef dune revue bigote. Il n'en ressent pas moins amèrement les tristesses de l'exil. Quelle n'est point sa joie, lorsquVnlin la France lui est rouverte! Ici encore l'expérience particulière de Georges Renard instruira utilement les historiens futurs : interroge/, son héros, ce René Messant, si laborieux, si honnête, si vibrant; demandezlui ses impressions sur la France de 1880 : qu'il est donc révélateur, l'état d'esprit de ces proscrits enlin absous par la République, et de qui la réalité déçoit encore les rêves! En vérité qu'y avait-il de changé dans cette France républicaine? La curée bourgeoise continuait sous une mensongère étiquette; nul idéalisme, nul progrès des mœurs, nul souci des aspirations populaires; la finance plus que jamais puissante, l'argent tyrannique. Les exilés sellaient: « Combiei laudra-t-iî de temps à leur patrie pour leur donner h nostalgie de l'exil? » Et quel accueil \ Ils sont dl

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I revenants dont la résurrection apeuré, des « renégats » donl l'intransigeance irrite el déconcerte. L'unilerselle lâcheté les condamne aux humiliations, à la pédiocnté. René MessanI regagne la Suisse hospitalière.

Ainsi lit Georges Renard; il devait aux lettres sa ^habilitation de citoyen —l'Académie ayant protégé 1 auteur d un poème couronné par elle. — Les lettres lui procurent une chaire à Lausanne. A deux reprises professeur, puis doyen, recteur désigné de L'université lelvétique, maître à Paris, professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers. Georges Renard se phe aux fonctions alternées; il est nôtre, il nous échappe, il nous revient: il est libre; il nous juge; tenons bien garde a ses jugements.... Incessante est I activité de cette vie de labeur et de combat.

Enseigner la littérature française convient à Georges

Renard; c esl a quoi le destina une minutieuse préparation professionnelle : le pli universitaire est si fort, que bien peu d'esprits le secouent.. Georges Renard enseigne l'histoire de uns lettres selon la méthode normalienne; .1 est d'abord un pédagogue infiniment prudent et sûr; érudit à la façon d'autrefois, qui n'encourageait poinl L'amoncellement des fiches, mais figeait des lectures, la méditation des auteurs, un effort de réflexion et de goût : il est nourri de la plus pure moelle ira, h a, se ; nulle culture plus hostile aux vagabondages de l'esprit; nulle discipline plus ferme

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plus capable de rassembler les forces jaiilissantesdune âme et d'un talent, et d'en assurer, selon une stricte économie, l'exacte utilisation. L'Université d'autrefois favorisait peu la sensibilité, et tenait en singulière défiance l'imagination; héritière des ascètes catholiques, elle prolongea long-temps parmi nous l'austérité spirituelle des Messieurs de Port-Royal. Réduiteaiin sévère rationalisme, elle cultivait le bon sens, préférait Malherbe à Ronsard, Boileau aux romantiques, Voltaire atout l'Univers; elle ne se piquail point de former des poètes — si ce n'est des rimeurs pseudoclassiques — et moins encore des artistes, mais de bons juges campés sur la plate-forme solide, encore qu'étroite, d'une tradition bien définie. Georges Renard sort de cette université-là, et je pense qu'il lui doit la rigueur de sa dialectique, et peut-être un peu de la fermeté de son caractère, et sûrement sa pénétration critique, le meilleur de ses vertus intellectuelles, et quelques-uns de ses préjugés.... Tel quel, nul n'était plus apte à enseigner l'histoire de notre littérature : on s'en convaincra en parcourant son essai sur la Méthode scientifique de l'histoire littéraire', le lettré apporte ici au philosophe et au théoricien le plus utile concours; le premier nous séduit dans le même temps que parfois les deux autres nous provoquent a la résistance; nulle sécheresse en ce livre où s'allonge démesurément le développement d'un plan logique, etd une entreprise plus suggestive dans le détail que convaincante au total. Ainsi vit-on MM. Ch.-V. Langlois et Seignobos édilier naguère le code idéal — et par là même fréquemment illusoire — de la méthode historique.

Enseigner la littérature française, certes nulle occupation ne plaît davantage à Georges Renard et ne satisfait mieux ses goûts d'universitaire impénitent Eroyez-vous toutefois qu'il s'enfouira sous les gloses les commentaires et les savantes recherches* Qu'il demeurera sourd aux appels de la vie, à la rumeur de ses propres colères et de ses espérances? Et d'abord il est de ceux qui consentent à ne point négliger les spectacles dont leur existence s'environne; il s'essaie au roman; une gracieuse collaboration l'incite à noter en de frais croquis une admiration commune, cette amitié affectueuse dont il paie libéralement l'hospitalité suisse. Son René Messant s'était découvert « une \me de demain, ou d'après-demain. » Il se distingue >ar là de Georges Renard que tant de liens, et si forts rattachent au passé; mais s'il n'est pas douteux que Georges Renard n'appartienne, par toutes ses fibres. 1 son temps, comment ne point voir qu'il s'élance tfdemmeiit vers l'avenir? C'est de bonheurs futurs |u'il voudrait voir l'humanité se préoccuper plus déli- •érément. C'est au nom d'une exigeante postérité qu'il omme ses contemporains d'évoluer. C'est pour hâter avènement d'un régime social plus équitable et plus umain, qu'il assume de critiquer nos livres, nos idées os gouvernements, et de défendre un idéal nouveau.'

I n tempérament de révolutionnaire, le goût de la Hte et l'amour des idées, un esprit infiniment sérieux, n jugement modéré, pénétrant, plus d'élan que de ■mme, une indomptable probité intellectuelle, une Mosité passionnée d'un meilleur avenir, telles étaient s armes de ce réformateur, que l'on retrouvera par-

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tout où le passé se fera menaçant. Discussions sociales et politiques, polémiques littéraires el philosophiques, rencontres où il n'est point inférieur a de redoutables champions, Zola, Brunetière.... Georges Renard se

multiplie, toujours prêt a la riposte, plus fréquemment à l'attaque : une belle lièvre de colère anime ses livres et jusqu'à ses moindres articles : ressentiment contenu, lièvre qui se domine, combativité qui s'en prend aux idées, aux institutions, et non point aux personnes, argumentation respectueuse de la courtoisie, du bon ton; Georges Renard venta ses écrits une élégance aca lé-

mique. Il eût été un critique excellent de nos mœurs

etde notre vie journalière : une observation piquante, une protestation raisonnée contre tels condamnables usages diversifie agréablement La conversion (V André Snrennij... il s'assigne une tâche plus pressante et tonce sur les conceptions, les croyances, les systèmes où s'appuie la confiance de la société capitaliste.

Et je n'irai point rebâtir avec lui, d'après lui. la cité future: c'est l'homme dont je tente d'esquisser en hâte les traits caractéristiques — et dont peut-être Texemple vaut plus que les idées; — comment ne point noter toutefois que le socialiste ne dément point le lettré, l'humaniste, l'héritier d'une double tradition intellectuelle et révolutionnaire? Tel ce généreux Benoît Malon, mais avec plus de précision dans ses revendications, Georges Renard est un « intégraliste ; » le socialisme intégral accorde autant d'importance au peri'ecuonnement moral qu'au progrès économique : il n'ira point certes decouronner l'humanité, car < la démocratie ne ten 1 pas seulement à rendre à l'aristocratie vraie, a l'aristocratie personnelle, sa place et son

rôle occupés par l'autre; elle tend aussi à retondre, a la généraliser.... On dit parfois aux démocrates : — Fi donc! Vous voulez le gouvernement de la populace! — Non. peuvent-ils répondre, car nous voulons qu'il n v ait plus de populace — On ne saurait être plus aristocrates, o Le souci desintérêts moraux de l'humante apparaît dans tous les écrits de Georges Renard et confère à sa pensée une dignité et une portée que nul ne méconnaîtra. — Ajouterai-je que sa prudence an s. décèle le bénéfice d'une éducation éminemment raisonnable et comme un atavisme de sens pratique hostile a tons les fantasmes: il ire rêve que du possible et du réalisable : il croit à la nécessité dune radicale transformation de la société, il ne l'attend que dune assez, lente évolution; consultez son Régime aliste, son Socialisme à l'œuvre; rien la de comparable aux châteaux en Espagne de maint prophète trop Imaginatif. Georges Renard n est pas certes le moins ■•lu ni le moins catégorique de nos constructeurs l'avenir, mais il est, à n'en pasdouter. le moins chimérique.

Peut-être est-il, encore qu'il nvn saurait convenir, i" plus dogmatique de nos critiques littéraires : «ci mérite consi lération, et d'autant plus que la crilittéraire esl sans doute la partie de son œuvre à -.vouent avec le pins de force ses tendances et on étal d'esprit. Non que sa définition du critique soif. *l instructive: lisez éette sage préface au vol,, u'il intitule : Un Princes de la jeune critique (Le-

maître, Brunetière, France, Ganderax, Bourget), fort sage en vérité, et peu significative en son orthodoxe impersonnalité. C'est dans l'action que se révèle le bon critique; c'est sur pièces qu'il convient de juger Georges Renard, sur pièces, entendez qu'il est indispensable de se reporter à ses Etudes sur la France contemporaine et à ses Princes de la jeune critique — excellents mo lèles de critique descriptive, pondérée, équitable et par là même souvent en avance sur les jugements des contemporains — et surtout à ses trois volumes de Critique de combat; car il n'a rien écrit de plus vivant ni de plus acéré que ces trois recueils; quel entrain ! quelle verve ironique ! et quelle saine cruauté ! Un tel mouvement anime ces pages que le lecteur, même hostile, est entraîné, qu'il applaudit, éprouvâtil un sentiment de révolte. Et c'est qu'en vérité l'écrivain est supérieur au penseur, le polémiste au critique, et l'esprit qui souffle à travers ces pages aux thèses qu'elles s'efforcent de nous faire agréer.

Critique de combat! soit. Critique socialiste, ah! ne nous hâtons point de l'affirmer. Une critique littéraire socialiste est-elle concevable? ne se heurtera- t-elle point aux mêmes insuffisances qu'une critique littéraire catholique, ou protestante, ou radicale, ou étroitement bourgeoise? Il est loisible au critique d'avoir un credo; remplira-t-il sa fonction, s'il juge la prodigieuse diversité des esprits et des œuvres du seul point de vue de sa croyance ou de sa thèse? Outre qu'il commettra de singulières erreurs, d'impardonnables omissions — et je ne dis rien de sa notoire injustice

sa méthode, loin de lui suffire, ne sera que le masque

d'un critérium mieux approprié à son objet. Accorde

rez-vous qu'en l'espèce on puisse parler d'une esthétique socialiste? La preuve que ces deux mots accouplés n'ont aucun sens, Georges Renard nous la fournit : son socialisme lui dicte quelques sentences qui n'ont trait qu'à certaines tendances, peut-être accessoires, des esprits et des œuvres ; les œuvres elles-mêmes, l'art d'écrire, qui ne relèvent que d'une censure littéraire, Georges Renard n'est point embarrassé pour les jauger, mais c'est avec son vieux mètre universitaire qu'il en prend la mesure. Critique socialiste; ah! ne vous trompez pas au titre, ceci est la continuation d'une tradition qu'illustrèrent nos meilleurs maîtres de rhétorique.

Je ne médirai point de celte solide crilique universitaire à laquelle périodiquement font retour les préférences d'un public avide de certitudes : elle est savoureuse, étant riche de l'expérience des siècles, péremptoire et d'aventure revêche, mais si claire, si éloquemment limpide, si avertie de nos goûts fonciers ; elle manie la férule sans embarras ni indulgence ; elle possède l'autorité; elle est l'autorité.

C'est elle qui dit son fait à Zola dans Critique de

oinbat; et je n'oublie pas que Georges Renard fut

ulleurslun des premiers à caractériser équitablement

«naturalisme, mais ici de quelles réserves ne le har-

v e-t-il pas? Le lourd matérialisme, le manque dégoût

i de critique, et tous les vices de cet art grossier et

«rissant, qui donc les dénonça plus résolument? —

Anatole France, qui depuis a si fort séduit nos jeunes

professeurs, leurs devanciers ne lui témoignaient

|uune boudeuse tendresse : demande/, à Georges

tenard ce qu'il convient de penser d'une frivolité,

un scepticisme, et pour tout dire d'une indifférence à'

]3l FIGURES LITTÉRAIRES

la vérité assurément scandaleuse : voilà sans doute comme nos ancêtres du xvir5 siècle, qui ne se satisfaisaient point d'aimables babioles, eussent parlé d'Anatole France; et je n'aurais point le courage d'imiter leur rudesse, mais je ne m'empresserai poinl davantage d'affirmer qu'ils aient tort. — Multiplieraije les exemples? Georges Renard donne l'assaut aux théologies de Brunetière ; il ne saurait soullrir certain romantisme de la pensée. Il assaille Faguet, « calomniateur du xvi n° siècle ; » toute l'ancienne université eût protesté avec lui. Il s'étonne quelque part de se rencontrer fréquemment avec M. Doumic; rien ne nous surprend moins et je lui en fais mon compliment.... Citerai-je quelques-unes de ses préférence Georges Renard célèbre le style et Fart de ïheuriet; il approuve fort la poésie de M. Dorchain....

Les lacunes d'une semblable critique apparaissent d'elles-mêmes; elles sont toutes déterminées par cette défiance de la sensibilité et de l'imagination qui facilitait à nos pères le respect de la règle. Il me plairait d'en exalter les mérites : une rude probité intellectuelle, un courage à toute épreuve et le mépris des snobismes vains, une grande érudition classique, le sens des perspectives.... Ces vertus, découvrez-les en Georges Renard; entendez (lequel ton il condamne le dilettantisme, le pessimisme, le décadentisme et tous les genres d'exotisme; admirez de quelles flèches vengeresses il transperce la silhouette inquiétante du trop habile Marcel Prévost. Ses amis eux-mêmes ne sont point à l'abri de sa sévérité : la rare, la précieuse franchise ! Sa sévérité n'a d'égale que la bienveillance dont il accueille les jeunes ; et c'est sur ce trait que je vou-

GEORGES RENARD J3.j

cirais clore la critique d'un critique, en vous citant telles pages où ce mentor impitoyable des aînés encoulage ees cadets : Finnin Roz, Eugène Hollande, Bérenler, Pujo et l'équipe de YArtet lu Vie.

Un révolutionnaire, un bourgeois de la troisième République, révolutionnaire d'instinct, socialiste par raison, bourgeois d'éducation, bourgeois renforcé de par ses vœux universitaires, un universitaire, un critique audacieux en sociologie, conservateur en littérature, excellent écrivain... tel est Georges Renard, professeur au Collège de France; tant de contrastes le rendent inclassable: on ne le classe pas : on ne le Rige guère; il inquiète.... Lui, cependant, n'a souci que de l'indépendance de sa pensée : il joue parmi nous le rôle que dans certains Parlements s'attribuent les

auvages. ■ C'est un homme.

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