‹ Figures littérairesChapitre 19 sur 48 · EDME CHAMPION J · texte numérisé non relu

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de les comprendre, que 1 étude acharnée du détail ne nous détourne des vues générales, et qu'à poursuivre indéfiniment les petites vérités nous ne Armions les yeux aux grandes. » Les détails, les petites vérités ont leur prix; mais une petite vérité, qu'est-ce en réalité ion une vérité incomplète, une demi-vérité, donc une moitié d'erreur? La prise de la Bastille fut un mince événement : pièces en mains, lesérudits ont démontré que la forteresse ne fut point défendue, que la populace y pénétra sans effort; cette < journée » ne fut point héroïque.... Et après? La légende ne surgit-elle pas, spontanée, triomphante, instigatrice de prodigieux enthousiasmes? Quelle n'est point l'erreur de ces historiens qui, au nom de la vérité, diminuent l'importance du i t juillet 1789!

Les événements ne valent pas tan! par eux-mêmes que parée qu'ils signifient. Ils ne sont, le plus souvent, remarquables que comme symptômes dc> besoins, des passions, des croyances qui agitent les peuples : ceux-là seuls méritent noire attention, qui traduisent une idée ou un sentiment, et, si l'idée est généreuse, si le sentimeni est profond, ds prennent aussitôt des proportions immenses qu'ils tarderont, en dépit de Ions les critiques.

< )n ne saurait mieux dire : c'est là une conception de 1 histoire qui n'a rien de médiocre, qui est noble, qui est g înéreuse. . . . Edme Champion s'y tient : sa vie tout entière, il la voue a l'histoire telle qu'il l'a un jour définie. Edme Champion, qui sait si bien mener avec la plus rigoureuse précision les enquêtes de détails, s'élève d un constant effort au-dessus de ses enquêtes; il n'est l'01"1 myope; il entend que les vastes horizons ne lui soient point interdits. Il intitule audacieusement un

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livre Vue générale de l' histoire de France, un autre Esprit de la Révolution française ; s'il étudie les Cahiers de 1189, ce n'est pas qu'il ambitionne de dénombrer la multitude des faits locaux et des dépositions particulières ; il prétend donner « un petit guide, » non « fournir une carte détaillée avec tous les endroits dignes d'attention; il sufïit de tracer de grandes lignes, de montrer les voies principales. » Dans la. Séparation de l'Eglise et de l'Etat en 1794 ne cherchez pas « la science, mais une préparation à la science, un coup d'œil sur elle.... On ne trouvera ici qu'une vue à vol d'oiseau, une introduction. » La modestie de ces formules n'est qu'apparente; les desseins de Edme Champion sont hardis; ses plans sont vastes — qui l'en blâmerait? — ils sont parfois gigantesques; mais alors, nous estimons chimériques les constructions de cet historien-philosophe.

Historien-philosophe? La philosophie de Edme Champion s'appelle de son vrai nom religion : Edme Champion a résolu Time des plus graves antinomies de ce temps; à l'esprit critique il unit la foi : « On croit nous embarrasser, s'écrie-t-il, en nous demandant ce que nous mettons à la place du Christianisme ( lomme si la religion de l'avenir était encore à trouver ! » Doctrine purement humaine, croyance au progrès, à la toute-puissance delà raison, à la perfectibilité indélinie de l'homme et de ses sociétés ! Est-ce donc lareligion de demain... ou celle d'hier, etmême d'avant) hier? Qu'importe, si Edme Champion y puise un principe d'action! Et l'on voit bien que ses croyances déterminent son œuvre tout entière.

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Cet érudit demeure l'apôtre de la religion du progrès. Religion longtemps imprécise, qui eut ses martyrs, ses héros et ses saints, bien avant qu'un penseur ne s avisât d'en formuler les dogmes! Les martyrs sont légion, victimes de toutes les intolérances, religieuses, philosophiques et politiques; Edme Champion les glorifie inlassablement en cette Vue gênéfcfc... qui est moins une esquisse de la vie nationale qu un bref exposé de l'histoire de l'affranchissement des espnts en France. Les héros, les saints... il en est deux à qui Edme Champion porte une dévotion spéciale. Montaigne et Voltaire. Nous v gagnons un séduisant et fort instructif portrait de Montaigne ■ vwci un Montaigne ardent, généreux, militant ?< Les Essais sont un poitrail, ils sont aussi, et plus encore une machine de guerre: » Montaigne est le précurseur de Bacon et ,1e Descartes, les Essais annoncent Unstauratio magna; Montaigne est « passionné, enthousiaste, sujet à des emportements et des ravissements superbes: » Montaigne es) optimiste; ah' surtout Montaigne n'est pas sceptique.... Voltaire! Edme Lhampion intitule le volume qu'il consacre à Voltaire Etudes critiques : critiques, sans doute, mais c'est BOntre les ennemis ,1c Voltaire que cette critique est surtout armée: et certes il éti pportun qu'un panégyrique de Voltaire nous Kl donné; nul ne pouvait ,f"re avec Plus (le compétence persuasive que Edme Jiamp.on : su,- Voltaire, I,.,, Faguet, mais ne négli-

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gez pas Edme Champion ; Edme Champion blanchit, disculpe, innocente Voltaire;... sans doute n'excusel-il pas La Pucelle; il plaide les circonstances atténuantes; tout cela est à lire cl à retenir; a retenir aussi ce jugement sur « le tort de Voltaire, » qui fut de n'être pas pédani : « Son grand toit est un peu celui de Rabelais et de Montaigne, celui de Molière. Ces hommes-là sont trop Français. » Tel fut le tort de Voltaire vivant: contre Voltaire mort l'existence des voltairiens fournit à des générations de critiques un grief non moins spécieux ; car vous entende/ bien que, pour pénétrer Voltaire, il importe de ne ressembler point aux voltairiens : « Us ont l'esprit court, étroit, bourgeois qu'on lui attribue et qu'il a tant combattu..... » Montaigne, Voltaire, la Révolution! « Qui maudit la Révolution doit maudire la Renaissance, m Edme Champion exalte la Renaissance, il exalte la Révolution; ii exalte la Révolution en travaillant à nous la l'aire connaître : tel est le labeur de toute sa vie : la Révolution est le point de départ des plus magnifiques espoirs; son succès est la p. us éclatante confirmation de l'efficacité de l'effort humain et de l'irrésistible puissance, du progrès.... Edme Champion serait un apôtre indigne de ce nom si son prosélytisme n'était, fréquemment, agressif; il lest; cet historien écrit souvent ad probant! u m, non point seulement ad îicirrandum: tel de ses livres e>t. de son aveu, un « livre de combat ; » il compose sou Voltaire dans l'espoir que « peut-être quelque jour sera-t-fl recherché commo ces armes rouillées que l'on ramasse en mémoire d'une antique bataille. » Parmi ses ouvrages il n'en est aucun où il n'alïirme s» haine di

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catholicisme dominateur et du protestantisme intolérant .

L admirable est que son intransigeant dogmatisme ik l'empêche pas toujours d'être impartial. Impartial, Bdme Champion l'est incontestablement dès qu'il s'en prend aux faits : avec quelle loyauté orgueilleuse cet ennemi du christianisme n'esquisse t-il pas l'histoire de la Séparation de V Eglise et de F Etat en 1794! il juge avec mansuétude le bas clergé, les prêtres assermentés. Il est exact, véridique, sans cesser d'être implacable : « Parmi les conséquences déplorables du 1S brumaire, je n'en vois pas de pire que ce qui arriva en matière religieuse.... » C'est en Bretagne, que k Ime Champion médita ce livre : voici une pa°-e qu il faut citer tout entière, parce que cette sensibilité frémissante dont j'ai déjà parlé s'y manifeste avec éloquence.

Homère parle d'un pays dont les fruits ôtaient au voya- J#ur le désir de poursuivre sa roule. La Bretagne a la "l'un vertu. Elle aussi nous arrête par un charme mysté- K'n\; ; ^'N champs et de ses grèves s'exhale un parfum pu s empare de l'âme assoupie comme la magie de Viviane liait captivé Merlin. J'allais errant sur les côtes de la •ornouailles, tantôt le long dc< flots sous lesquels dorl la Me dis. tantôt dans les tantes bornées par la forêt où Gralon rencontra saint Renan. J'écoutais à travers M P' :^ * cloches de Ke I is et de Ploaré, et je s

pays perdrait un peu de son charme, si leur vois

faire entendre, si les églises et les chapelles

lerveilleuses, qui surgissent dans les coins les plus sau-

iil plus là p >ur évoquer les légendes d'autre-

rsie des anciens jours.

Sur ce roc qui garde si profonde l'empreinte de

t où les vieilles croyances ont pousse des raci

invincibles, dans ces chemins creux restés tels qu'à l'époque où ils furent foulés par les apôtres d'outre-mer, au pied des calvaires rongés de vétusté, et des arbres sacrés qui ombragent les sources miraculeuses, on finit par se réconci-, lier un peu avec le passé, par l'envisager avec cette s\uipathie sans laquelle on ne saurait le bien comprendre.

Sentiers qui, à travers les taillis de Nevet, descendez dans la vallée de Juch, grottes que la mer a creusées dans les roches de Trémalaouen, vous le savez! Vous aussi, grands ormes de Vorlaine, qui déroulez au loin votre ligné sombre sur le sable blanc de la dune, vous savez si. eu rêvant à ce livre, j'étais calme, affranchi de toute passionj exempt de parti pris. Vous aviez mis en moi un peu de votre sérénité doucement austère.

Il y a deux parts à faire dans l'œuvre de Hdme Champion : l'apôtre dune soi-disant religion philosophique étroite, sommaire ne saurait nous toucher, encore que nous rendions hommage à la généreuse droiture de ses intentions; l'historien, l'historien littéraire, et, en des pages trop rares, l'artiste nous plaisent mieux; l'historien se fait de sa mission une idée très haute : peut-être aujourd'hui Edme Champion n'écrirait-il plus : « Le maître d'histoire deviendra ce que fut le prêtre dans les anciens temps, le gardien du feu sacré, le guide, le directeur, le consolateur des peuples;... » il demeure convaincu que l'historien remplit un rôle social utile, bienfaisant pour nous, Français, ne négligeons pas la réconfortante leçon de notre histoire; apprenons d'elle à m plus répéter l'éternelle complainte sur notre propn

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décadence : au xvr siècle Lu Boëtie, Montaigne, La Noue, l'Estoile pleurent sur la France; au xvn* Gui Patin, Bossuet, Louis XI V lui-même répètent ces doléances, le xvm* les amplifie infatigablement : d Argenson déclare en 1743 : « La plume tombe des mains de tout ce qui arrive à notre France : déshonneur au dehors, désert au dedans. Cet Etat croule >ar ses fondements. XV a-t-il plus qu'à se détacher le la patrie? >, En 1811) nous avons, au dire de Benamin Constant. « la mine d une espèce usée et qui hi s éteindre. » En 18 il Chateaubriand proclame :

La civilisation générale ne rétrogradera pas; mais lie pourra périr en France.... » Edme Champion •roteste contre ces monotones lamentations; il déonce en toute occasion les faux prophètes : il écrit :

J'ai foi on la France, et le xxe siècle ne me fait pas eur pour elle. >, Cet historien est un esprit lucide, ne àme chaleureuse; son optimisme est sain. Son «ivre est d'un « professeur d'énergie. »

Une œuvre passionnée et forte, une érudition solide ms pédantisme, et cette loyauté, cette « probité »' "• où s'imposent et vivent les travaux des historiens - le courage d'une opinion soutenue pendant toute ie carrière, une sincérité ennemie de toutes les tectahons, et. si j'ose dire, une modestie hautaine.. r16 Ghamp">n fut des premiers à entreprendre fenliCquement l'étude de la Révolution française; lui des premiers a ruiner la conception trop étroi' nent logique que l'on s'en était faite sur la foi des îlosophes.

Apprenons de lui à révérer la flamme de la pensée volutionnairv !

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