‹ Figures littérairesChapitre 31 sur 48 · WALT WHITMAN · texte numérisé non relu

WALT WHITMAN

faix, des cochers, dos matelots; il est nu plantureux gaillard, cordial et doux, qui ne se sent vivre que sur les quais encombrés de travailleurs, à l'atelier, aux réunions publiques, aux lieux où s'étale la fouir inculte et primitive ; il est lui-même un simple qui, quinze années durant, promène sa badauderie parmi les spectacles de la ville cl des champs ; ses intimes crieront au miracle quand ce bohème se découvrira ijih' mission.

Walt Whitman sort du peuple: il naît, en 1819, à Long-lsland, non loin de Brooklyn, d'une double lignée de ruraux authentiques : Anglais, les Whitman cultivent depuis deux siècles le même coin de terre américaine; Hollandais, leurs voisins les Van Velsor ne témoignent ni d'un moindre attachement au sol. ni d un moins Ferme loyalisme à leur nouvelle patrie : quakers les uns et les autres: gens simples, réputés pour l'àpreté de leur dévotion individualiste, leur farouche esprit d'indépendance, leur vigueur physique, leur longévité : deux races collaborent à la formation d m. individu supérieur ; nul biographe qui ne discerne tes avantages de ces atavismes combinés. Walt Whitman est peuple et s'en glorifie :

.1»- Bora du peuple dans son propre esprit.

Wall Whitman est un (ils de la terre qu'aucune discipline imposée ne déracina jamais complètement : •niant, il erre librement par les champs, les grèves

sauvages de Long-Island, les rues bruyantes de

Brooklyn.

11 y avnit une fois un enfant qui sortait tous les jours. Et le premier objet qu'il considérait, il devenait cet

objet.

Et cet objet devenait une part de lui pour tout le jour ou pour unecertaine partie du jour,

Ou pour nombre d'années ou pour de vastes cycles

d'années.

Les premiers lilas devinrent une part de cet enfant,

Et l'herbe et les liserons blancs et rouges et le trèfle blanc et rouge et le chant du vanneau.

Et les agneaux de Mars, et les petits rose pâle de la truie, et le poulain de la jument, et le veau de la vache.

Et la bruyante couvée de la basse-cour qui s'ébat dans la bourbe au bord de la mare,

Et les poissons qui se suspendent si curieusement làdessous, et le superbe et curieux liquide,

Et les plantes aquatiques avec leurs gracieuses tête aplaties, tout cela devint une part de lui même....

Apprenti typographe, instituteur dans son île, journaliste, de nouveau typographe, écrivailleur, orateui de réunions publiques, charpentier et encore et toujours typographe et journaliste, infirmier pendant 1s guerre de Sécession, fonctionnaire intermittent... rêveur,poète, autodidacte, qui jamais ne perd le contact du vrai peuple américain, quand donc, à quel moment de son existence mouvementée Walt Withman s'évadet-il de sa condition sociale, ou plus précisément de sa « classe? » Employé au ministère de la Justice, invalide tard récompensé de son dévouement aux blessés de la grande guerre, il consent en ce correct Washington à observer quelque décorum : reniera-t-il ses amitiés de jeunesse? Ses compagnons préférés sont

WALT WIIITMAN 269

les cochers et les conducteurs d'omnibus ; bientôt il les connaît tous : chaque jour il escaladait une voiture, s'installait auprès du cocher, raccompagnait à plusieurs reprises d'un bout à l'autre de la ligne ; les autres au passage lui criaient « lié là-bas, Walt, bonjour! » Et lui s'ingéniait à leur offrir de menus cadeaux, livres, journaux, gants d'hiver. Tous ces bons bougres l'accueillaient « comme les fleurs au mois de mai. » Son plus cher ami fut le conducteur Peter Doyle ; et c'est en vérité un surprenant document cpie la correspondance échangée entre le poète et l'humble irlandais; savourez, je vous prie la lettre suivante :

Brooklyn, octobre 18G8. Cher Lewv,

.le ne vous écris que quelques lignes, pour que vous sachiez que je ne vous ai pas oublié. Je suis ici, en congé et je resterai à peu près tout le mois. Dufïy est ici conduisant une voiture de la ligne Broadway cinquième avenue. Il a conduit cet été un omnibus d'hôtel en amont de l'IIudson. 11 est toujours le même vieux Dufïy. J'ai appris que William Sydnor, de la voiture 65, était au lit, malade. Je voudrais bien avoir de ses nouvelles et savoir s'il est remis et a repris son travail. Si vous le voyez, dites-lui que je ne l'ai pas oublié, (pie je lui envoie mes affections et que je reviendrai a Washington. Dites à Johnny Miller qu'il reste encore des vestiges des anciens cochers de Broadway, Balkv Bill, Fred Kelley, Charles Me Laughlin, Tom Biley, Prodigal. Sandy, etc., etc., y sont encore. Frank Me Kinney et plusieurs autres anciens cochers travaillent pour l'Adam tëxpress. Le métier ne va pas fort.

Honni soit qui mal y pense î

Walt Whitman est peuple, il l'est de toutes les

27€ FIGURES UTTKRAIHKS

forces de son âme limante et passionnée ; Walt Wiiàb-

man apprécie par-dessus tout les dévouements virils; il n'attend ni franchise, ni tendresse vraies des hommes de lettres, ni des artistes; au contraire « il se nourrit, écrit 0. L. Triggs, du peuple comme les abeilles des Heurs ; » les amitiés qui s'offrent sans réticence, les eamaraderies qui se nouent sans arrière-pensée, Walt Whitman s'obstine jusqu'à la tin de sa vie à les chercher parmi les humbles. Walt Whitman qui écrit un jour :

Je suis celui qui soutire du mal d'aimer.

Lame du poète se hausse à concevoir une œuvre vaste et sublime ; son cœur demeure candide ; lisez les lettres à Peter Doyle; lise/ aussi les lettres de Walt Whitman à sa vieille mère où, sur un ton de familière tendresse, il est interminablement question de travaux domestiques et de soucis culinaires, de vêtements à réparer, de cafés, de galettes de sarrasin... ô bavardages éloquents !

Certes Walt Whitman ressemble fort peu à un poète de cénacle ou de chapelle : il surgit du peuple, grandit dans le mépris des convenances, la hidne des conventions et des hypocrisies sociales ; il se fait luimême, et ne doit rien à personne ; dès son adolescence il lit prodigieusement, mais surtout des magazines et des journaux, fort peu de livres : Homère, la Bible, Shakespeare.... Ses véritables maîtres sont les innombrables passants qu'il ne se lasse pas d'interroger: il .st à l'aise avec tous.

Page 1