I..-K. CULS'IKKTUX
du monde (comme dans les poèmes religieux de R.Kipling) sou- les traits grotesques d'un solennel goujat.
J'en passe de meilleures et de pires.
Les idées, les paradoxes, les surprenantes imaginations de Chesterton sont servis par le style le plus volontaire, un style dont l'énergie, heureuse ou maladroite, n'est pas contestable : il a bien vu que Dickens, nerveux, impressionnable et féminin, était capable du plus indomptable courage; il écrit : « Il était raide comme un sabre. » — Mme Cari vie assurait qu'il avait « une figure d'acier. » — Ce critique ne redoute ni les images, ni les métaphores, ni les faciles oppositions : il n'hésite pas à écrire : « S'il (Dickens) sut voir l'univers en rose, c'est dans une fabrique de noir à soulier qu'il apprit à le voir ainsi. » Objectezlui qu'il n'a guère de goût : je pense qu'il vous rira au nez
Un humoriste, un esprit indépendant jusqu'à la bra- >ade, ardent, vivant, désordonné, un tempérament critique, puisque combattit' avec allégresse, des ten- «lanees à la satire sociale, des qualités très personnelles style forl et pittoresque..., c'en est assez pour que nous ne négligions point l'opinion, les opinions de Chesterton sur Dickens : et vous entendez bien que • pinions ne soûl point toujours aisément conciliables — notre auteur s'en datte avec une aimable désinvolture— et que ce n'est point ici le lieu d'instituer une contradictoire analyse : un tel livre ne s'analyse
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pas. il convient d'en goûter la saveur — mérite rare et <{ue nous sommes plus volontiers enclins à reconnaître aux romans.
Retenez que Chesterton généralise avec un entrain
merveilleux; tel trait qu'il découvre en Dickens lui sert de prétexte à philosopher : explique-t-il Dickens par le milieu, ou le milieu par Dickens? Cruelle incertitude, à laquelle on échappe bientôt en oubliant Dickens, son milieu, et l'Angleterre elle-même. Chesterton les oublie pareillement : il bondit du particulier au général; il argumente au nom de l'Humanité : il fonde sur l'éternelle réalité psychologique une inébranlable vérité. Admirez-le aux prises avec le problème de la soudaine et prodigieuse popularité de Dickens : Dickens fut grand; il fut salué tel dès sa jeunesse par un innombrable public. Fait d'autant plus digne de remarque, qu'il est plus isolé, et surtout inconcevable dans notre monde contemporain; un critique honnêtement consciencieux eût dénombré les causes apparentes de ce succès : nouveauté — relative — du « genre » de Dickens, rencontre de ses goûts et de ceux du public britannique, prestige d'un humour cinglant et bienveillant, d'un feu démocratique et quasi révolutionnaire, que sais-je? L'insuffisance d'une telle méthode n'échappe pas à Chesterton : l'efficacité de ces causes additionnées eût été médiocre, si une force secrète n'en eût multiplié la puissance : cette force, que nous ignorons, et dont il semble que nous ayons à jamais aboli la bienfaisante action, c'est l'enthousiasme :
Depuis le temps de Carlyle, il n'y a plus de héros. Il les a tous tués. Il a détruit ce qui faisait les héros (malgré
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son adoration pour l'héroïsme) en forçant chacun à se poser cette question : « Suis -je fort ou suis-je faible? » La réponse de tout homme honnête (qu'il fût César ou His-
marck) devait inévitablement être : faible Nous qui
venons après Carlyle, nous sommes devenus difficiles dans le choix de nos grands hommes. Chacun s'interroge et scrute son prochain pour savoir si l'un ou l'autre atteint à la grandeur. La réponse à cet examen est naturellement négative, et bien des gens qui se contentent de s'intituler poètes de second ordre, jadis auraient prétendu au titre de prophètes inspirés.
Possédons-nous de vrais grands hommes? Chesterton craint que nous en doutions; nous ne croyons plus aux grands hommes : « Nos ancêtres croyaient, eux, qu'il n'existait pas autre chose. » Exaltation égalitaire, égalité féconde et non point avilissante : Napoléon fut-il un surhomme? « Le monde actuel malgré toute sa perspicacité ne devinera jamais son grand secret : car son secret, somme toute, était d'être lort semblable aux autres hommes. » Tout ce chapitre est d une pénétration extraordinaire; il est à méditer tout entier : n'hésitons pas à proclamer admirable cet avis, qui en est la conclusion logique :
Si un dieu doit descendre parmi nous, il ne le fera que dans les rangs des vaillants. Nos génuflexions et nos litanies ne serviront à rien. Toutes nos fêtes religieuses sont une abomination. Le grand homme ne paraîtra que quand nous aurons tous le sentiment de notre propre grandeur, et non pas celui de notre petitesse. 11 s'olFrira à nous au moment sublime où nous sentirons tous que nous pouvons nous passer de lui.
11 sera certes beaucoup pardonné à l'auteur de ces lignes généreuses; de telles rencontres ne sont pas
-J.s-2 1 li.l RES Llïl'KliAlIlKS
rares en ce tortueux et étrange livre, qui ne sera point lu que par les admirateurs de Dickens.
A ces admirateurs, qui connurent naguère les sarcasmes des lettrés d'Angleterre, ce livre ne saurait déplaire : il n'est plus de mode par delà la Manche de
rabaisser Dickens; une récente, mais totale unanimité semble réunir désormais les Anglais dans le culte de c lui qu'ils appellent leur Balzac : avec une conviction, une force, une autorité impressionnantes, Chesterton somme la postérité de reconnaître à Dickens le seul rang qui lui convienne dans la littérature romanesque anglaise du MX* siècle, le premier, très loin devant lîulwer Lytton, Thackeray, Charlotte Broute, George Eliot.... Ce critique légitime avec force sa revendication, avec forée et sans crainte de se contredire.
Peut-être ses contradictions sont-elles moins graves <[U3 ses omissions et son désordre : la logique n est point le fait de ia vie. Dickens prodigieusement vivant vécut de contradictions; psychologue, Chesterton ne dissimule rien des perpétuelles antinomies où se complut son fantasque héros; il en exagérerait plutôt l'incessant et vigoureux contraste, condition d'une profonde et supérieure harmonie; certes Dickens poussa l'extravagance aux limites de l'imaginable; pourtant, et par une nécessité dont l'illogisme n'est qu'apparent, il méprisait l'extravagance; bouffon, il raille la bouffonnerie ; il est fait d' « extravagance coutumière » et de « modération intime. » A étudier ce satirique, cet imaginatif forcené, et dont la verve parut souvent voisine de la démène.', nous apprenons qu'une foncière égalité d'âme favorise un génial délire;
n.-k. CHESTERTON 28S
coites un violent n'écrira point des satires violentes; «les tous furieux, tels Stiggins et Chadband, ne sauraient être créés que par un artiste placidement religieux; « de folles créations, comme les Mollusques et les Bounderby, eurent pour origine une sorte de culte de L'ordinaire, de l'évident en matière de justice politique. Ses monstres surgirent de son esprit égal et modéré, comme les monstres antiques surgissaient de la mer paisible. » Et ainsi de suite : la philosophie de Dickens est un douloureux optimisme : son art romantique dépasse en vérité n'importe quel réalisme : il est un « mythologue, » et cependant il est « tellement clair (pie môme les pédants peuvent le comprendre. » Il décrit un monde concret, et non point irréel, mais ces! un « monde1 dans lequel lame peut vivre... » Chesterton nous propose plus d'énigmes qu'il n'en résout : maison n'en résoudra aucune sans consulter cet augure, à qui nul ne refusera une dose d'intermittente mais prodigieuse divination.
LEVERTIN
CRITIQl F SUÉDOIS
Levertin, Linné, deux noms qu'il convient désormais de rapprocher, et qui demeureront unis dans l'histoire de la pensée européenne! Linné, savant, poète, philosophe, dont la gloire ancienne nous est connue, encore que nous discernions assez mal la diversité de ses mérites et l'originalité de son vigoureux génie; Levertin, poète, romancier, historien de la littérature, critique, l'esprit le plus fin, le plus pénétrant de la Scandinavie moderne, disparu récemment en plein labeur d'art et d'érudition, tandis qu'il méditait et déjà élaborait, en mémoire de son compatriote, un monument littéraire précis et somptueux! L'Université d'Upsal vient de célébrer le' bicentenaire de Linné en des tètes où Ton vit représentée l'unanimité du monde savant contemporain : Levertin projetait d'apporter à ces fêtes l'hommage le plus précieux sous la forme d'une biographie critique où se fut affirmée la souplesse et la force gra-
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cieuse de son talent; son livre demeure incomplet, non point si imparfait cependant que l'on n'y puisse reconnaître une impressionnante ébauche, ébauche plus significative (pie tant d'œuvres achevées où Ton prétendit retracer la carrière de Linné.
I /heureuse rencontre! Il nous plaît, en étudiant Linné, de rendre un pieux témoignage à la critique de Levertin : cette critique, habile à guider notre curiosité parmi le dédale des œuvres linnéennes, ne le fut pas moins à interpréter dans un esprit de compréhensive sympathie le mouvement des Lettres françaises. Levertin appartenait à cette élite étrangère aux yeux de qui la France exerce légitimement une sorte de principal littéraire ; pénétré de culture latine, il constatait nos succès, les expliquait, ne s'en offensait point; d'autres — nombreux en pays germanique — dénoncenl avec une âpreté croissante l'influence de nos idées t:l de notre art. Levertin condamnait leur effort, inintelligent, et qui va directement à rencontre de leur but avoué. Lui-même, au contact des œuvres et de la vie françaises, avait approfondi sa notion de l'originalité suédoise; il savait que toutes les excitations à la vie intellectuelle sont fécondes d'où qu'elles viennent; il s'efforçait de n'en négliger aucune : sa vie fut celle d'un chercheur et d'un initiateur; il revenait toujours à nos écrivains. Et peut-être tint-il d'eux son culte de la forme, son goût de la perfection, et aussi cette grâce apitoyée, cet esprit d'indulgence et de compassu m aux misères humaines qui n'ont point coutume <le s'aflirmer avec tant d aisance spontanée en pays luthérien ; peut-être s'il n'avait entretenu avec nos écrivains un commerce assidu, sa critique eût-elle
2M", I rr.l iu;s LITTÉRAIRES
été moins insinuante, moins souple, moins nuancée, moins accueillante à toutes les idées, moins libérale, moins riche en un mol cl moins profonde; el il faut bien le dire, pour montrer que Les qualités acquises à l'école de la France, loin de compromettre cl d'altérer les dons de sa personnalité, contribuèrent à les développer, à les fortifier, et a taire briller en lui, d'un éclat plus vil", les vertus de sa race1,
Poêle, romancier, historien, critique, Levertiu (levait se manifester tout entier en ce livre où il voulait enclore non seulement le portrait et la psychologie détaillée d'un homme, mais une large peinture, une évocation aussi colorée et concrète que possible d'un peuple et d'uni; époque : c'est sur un tableau de mœurs que s'ouvre la série de chapitres achevés publiés après sa mort : le 23 mai 1707, à une heure du matin, les commères assemblées pour les coucher de Christina Brodersonia remettent nu bras du père un nouveau-né du sexe masculin : voye^-vous les restes gauches, la gravité solennelle. L'émotion du jeune vicaire? distinguez-vous nettement le décor de la scène, la pièce obscure et comme écrasée sous le toit de tourbe, les m 'ubles rares el grossiers, les fenêtres étroites, les murs nus de ce foyer campagnard où la misère est à peine décente? On dirait de l'un de ces intérieurs peints par un maître de Hollande que Levertiu affectionnait, et dont il sut décrire en des pages éloquentes l'art de sincérité vigoureuse.
1. Levertiu était d'origine Israélite, mais si parfaitement assimilé que les Suédois s'accordent à reconnaître cm lui l'un, de leurs compatriotes les plus représentatifs,
i.evi:hii\ 287
Les commères cependant ne sont pas inactives; elles baignent l'enfant : pour qu'il acquière un jour la richesse elles ont jeté dans le bain un daler d'argent : pour le protéger contre les sorcelleries et. Le mauvais sort elles ont COUSU dans ses langes une page de ' psautier, ri comme il importe de prévenir un rapt toujours possible, elles ont glissé dans son berceau un morceau de 1er. Ces superstitieuses pratiques font hocher la lèU> au vicaire; mais il n'ignore point que son fils est en péril tant que les anges, convoqués pour le baptême, n'auront point commentée leur faction protectrice. 11 s'en va consulter un calendrier; à l'heure de la naissance la lune dépassait le verseau. la veille le soleil avait atteint la constellation des
jumeaux Une pluie violente et tiède inondait la
terre, les pentes herbues et déjà verdoyantes, les vastes forêts où les premiers feuillages des bouleaux el des érables mettaient parmi les pins des taches claires : l'appel iVuu coucou annonçait Tété pioche — Le tils de Xils Linnauis grandit dans la pauvre maison où les seuls événements de l'année sont les tètes religieuses et les solennités agricoles : humble vie de labeur et de rêve où le paysan suédois, si durement «'prouvé par un climat ennemi, développe son us du fantastique : le champ des nuages était comme ■ un grand livre mystérieux ; les mouvements des constellations, les évolutions de la lune, les météores atmosphériques, la rosée de la nuit, autant de signes à laide desquels on pouvait pénétrer la vie profonde du inonde et les rapports secrets qui reliai les corps des êtres vivants aux puissances dissimulées de la nature. » Etrange existence où se mMent les
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préoccupations pressantes et les soucis matériels, les terreurs et les espoirs, souvenirs des ères païennes et catholiques, les réconfortantes inspirations d'une intense vie intérieure : il s'agit d'observer si le matin de Noël le soleil à son lever apparaît clair ou voilé de neige, ou coloré d'une teinte sanglante, présages qui annoncent une année bonne ou mauvaise et font redouter la peste et la guerre ; et l'on chante :
Saint Clément nous donne l'hiver, Saint Pierre amène le printemps, Sainl Urbain conduit l'été Et Saint Simphorien l'automne.
Oscar Levertin inscrirait volontiers en tète d'un tableau de l'enfance de Linné le titre de l'antique poème Travaux et jours.
Le pays, les coutumes, la campagne suédoise, ses aspects idylliques et si exquisement poétiques, les villes, les écoles, les universités, les métiers, les sciences, la religion, Levertin avait dressé le plan d'une vaste fresque : coloriste minutieux, il eut à peine le temps de disposer les premières teintes ; son dessin nous reste, ferme, expressif, résumant les traits essentiels da la grande ligure de Linné. Et certes si nous ne voyions en Linné que le créateur d une méthode, L'inventeur d'une classification par où s'illumina soudain le chaos des sciences naturelles, en sorte qu'il parut instituer la botanique — tel Copernic l'astronomie, ou Galilée la physique — nous
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serions tentés d'estimer l'eilort de Le ver tin mal proportionné à son sujet : notre jugement sera bien différent si nous réfléchissons que Linné, botaniste méthodique, fut, en outre, un écrivain inconsciemment ailiste, observateur attentif de la vie sociale, et non point seulement des phénomènes naturels — si heureusement attentif qu'il semble parfois doué d'une sorte de seconde vue, et qu'on ne saurait lui contester des éclairs de divination géniale.
Né du peuple, issu d'une double lignée de clercs ruraux et de paysans forestiers, il est au xvinc siècle l'individualité en laquelle s'épanouissent le plus harmonieusement les tendances supérieures de l'âme suédoise : l'Europe du xvme siècle connut surtout une Suède guerrière et administrative, insolente en ses triomphes éphémères, une Suède affaiblie, brouillonne, déchirée par les factions politiques; par delà les détroits, les forêts, les lacs sans nombre, vivait une Suède savante, religieuse, éprise d'un beau songe recueilli dont le charme n'est point encore tout à fait dissipé de nos jours; Linné fut le héros de ces générations vouées au labeur désintéressé et à la contemplation ; il vécut leur rêve, l'illustra aux yeux de l'univers : sa vie et ses œuvres demeureraient inintelligibles si elles ne justifiaient devant la postérité un état social et un mode de civilisation.
Qu'il serait donc malaisé d'isoler Linné du milieu
social ( ù il vécut! Fils de pasteurs et de travailleurs
des champs, sa double hérédité le définit presque
tout entier; il aime et comprend comme un paysan
de son temps et de son pays la terre, les plantes, les
animaux; il n'ignore rien des besognes rurales; il a
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de ses mains dirigé la charrue ; au cours de ses vovases il ne cessa Ae noter Les procédés de culture et d'élevage, les formes, Les noms des instruments de travail; Le Langage, Les mœurs paysannes lui sont un perpétuel sujet d'étude; de son humble origine il a eardé des façons de s'exprimer vives et franches; il écrit naturellement une Langue savoureuse, rehaus- ■ d'images naïves; nul auteur moins littéraire, si Le souci littéraire implique une recherche d'élégance. Ajoute/ que son imagination est nourrie des traditionnels récits où se joue sur des thèmes hérités des temps païens la fantaisie populaire. Ses ancêtres pasleurs lui ont Légué une conception du monde et de la vie; il est, assure Levertitt, « le dernier des grands observateurs de la nature demeurés fidèles aux vues théologiques, et sûrement le plus naïf et le plus religieux depuis le moyen âge. » La Bible est son livre do chevet : il s'élève sans effort au ton de la poésie biblique, et s'il éprouve un grand enthousiasme, une émotion poignante, c'est le style des prophètes et des psalmistes qui naît sous sa plume, aptitude en vérité remarquable en un temps où la science sécularise et où l'esprit de Voltaire pénètre dans les universités suédoises! Mais, l'ai-je point dit? 11 est grand parce qu'il demeure fidèle aux tendances fondamentales de son peuple : il est essentiellement religieux ; il pousse l'amour de la nature jus qu' à le raiso.mer; ainsi fait-il de véritables découvertes dans le domaine ds la description lyrique où il est le précurseur de Rousseau; il serait d'ailleurs fort incapable ds travestir ses observations; son humilité devant les phénomènes inexpliqués est admirable: à la
LEYERTIfi 291
bien lire, telle note d'un de ses journaux de vovaffe est dune éloquence singulièrement suggestive et par exemple, sa description des migrations des lemmings; abandonnant les hautes montagnes, les lemmings se déplacent par bandes innombrables; ils se reproduisent en cours de route et emportent leurs petits :
Ils viennent des montagnes, mais où vont-ils? je l'ignore; chez nous cependant ils se dirigent vers la mer. mais parviennent rarement à la côte, le plus grand nombre ayant été dispersé et massacre bien avant.
S'ds rencontrent une meule de foin, ils n'en t'ont point
le tour, mais ils la creusent, la rongent et s'ouvrent un
ige au travers. S'ils se heurtent à un gros rocher
qu'ils ne peuvent escalader, ils décrivent un demi-cercle.
[mis reparlent en ligne droite.
S'ils rencontrent un lac, si large qu'il soit, ils s'efforcent de le traverser sans dévier de leur ligne droite; un bateau se dresse-t-il devant eux. ils ne l'évitent point, mais l'escaladent et se rejettent à l'eau de l'autre côté.
Sont-ils arrêtés par un torrent mugissant, ils ne s'eff raient point, mai- s'avancent hardiment, dussent-ils tous y bisser la vie
Levertin qui cite tout le morceau en demeure émerveillé : sur] reliante expédition de ces êtres entraînés "i une force inconnue vers un but ignoré! Linné xmvait-il avec plus de simplicité grandiose faire surgir l'énigme de l'instinct et nous communiquer l'angoisse de l'éternel mystère ?
Je ferme \m yeux... j'aperçois dv> peuples, des tribus ri
iccomplissaal une migration sans fin à travers
j.ohtudes et ténèbres, mers et continents, les générations
uccé.lanl ..u\ générations pendanl les siècles des siècles,
■>récipilan1 fenreourse, engendrant, succomkmt. allumai*
ces feux de bivouac éphémères quelles appellent les civilisations, reprenant leur déroute vers la nuit et 1 avenir tout au long de cette « invisible ligne » que nous dénommons L'histoire.
Et voilà une critique qui ne rabaisse point les beautés d'un texte : les exagère-t-elie ? Elle ne fait que préciser et revêtir de formules modernes les visions suggérées. Linné en vérité est un poète visionnaire encore que d'expression sobre, et qui ne s'en fait point accroire.
Linné fut entin un pbilosophe optimiste, et Ton
espérait qu'analyste prudent Levertin tirerait une
doctrine cohérente de cette fameuse IVemesis dimna
recueil d'aphorismes, de maximes, de conclusions e
d'exemples où Linné inscrivit les vicissitudes de s;
pensée, document étrange et tout rempli de contra
dictions, gages d'une absolue sincérité. Ah! san
doute' il ne saurait être question d'ordonner |
désordre suivant les lois d'une logique excessivemen
rigoureuse. La pensée de Linné procède par élans pa*
sionnés, et l'on ne voit pas qu'il eût été capable o
seulement désireux d'édifier un système comparable
celui du géomètre Leibnitz : fidèle à sa méthode d'ot
servation, il accueille tous les faits, et ce n'est pas 1