LUCIE DELAHUE-MAUDRUS. — HÉLÈNE PICARD JEANNE PERDRIEL-VAISSIÈRE
Nul doute que vers l'an 2.200 un savant professeur ne fasse en quelque collège de France une leçon conçue à peu près dans les termes suivants :
« Au début du xx( siècle la poésie ne vivait plus en France (pie d'une vie languissante ; cultivée en quelques cénacles par des esthètes et des curieux de Lettres, elle ne rayonnait plus : son prestige avant sombré dans l'aventure symboliste, la foule ignorait le bienfait de la plus noble et de la plus persuasive prédication : l'approche de la révolution sociale, la rivalité des appétits, la concurrence des intérêts occupaient tons les esprits ; il sembla que le rôle social de la poésie lût fini — Alors surgirent les poétesses ; nous les connaissons mal, nous méconnaissons leur vrai rôle et leur utilité : leurs poèmes étaient — la plupart du moins — trop imparfaits pour triompher de l'indiffé-
pence de la postérité; une grande pullulation d œuvres toutes semblables dégoûta vite les Français d'un genre qui, à l'origine, avait eu sa raison d'être, avait connu — je le prouverai — et mérité le succès.
Que Ton veuille bien revivre en imagination cette lointaine époque : nous connaissons par les Mémoires la France des Loubet et des Fallières, France laborieuse, France inquiète et qui semble n'avoir pressenti que très imparfaitement le glorieux avenir dont nous sommes aujourd'hui si fiers ; en ce pays excédé de basse politique, à demi écrasé sous les charges accumulées du militarisme et du capitalisme, les poétesses firent une apparition de grâce et de souriante jeunesse : les hommes les plus graves se détournèrent de l'obsédante question sociale pour contempler la ronde de ces petites filles passionnées, qui chantaient dune voix fraîche et candide leurs émerveillements devant la vie, devant l'amour.... Elles n'étaient guère savantes : leurs confrères masculins raillaient, non sans exagération, l'art puéril, la langue inégale, les rythmes boiteux, l'agencement ingénu de leurs poèmes improvisés; en ce siècle de science et d'hypereritique, elles représentaient la spontanéité confiante, l'ingénuité audacieuse de l'instinct ; elles plurent, s'enhardirent: il y eut de beaux cris, de jolis gestes.
Accoutumés à voir depuis deux siècles les femmes triompher dans la littérature d'imagination, quasi délaissée par les hommes, nous ne nous rendons point assez compte de la nouveauté de l'effort tenté par cette pléiade féminine : avant elles de nombreuses femmes écrivains avaient atteint à la célébrité ; presque aucune n'avait conquis une authentique gloire poétique; nos
ancêtres a'étaieni point éloignés d'estimer leurs compagnes radicalement impropres à la création poétique; le vieux Corneille, qui connut les précieuses, avait coutume de dire : « Je ne sais pas ce qui manque aux femmes, mais pour l'aire des vers, il leur manque quelque chose. » Le xix° siècle eut en Desbordes- Valmore un prototype fort curieux des Noailles, des Delarue-Mardrus, des Régnier, des Picard, des Perdriel-Vaissière : son œuvre, informe en dépit de quelques beaux vers, sembla un argument de plus on faveur d'un préjugé (pie nul ne songeait à combattre: et e est précisément d'une étude sur lés poèmes de Desbordes-A almore que j'extrais les lignes suivantes : elles sont d'un critique aujourd'hui oublié, mais à qui les meilleurs juges du temps accordaient une espèce d'autorité, Barbey d'Aurevilly. Barbey d'Aurevilly écrivait :
Ces gracieuses «m nerveuses faiseuses de guirlandes, qui ont. comme Mme Desbordes- YaJraore :
Des bouquets puis noués de noms doux et diamants,
11 ont jamais campé un vers debout, comme leur petit. Elles n'ont pas vidé eette coupe d'Alexandre, ni levé celte massue d'Hercule. Tout cela pèse trop à leur main, même quand leur force est centuplée par le génie qui leur est propre et qui, pour la force, leur a souvent versé la lièvre le terrible génie de l'amour! - Déjà les femmes simplement et solidement littéraires ne plèuvenl pas dans rhisinire; mais les femmes poètes... dites-moi, pour cpie ,)<■ ka ramasse, OÙ il e-d tombe de ces eloiles filantes, (pu oui brillé et se sont évanouies, de ces astres faux qui sembbiienl se détacher du ciel pour venir à nous <d qu'on n'a jamais pu retrouver.
'■' ,',,';| était vrai : cela Eut vrai jusqu au iour où
:i0() FIGURES LinÊBAIBES
brilla au ciel de l'art français la gracieuse constellation dont je vous ai cité les principales étoiles.
Ainsi ces poétesses furent les premières; leur apparition surprit les contemporains, émerveilla les unv scandalisa les autres ; c'en est assez pour qu'il nous plaise d'étudier un mouvement mal connu dans ses origines et dont il importe surtout de préciser la portée et les lointaines conséquences ; qu'apportaient de nouveau ces novatrices? De quel service leur est redevable notre littérature?
Voici trois aimables volumes, la Figure de Proue de Lucie Delarue-Mardrus, YInstant éternel de Hélène Picard, Celles qui attendent de Jeanne Perdriel- Vaissière ; ils n'eurent pas même fortune : je n affirme pas qu'ils soient les meilleurs parmi ceux que nous ont légués les poétesses de cette époque, ni même les plus parfaits de leurs auteurs ; tels quels ils nous révèlent les caractères essentiels de ce tumulte féminin où les contemporains crurent discerner la poussée d'un individualisme désordonné, mais où nous serions presque tentés de voir le résultat d'une conspiration habilement ourdie; ces poétesses n'eurent qu'un programme ; et certes il nous est beaucoup plus facile d'apercevoir chez toutes des traits identiques, que de découvrir ces imperceptibles nuances par où se déterminent leurs physionomies littéraires.
Leurs poèmes sont des œuvres de jeunesse; oui, toutes étaient jeunes et toutes étaient belles : si par-
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faitement évanouie, si insaississable que nous apparaisse aujourd'hui leur beauté, nous devons essayer de nous en taire une idée : étaient-elles radieusement belles ou simplement jolies? Quelles parures, quels vêtements leur seyaient ? Quelles couleurs allaient à leur visage? Evoquons-les en ces atours dont elles lurent vaines non moins que de 1 uir grâce, beaucoup plus que de leur talent. Ainsi rendrons-nous à leur mémoire l'hommage que vivantes elles eussent agréé avec le plus de laveur. Et n'allons point là-dessus les accuser de frivolité : leur désir de plaire nous touche infiniment : c'est par là que se manifeste encore à nous leur féminité; de la plupart d'entre elles on pourrait dire que leur talent no fut d'abord qu'une héroïque coquetterie.
Adolescentes, pensionnaires si tôt émancipées, jeunes filles, jeunes femmes, elles furent poètes pour avoir frénétiquement aimé en elles-mêmes l'incarnation périssable de l'éternelle beauté; c'est ellesmêmes quelles aimèrent dans l'amour; et je ne sache pas qu'elles aient tenté d'introduire en leurs œuvres une pensée étrangère, quelque chose qui ne fût point révélateur de leur charme fragile : elles aussi, comme un poêle latin, s'efforcèrent d'élever un monument,
monumentum arc perennius; » c'était afin (pie nous n'ignorions point leur taille flexible, leurs bras liais, leurs lèvres de miel, leurs parfums, leurs souples robes de linon, leurs conquérantes écharpes.... Naïve idolâtrie, qui ne nous choque point, qui nous émeut irrésistiblement. Retenons qu'après elles on ne rencontre presque plus dans n<>s livres cette affirmation d'un si fréquent usage aux siècles où notre litté-
:;o-2 iii.rurs littéraires
rature était presque exclusivement masculin" : le moi est haïssable.
Kl voici une autre conséquence de cette explosion de lvrism ! féminin qu'il importe de noter sans retard: les aveux de ces candides poétesses ruinèrent à jamais l'un des dogmes de la littérature masculine de l'aneienne France : on n'osa plus parler aussi couramment de la complexité de lame féminine, de cette complexité si chère aux romanciers « psychologues » de la (in du xix° siècle. L'âme féminine, jusque-là si obscure, s'avouait ardente, effrénée, presque brutale, mais simple, naïvement simple, petite barbare éclose. après un sommeil millénaire, au cœur de la civilisation; découverte prodigieuse, et qui annonçait cette psychologie nouvelle que nous ont constituée des générations de robustes romancières; les contemporains ne l'accueillirent point sans protester : nul ne renonça aisément à de chères illusions ; et qui ne voit combien la conception de l'amour de ces jeunes p >étesses devaient choquer les artistes et les gens cultivés de 1 ur temps !
Lisez plutôt leurs poèmes en regard de ceux d'un Sully Prudhomme : toutes les pudeurs, toutes les délicatesses ont leur place dans l'œuvre du poète, toutes les audaces, les franchises, les aveux dépouillés d'artifice dans celles de ces jeunes femmes ; les hommes avaient imaginé toute une métaphysique de l'amour, des raiïinements inouïs de sentimentalité : ils furent stupéfaits de lire ces vers écrits par une jeune fille!
Souvent, je m'attendris, vraiment, jusqu'à pleurer En mimzremant nue et dans sa stricte vie,
\ otre chair jeune e( douce, el j'éprouve l'envie, Les sens calmes cl purs, d'aller la respirer.
C'est puis- uit. c'est divin, c'est neuf le m'extasie....
Quoi! vous a\e/. un cœur dans votre cher côté, Un cœur de tiède sang-, de force et de santé, 1 n cœur qui bat, profond, à la place choisie?
.1 adore voire l'orme exacte et son contour, L'éclat matériel de votre belle lèvre, ^^ otre vigueur qui monte et vous t'ait de la fièvre Kl précipite eu nous le besoin de l'amour.
Combien c'est net et bon. combien cela m'enchante!...
.le pense ;i votre faim, à votre beau sommeil,
Je me dis : • Il est plein de sève et de soleil,
El la joie est sur lui comme l'eau sur Ja plante. »
\*>us ave/, mon amour, la poignante douceur De 1 animal qui boit, qui marche et qui désire, Et même, dans vos pleurs, vos rêves, votre rire. Vous ave/, par le sang, une haute splendeur.
Je vous loue éblouie et grave, car vous Etes... .1 écoute votre pas, j'entends voire soupir....
Ah ! comme il est vivant! omedis-je. « îl doit mourir.... » Mon adoration fond eu larmes secrètes....
El c'est un plaisir sain, vrai, robuste, émouvant, Je n'y mets pas d'ardeur cachée et sensuelle, E1 je ris tendrement lorsque je me rappelle cheveux, une fois, emmêlés par le vent....
(L'Instant Eternel .
Voilà donc à quoi rêvaient Les jeunes filles!... Gel '•il. cette animalité saine, cette précision, cette fran dise, tout cela était nouveau en 1908; et par îontraste cela faisait paraître vieillottes les fadeurs, les complexités, Les perversités d'une Littérature amou- •euse c M-hiuée si|in l;, mentalité des hommes.
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Telle était l'audace éloquente dune jeune fille : les jeunes femmes n'étaient pas moins hostiles aux vaines subtilités. Les belles amours, saines, hardies et si simples que les leurs ! L'heureux temps, qui connut ces femmes primitives, ignorantes des sévères disciplines auxquelles leurs descendantes allaient être soumises! Leur ferveur ne va pas toute à l'homme aimé; elles adorent les jardins, les fleurs, les fruits, les beaux paysages, les trains, les grands vapeurs, les ports... et toujours et partout ce sont les aspects les plus simples des choses qu'elles retiennent; leurs sensations demeurent étrangement matérielles ; d'autres poètes avant elles animaient la nature, prêtaient une vie mystérieuse à tous les êtres; elles s'en tiennent aux plus concrètes apparences, donnent un corps aux abstractions qu'elles ne peuvent éliminer, un corps, un corps humain; spontanément elles recréent le plus surprenant anthropomorphisme. . . . Elles exaltent leurs sens, les plus matériels de leurs sens, l'odorat, le goût, le toucher. Elles se glorifient elles-mêmes : le monde est leur miroir : feuilletez la Figure de Proue :
Au printemps de lumière et de choses légères L'Orient blond scintille et fond, gâteau de miel.
Ceux qui ne m'aiment pas ne me connaissent pas Il leur importe peu que je meure où je vive, Et je me sens petite au monde, si furtiveî... Mais de mon propre vin, je m'enivre tout bas.
Je m'aime et me connais. Je suis avec mon âge De force et de clarté, comme avec un amant. Le vent dans les jardins me flatte le visage : Je me sens immortelle, indubitablement.
Voyageuse, la poétesse adresse à la Méditerranée ane « prière marine » :
A travers les chemins nuptiaux d'orangers, Je suis venue à toi, mer Méditerranée, Et me voici debout, face à face, étonnée D'ouvrir sur ta splendeur mes regards étrangers. Ce soir, ce premier soir, t'es-tu laite si pale Pour ne pas m'offenser de tes bleus inouïs, loi cpii n'es pas l'horizon gris de mon pays, Mer éternellement, rvlhmiquement étale ?
Ah! berce-moi, beau ilôt qui ne méconnais point, Moi qui suis veuve de ma mer et de ma terre, Moi qui t'aime déjà, moi qui viens de si loin, Moi qui voudrais commettre avec toi l'adultère!
Elle s'égare, en forêt :
^euleen forêt, sans yeux pour profaner les transes
Du mystère, je veux le plus beau des étés.
Je serai couronnée, à travers les essences,
De chèvrefeuille en fleura et de cheveux nattés.
Je suis un petit l'aune ivre de sève verte!
Elle est un « petit faune, » elle est « la dernière •ntauresse: elle s'écri.* :
Ma sensualité, qui peut-être es! mon âme!
Elle es! éprise des longues traversées, des galops us aux déserts africains : elle méprise les vies casaères; elle entend vivre d'une vie ardente, effrénée;
e a « horreur des métaphysiques. »
;>(X; i Mil T,i:s LITTÉRAIRES
Vivre, ah vivre! c'est, au galop, Mi'itcr une bêle rétive, C'e*l sentir au soleil trop chaud Suer et brûler sa chair \ ive.
Elle écrit pour Notre-Dame des Litanies :
Notre-Dame, du haut de ta flèche légère, Garde-nous de l'âme étrangère;
Garde-nous du mesquin, du banal, de l'ignoble, Conserve-nous notre âme noble.
Elle est hantée-, parfois, de souvenirs baudelainens elle pastiche le Bateau ivre de Rimbaud, elle rêve d'heures douces, intimes, en un foyer paisible ; elle est Normande, elle «sent » en elle « un cœur diversement racé. » Elle est sans doute la plus complexe, la mieux douée, la plus violente, la plus incorrecte, la plus personnelle des trois poétesses dont j'ai voulu aujourd'hui vous signaler les noms.
Hélène Picard est la moins capable de contenir une inspiration débordante; une prolixité lâcheuse affaiblit de nombreux poèmes de Y Inséant éternel, mais çà et là quelle force, et enfin et surtout quelle émotion en cette lente agonie d'un amour de jeune tille!
Jeanne Pcrdriel-Yaissière est la plus maîtresse d< sa forme, la plus habile à emprunter aux Parnassiens quelques-uns des secrets de leur impeccable technique : mais que son inspiration est donc voisin* de cellede Hélène Picard ou de Lucie Delarue-Mardrus
Yai-je pas été, sur ta bouche.
Délicieuse ainsi qu'un fruit?
Yai-je pas été, sur ton cœur, Le sarment tordu par la (lamine?
Ki eacore :
Quelquefois, au creux des vallée», Septembre épanchant «les rousseurs.
Quelque maison ensoleillée < 'rut n'attirer vers sa douceur.
-Mais lorsque la joie es! passée,
Nids ou maisons sont trop petits; Fuis leurs appels, ô ma pensée :
Ces' le bonheur qui se blottit.
Il me faut les roules, les roules...
L'horizon toujours reculé
Je voudrais les connaître toutes,
Ma tristesse a besoin d'errer.
Lucie Delarue-Mardrus, Hélène Picard, Jeanne Perdriel-Vaissière, avec quelque effort d'attention nous arrivons à distinguer, nous aussi, les traits qui individualisèrent ces (rois poétesses aux veux de nos ancêtres.
Qu d me suffise aujourd'hui d'avoir attiré votre attention sur l'un des c< tournants » les plus curieux de notre histoire littéraire; vous apercevez maintenant tout ce qui était en germe dans ce lyrisme féminin : nul doute que l'avenir de notre poésie en Pé"] '> ail été un instant aux mains de ces jeunes femmes; le lyrisme français agonisait dans la tiédeur -1 !S chapelles : en le laïcisant, vers le temps où le ministre Combes sécularisait l'Eglise, elles lui resti-
;{H,s FIGURES LITTÉRAIRES
tuèrent une vigueur nouvelle; elles ameutèrent lu foule; leur langage incorrect, leurs cris, leurs plaintes allaient à lame des plus inertes; elles rendirent à la masse le goût des vers, aux poètes celui des applaudissements; c'est de ce temps qu'il faut dater cette renaissance de L'inspiration qui est la caractéristique du xxc siècle.... En même temps, par la seule audace de leurs confessions, elles mettaient fin à une fastidieuse littérature de fausse psychologie; elles imposaient un complet renouvellement de la psychologie féminine ; elles replaçaient la poésie dans la vie, la femme dans la réalité. Certains de leurs contemporains virent en elles de délicieuses barbares : eh! sans doute! encore n'était-ce point une ère de régression qu'elles inauguraient, mais peut-être l'une des périodes les plus fécondes de l'histoire de notre art et de notre pensée.