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Y A-T-IL UNE LITTÉRATURE FÉMININE

Un jeune écrivain à qui l'on ne saurait refuser, je pense, outre le sens de l'actualité, quelque goût de l'humour, publie une anthologie des poétesses contemporaines. Ce livre vient à point : marquons notre gratitude à l'auteur; il éclaire nos mœurs littéraires d'une lumière brutale, mais bienfaisante : glorifiant avec une érudition et une méthode implacables une conception de l'art et de la poésie insoutenable, mais d'autant plus fréquemment invoquée, je pense qu'il en annonce le déclin et mieux en prépare la ruine définitive. Ou J€ me trompe fort, ou M. A. Séché nous rend là un fier service.

Que voulez-vous? Nous lisons trop dans les publications, revues, journaux de Paris, de Bucarest ou de Carpentras, qui touchent de près ou de loin à la lit— térature, L'usuel dithyrambe :

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Petite-fille de... petite-nièce de... Mme de... née..., Touchée de bonne heure par l'aile de La musc, elle avait quatorze ans lorsqu'une revue : La Joie de In Maison! revue toute familiale, publia et couronna ses premiers vers. Je ne connais pas ces premiers vers, mais je suis sud qu'ils étaient très différents, pour la forme comme poui

l'inspiration, de ceux que publie maintenant Mme de

Car l'auteur de Poèmes d'Orgueil, à vrai dire, est très éloigné d'écrire pour les revues de la Camille. Je n'entendpoint insinuer par là que Mme de... dépasse les bornes de cette amoralité permise à l'art hardi et puissamment créateur. Mais il esl de l'ait qu'elle pousse la sincérité* jusqu'au pied !) de ces limites, et cela, (railleurs, avec l'impudique souci de l'aire vrai, humain, d'ériger de la beauté, de l'aire crier la passion jusqu'au spasme, jusqu à la douleur, jusqu'au paroxysme!...

Pour peu que le critique ? soit en verve, ou àj court de copie, il ajoutera :

Jamais on ne vit galop plus infernal de mots el d idée-, c'est une vraie bourrasque littéraire, un chaos extraordinaire avec ses hauts et ses bas '?), ses gouffres et ses sommets, une invraisemblable anarchie où le. mal se mêle avec le bien, la joie avec la douleur, la vie avec la mort el l'amour: un brasier inouï où se tordent toutes les passions. Un critique qui lui est tout acquis parle d'elle en cetermes : « On la dirait, en l'ace du soleil, en i'ace de la mer. à 1 attouchement des moindres spectacles, brûlée de la flamme d'un sacerdoce; son cœur râle ?), ses nerfs se crispent, elle ne peut plus peindre son émotion, elle ne peut que la vociférer en des bonds d'adoration (!), avec des contractions et des stupeurs ! ...

El ce n'est point pour Le plaisir de vous tairesavourer un effarant style journalistique que je transcris ici de telles proses : ces citations me dispenseront d'insister sur les caractère- d'une certaine

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poésie » et le fâcheux délire ou elle entraîne quotidiennement d'honnêtes feuilietonnistes, voire d'excellents hommes de lettres Vous les avez reconnues

ces lignes, pour les avoir lues vingt (ois. signées de noms différents, souvent illustres. Certes, oe n est point 1 Un des moindres triomphes de nos poétesses que ces capitulai ions de la conscience et du gouJ auxquelles elles surent eontraintlre tant de1 leurs conte m porains Vous avez reconnu ces lignes ; que voilà

donc une commune aventure! du magazine Familial aux raies, aux vociférations, aux bonds d'adoration, aux contractions et aux stupeurs de la maturité, voilà. semble-t-il, résumée, leur carrière à toutes; saluons la

]>n(:/(>ss(> Et voilà le ton dont il convient de les

louer, les éloges qui leur plaisent, lajoveuse cacophonie dont leurs oreilles sont flattées Ides danseurs nègres seraient plus difficiles.

— La littérature ne saurait être tenue pour responsable de telles vulgarités.

— Vous L'avez dit. Mais il faut le redire, et ne point nous lasser de le proclamer. Car enfin l'étranger nous observe, et le brave public de France1, assourdi de ces cris, de cette parade indécente, ahuri — on le serait à moins — de ces bonds, de celte saltation folle, du

ndale prolongé de cette bamboula littéraire, le brave public de France, lui-même, ne sait plus que penser; il hésite, il se détourne de la foire aux poél« sseSj mais il souffre qu'on lui parle crime c< littérature Féminine. - Nous sommes si vains de gloire littéraire' Si par hasard ces bacchantes, ces faunesses. ces conrulsionnaires, ces aissaouas de boudoirs et de salons avaient vraiment enrichi te trésor de notre art natio-

nal!... En vérité', il est temps de parler net et fort, et si l'on a le respect de quelques prestigieux talents de femmes, si 1 on pratique le culte de notre langue, si l'on est jalousement fier de nos traditions d'élégance et de goût, il faudra désormais se rebeller; dût-on montrer quelque courage et même quelque cruauté, le devoir s'imposera de protester; désolidarisons l'élite de la tourbe des médiocres et des cabotines, et d'abord, anéantissons cette grotesque légende de la « littérature féminine. »

Il n'y a pas de « littérature féminine, » il y a la littérature française dont un nombre grandissant de jeunes filles et de femmes se réclament sans aucun titre — que quelques-unes honorent en collaborant avec des soins pieux à son développement indéfini.

Que si vous en doutez encore, parcourez le recueil de A. Séché. Ah! qu'elle est donc opportune l'initiative de cet anthologiste ! Déjà nous devions à son zèle informé une anthologie des poétesses défuntes, du treizième siècle à nos jours : de J2O0 à 1891 il en compta cinquante-cinq dont il lui plut de nous recommander les œuvres; cinquante-cinq, vous entendez bien, de Marie de France à Thérèse Maquet : sept siècles, cinquante-cinq poétesses; de grincheux érudits estimèrent que c'était peu et reprochèrent à A. Séché d'avoir né^lio-é la mémoire de Mme du Boccage, de

Mme Guibert. de Fanny Mouchard.... A. Séché admire médiocrement les vers de ces muses lointaines; c'est

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bien son droit. Mais il est indulgent aux effusions les plus fades et aux plus barbares vociférations des muses contemporaines; t'est pourquoi quarante-quatre noms l'ont, si j'ose dire. L'ornement de son second volume. Quarante- quatre poétesses! d'aucuns crieront à V exagération, niais non pas moi : grâce à cette heureuse abondance, le livre de A . Séché a toute l'ampleur d'une définitive démonstration.

Parcoure/, ce recueil; quelque monotonie caractérise le choix des poèmes, et ce n'est point la faute de A. Séché : l'immense majorité de nos muses a horreur de 1 originalité : les plus vigoureuses se souviennent fréquemment de nos grands romantiques et ne font point effort pour nous dissimuler la précision de leurs souvenirs ; les autres copient ou démarquent avec une candeur charmante et vraiment innocente les œuvres des plus fêtées d'entre elles. Voilà la première impression, que confirme une plus attentive étude. Néanmoins on feuillette ce volume sans ennui : encore qu'il ne fasse point trop honneur à la typographie et à la photogravure françaises, il est illustré : la comtesse de Xoailles est en décolleté. Mme Hélène Picard aussi, Mme Catulle Mendès est en costume de ville, Mme René Vivien en apparition préraphaélite.... A. Séché a tait précéder de « notices biographiques ( I bibliographiques » ses << morceaux choisis; » il cite de nombreux critiques, ei je n'ose supposer qu'il eut, chers confrères, la malicieuse pensée de se divertir à nos dépens : mais enfin on aurait tort de prendre là une idée de la critique contemporaine: j'ai déjà dit que nos triomphantes poétesses avaient l'art d'inspirer de singuliers jugements aux plus fermes esprits;

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hélas, bêlas! notre maître à tous. Emile Faguet, luimême, donne l'exemple, qui peuple Paris et la province de c grands poètes . ; cela lui coûte peu vraiment !

Les notes bibliographiques seront utiles : vous (loutiez-vous que vous ne sauriez étudier l œuvre et la carrière de Mme Lucie Félix-Faure-Goyau sans parcourir le Moniteur du Puy-de-Dôme, la Semaine religieuse mais, au l'ait, laquelle? et, Dieu me pardonne! la Mode Ulustréel... Enfin, grâce aux soins diligents de A. Séché, à qui ne furent point toujours refusée- de précieuses confidences, nous sommes amplement renseignés sur la vie, les aventures, les talents divers de nos poétesses : Mme Burnat- Provins, « élève, amie et modèle de Benjamin Constant, peint des figures, des portraits, des paysages qu'elle expose au Salon de la Société nationale des artistes français. Elle dessine aussi des broderies, des cuirs, des bois, des affiches qui lui valent de nombreuses récompenses aux diverses expositions où elle prend part.... - Mlle Dortzal, dont la souveraine beauté... Mme Marie Huot... ah! les vers de Mme Marie Iluot peuvent être prodigieusement dénués de génie, mais sa vie n'est pas banale : « Quoi ([lie puisse écrire Mme Marie Huot, son œuvre restera toujours au-dessous du haut pittoresque ce style! qui s'attache oh ce style! a sa vie et à sa personne. » Certes, cite-t-on une autre poétesse qui ait « lardé » de coups d'ombrelle le professeur Brown-Séquard en plein Collège de France, blessé à coups de revolver au milieu d'une fête deux innocents toréadors, proclame aussi bruvamment les doctrines végétarienne, malthu-

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sienne .. Certaines si' souviennent fort opportunément que nul ne saurai! être plus exactement loué que pai soi-même; une Bretonne n'hésite pas à écrire :

J'étais très petite fille encore... mon enfance a été solitaire, mes grands amis furent les seuls classiques, lns dans mes livres d'étude, et Chateaubriand qui, à douze ans. m'apprit la mélancolie. Chateaubriand lu. dans le silence, par une enfant solitaire! 11 me fut un admirable maître de Langage, mais il m'eût été un fcîcheux professeur de désenchantement avant la lutte, sans les ressources d'un tempérament équilibré, d'une vraie aptitude de joie que je portais en moi. » Allons, tant mieux! Une autre, la plus jeune, la « benjamine »> de cette surabondante pléiade, a publié un gentil volume : n'allé/ point espérer qu'elle s'égare hors des chemins battus : « Comme la plupart des muses contemporaines, plus peut-être, avec une [jointe1 plus aiguë de modernisme, Mlle A nie Perrev incarne l'Eve nouvelle qui chante, qui avoue hardiment son amour, son goût pour l'amour et sa tendresse pour l'homme. Et cela très passionnément, très ardemment, sans Fausse pudeur — >• Cela nous désolerait sans cet aveu pimpant : Je n'ai qu'un idéal littéraire très vague... je 11 ai d esthétique personnelle (pie pour mes robes *'l mes chapeaux, cl non pour mes vers

C1"1' " ont-elles toutes la même franchise !

Esthétiques pour couturiers mondains, broderies.

cuirs, bois, affiches, haut pittoresque de la vie privée,

au-dessous duquel 1res au-dessous — s'étale la

titud • des < eu vres, que voulez- vous que tout cela me

ise. quand il s'agit de Lettres, di ces Lettres opte

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nos mœurs avilissent, et qui cesseront d'être l'honneur de ce pays, si nous ne réagissons de toute notre vi«nieur ; car nous consentons à sourire des travers de la femme de lettres, mais nous nous indignons du bruit grossier qu'elle soulève partout, de cette réclame dont elle emplit sans vergogne nos feuilles, de tout ce tintamarre auquel s'associent d'inconscients excités et quelques honnêtes gens dont on eût attendu plus de sagesse; surtout, surtout, nous ne pouvons pas permettre, nous ne pouvons permettre à aucun prix, qu'à propos de ses poèmes ou de ses proses on écrive ceci, par exemple :

Mme de... incarne bien la femme moderne, toute la femme moderne ruée d'un bloc vers le seul plaisir, vers l'immédiat assouvissement de ses passions; — la femme moderne pour qui les mots de devoir, d'abnégation, de sacrifice, de vertu, ne sont plus que des mots, qui subordonne tout à la seule satisfaction de ses instincts, qui se jette éperdument à la tête de l'Amour, et pour qui la vie n'a pas d'autre signification, d'autre but que de magnifier l'individu, que de développer toutes ses facultés d'émotion, tous ses sens :

Mon corps ardent frissonne et tremble de désir, S'arque vers l'inconnu, avide de toutes fièvres!

s'écrie- t-elle, synthétisant en deux vers toute la soif de son âme mystique et de sa chair brûlante.

Cela est proprement insane, parce qu'il n'est pas exact que la femme ruée — d'un bloc ou autrement! — vers le seul plaisir, vers l'Amour, soit un type essentiellement moderne, étant, je pense, de tous les temps, mais il est vrai qu'autrefois le vulgaire désordre n'apparaissait pas nécessairement poétique...; parce qu'on ne voit pas comment l'Amour, ainsi entendu, qui

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