Dans son admirable étude sur la Vie de Jésus
qu'il sent bien qu'une précision trop sèche altérerait la vérité supérieure de son récit. S'il fait presque semblant parfois de se laisser entraîner pour un moment à la commune illusion, c'est pour mieux montrer comment elle a pu naître, grandir et devenir maîtresse du monde aux âges de moindre culture. Ce dessin un peu vague, ces lignes flottantes, ces couleurs indécises où les esprits absolus, inflexibles, voient des défauts , sont peut-être le triomphe de l'art, quand il faut peindre ces figures idéales , à la fois humaines et divines , ces doux mirages , moitié terrestres et moitié célestes, qui apparaissent à notre pauvre race soutfrante dans son rêve de bonheur et de justice, dans sa soif de l'infini. Ce que la rigueur critique a pu perdre d'un côté , la vérité historique et la raison l'ont gagné de l'autre : plus il a agrandi la part de la poésie, plus il a réduit celle du miracle; tout ce qu'il a donné à l'idéal, il l'a ôté au merveifleux. 11 est donc bien vrai que l'érudition toute pure et le grand mouvement philosophique de l'Angleterre et de l'Allemagne n'eussent point sufîi à produire cette œuvre : il y fallait tout à
la fois un chrétien , presque un prêtre , né au sein du véritable catholicisme , encore tout imprégné de sa substance , ayant bu dès l'âge le plus tendre le lait de l'Évangile et le sang du Crucifié , et le fils d'une race pauvre , naïve , respectueuse et grave, ayant gardé la simplicité de ses mœurs et l'énergie de sa foi première à travers toutes nos révolutions morales et économiques ; il y fallait l'habitant d'une contrée pittoresque, ayant puisé de bonne heure dans le spectacle d'une nature fortement caractérisée un sens artistique assez fin, non seulement pour sentir les paysages de la Terre-Sainte en les regardant à travers l'Évangile , et pour mieux sentir aussi l'Évangile en le replaçant comme dans son cadre, mais encore pour mettre son œuvre juste au point, au ton de son époque (car ce que les esprits absolus ont appelé des concessions ne sont point ici des concessions de fond , d'idées, mais des concessions de forme et de style, de ces sacrifices que le peintre est obligé de faire à l'œil du spectateur); enfin, il fallait surtout, pour nous transporter dans un pays idéaUste comme la Galilée , fenfant d'une
patrie essentiellement idéaliste comme la Bretagne : et qui sait si cette mystérieuse ville dis, engloutie par la mer. dont l'auteur des Souvenirs nous parle à la première page de son livre et dont il lui semble entendre parfois encore les cloches lointaines au fond de son cœur, qui sait si cette cité n'a pas été bâtie par ces marins orientaux qui allèrent peupler jadis les cotes de l'Irlande et du pays de Galles ?
Ainsi , les dons naturels du poète et du peintre , le génie attendri d'un grand artiste n'étaient pas moins indispensables à l'œuvre au fond religieuse, j'ai presque envie de dire au sacerdoce de M. Renan, que les longs travaux de l'érudit et du critique. C'est grâce à l'assemblage unique de ces dons si rares qu'il a pu sentir et rendre mieux que personne l'âme de Jésus , et résoudre aussi mieux que personne ce double problème : déplacer le miracle, et chasser le surnaturel du divin.
Et maintenant que nous avons suivi dans son œuvre la double trace de sa nature primitive et de son éducation sulpicienne , il s'en faut bt^aucoup que nous ayons fait le tour de Ihomme et que nous le tenions tout entier. Dans cette complexion déjà si riche sont venus se fondre plus lard des éléments nouveaux : l'élément grec et lélément oriental . L'historien , pour accomplir son œuvre , a dû visiter le riant pays de Génézareth, où le Fils de l'homme prêchait les petits et les pauvres , les pêcheurs et les
a. RENAX. 63
femmes sur les bords du lac de Tibériade. Mais c'est à Athènes qu'il ressentit l'impression la plus forte de sa vie : il découvrit en l'art grec le triomphe de la Raison ; 1 idéal lui apparut pour la première fois réalisé , c cristallisé en marbre pentélique »; cette révélation de la grandeur vraie et simple l'atteignit jusqu'au fond de l'âme.
« Jusque-là j'avais cru que la perfection n'est pas de ce monde ; une seule révélation me paraissait se rapprocher de l'absolu. Depuis longtemps, je ne croyais plus au miracle dans le sens propre du mot ; cependant la destinée unique du peuple juif, aboutissant à Jésus et au christianisme, m'apparaissait comme quelque chose de tout à fait à part. Or, voici qua côté du miracle juif, venait se placer, pour moi, le miracle grec, une chose qui n'a existé qu'une fois, qui ne s'était jamais vue, qui ne se reverra plus . mais dont l'effet durera éternellement , je veux dire un type de beauté éternelle... Quand je vis l'Acropole , j'eus la révélation du divin , comme je l'avais eue la première fois que je sentis vivre l'Évangile en apercevant la vallée
64 FIGURES LITTHR A 1RES.
du Jourdain des hauteurs de Casyoun. Le monde entier alors me parut barbare... >)
Cette impression a été chez lui aussi durable que vive, et il semble que la parfaite beauté de l'art grec soit devenue la suprême aspiration de son génie. La visite à Athènes n'expliquet-elle pas ces lignes sur la Tentation du Christ, d'Ary Scheffer : « Toute philosophie est nécessairement imparfaite, puisqu'elle aspire à renfermer l'infini dans un cadre limité : l'Art seul est infini... C'est ainsi que l'Art nous apparaît comme le plus haut degré de la critique ; on y arrive le jour où, convaincu de Tinsuffisance de tous les systèmes, on arrive à la sagesse... »
On peut croire que ce jour, pour M. Renan, fut celui oii il monta la première fois à l'Acropole. « Les heures que je passais sur la colline sacrée étaient des heures de prière. » Et il nous la donne, sa prière, hymne admirable d'élévation et de fraîcheur, pareil à tout ce que la poésie hellénique a produit de plus suave et de plus exquis :
« 0 noblesse ! ô beauté simple et vraie ! déesse dont le culte signifie raison et sagesse, toi dont
le temple est une leçon éternelle de conscience et de sincérité, j'arrive tard au seuil de tes mystères; j'apporte à ton autel beaucoup de remords... )) Et alors, avec l'enthousiasme qu'excitent en lui ces merveilles jusque-là ignorées, il épand devant elles son âme et son génie. Là, sous le ciel d'azur, il se rappelle sa triste et brumeuse Armorique, l'humble clan de laboureurs et de marins d'où il est né. les bardits et les cantiques qui berçaient son enfance : « Tu ne peux te figurer le charme que les magiciens barbares ont mis dans ces vers, et combien il m'en coûte de suivre la raison toute nue ! » Mais, pour plaire à Athènè, sa nouvelle déesse, il veut arracher de son cœur « toute fibre qui n'est pas raison et art pur... Le monde ne sera sauvé qu'en revenant à toi, qu'en répudiant ses attaches barbares!... »
La déesse n'est pas restée insensible à ces accents enivrés , à cette adoration passionnée et sincère. Il semble qu'on entende une voix sortir du temple, et répondre au jeune étranger :
0 poète ! quelle ruse est la tienne ! Comme si tu ignorais que mon âme n'est pas toute en ces monuments éphémères, destinés à périr, moins vite peut-être, mais aussi sûrement que les temples de tes contrées! Comme si tu ignorais qu'elle est éparse et vivante dans les chants de mes poètes, dans les entretiens de mes philosophes, dans les harangues de mes orateurs, dans les actions de mes héros ! Il y a longtemps, ô charmant barbare, que tu l'as découvert, le pays de lumière , d'éloquence et de raison ; il y a longtemps que, par le seul effort de ta sincérité, tu as gravi les sommets de la montagne sainte. Ce n'est pas d'aujourd'hui que tu t'es agenouillé au seuil de ma demeure, et que tu as répandu au pied de mes autels la fleur de ta sagesse. Lorsqu'à l'ombre de ces vieux cloîtres où coula ton enfance, tu t'ignorais encore, tu te cherchais toi-même, déjà tes nobles veilles réjouissaient mon cœur; car je sentais que tu venais à moi, et je voyais autour de ton sourire voltiger les abeilles des lèvres de Platon. Tu le sais bien , que tu es digne d'entrer dans mon temple : car je te reconnais « fils légitime des
vrais inventeurs de la beauté » ^; pour toi aussi, « la nature est une conseillère d'élégance, une maîtresse de droiture et de vertu » ^ ; tu as la belle humeur, la joie de vivre, la noble sérénité de THellas ; tu n'as jamais eu le souci de la mort, ce sentiment presque inconnu de mes fils. Cependant ne sois pas ingrat pour un passé dont je ne suis point jalouse ; tu n'as pas besoin de le répudier pour me plaire : il n'y a pas si loin de Socrate à Jésus ! Laisse vibrer au fond de ton âme les chants naïfs de tes ancêtres : ils sont la basse harmonieuse de tes chants nouveaux. Ne renie pas ta mélancolique Bretagne : dans sa mer sombre, dans ses froides et vertes fontaines, dans les yeux de ses jeunes filles, où se mire le ciel, tu as senti l'infini, dont les reflets mystérieux ont jeté sur ton œuvre une lueur nouvelle, qui m'étonne et me charme. Tu en sais bien la douceur pénétrante, puisque tu crains déjà de t'ennuyer près de ta déesse chérie, puisque « raison et bon sens ne suffisent