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Sainte-Beuve , iVoîa'eai^ Lundis, t. II, p

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pouvait l'alteindre. C'est seulement à Saint-Sulpice de Paris qu'il fut mis pour la première fois en présence de la Bible, et c'est là que, par l'étude de la théologie, des langues sémi-tiques et de l'exégèse allemande, il reconnut définitivement « les vraies raisons de croire au christianisme el aussi les vraies raisons de ne pas y adhérer». Nous touchons au nœud de ce drame psychologique, l'un des plus intéressants et peut-être le plus original de tous ceux auxquels il nous a été donné d'assister en ce siècle, si fécond en crises analogues.

« Une seule erreur, dit-il, prouve qu'une Église n'est pas infaillible ; une seule partie faible prouve qu'un livre n'est pas révélé, .. Or, l'étude attentive que je faisais de la Bible... me prouvait que ce livre n'était pas plus exempt qu'aucun autre livre antique de contradictions, d'inadvertances, d'erreurs... Il n'est plus possible de soutenir que la seconde partie d'Isaïe soit disaïe. Le livre de Daniel, que toute l'orthodoxie rapporte au temps de la captivité, est un apocryphe composé en 169 et 110 avant Jésus-Christ. Le

livre de Judith est une impossibilité historique. L'attribution du Pentateuque à Moïse est insoutenable, etc.. Or , on n'est pas catholique si l'on s'écarte sur un seul de ces points de la thèse traditionnelle. »

Ce ne furent donc pas les sciences naturelles ni la philosophie qui le détachèrent du catholicisme, comme on l'a souvent répété : ce fut l'analyse des textes. Son Histoire des Origines du Christianisme a été le couronnement de l'exégèse allemande, comme Y Encyclopédie et le Dictionmiire philosophique ont été préparés par les théologiens protestants, comme la Réforme est née de l'invention de l'imprimerie et de la rénovation philologique qui en fut la suite. C'est qu'en effet les textes primitifs nous en apprennent plus sur les révolutions de l'esprit humain que les œuvres les plus achevées de nos littétératures modernes, de même que l'anatomie des squelettes préhistoriques nous fait mieux connaître les révolutions du globe que la contemplation des plus belles statues grecques.

Cette crise singulière, toute de raison, d'analyse et de méthode, ne fut point aussi orageuse

que celle d'un Lamennais ou d'un Jouffroy. M. Renan ne souffrit pas longtemps de la foi qu'il n'avait plus. Sans la crainte d'affliger sa mère, ses amis, ses maîtres, il eût été remis encore plus vite en équilibre, parce qu'il se savait parfaitement honnête. Au sortir de là, il était mûr; il lui restait encore à recevoir les influences successives de la Grèce , de l'Orient et du monde parisien ; mais les fondements de sa critique étaient posés. Ses lettres intimes de 1845 et de 1846, publiées à la suite des Souveniis , paraissent écrites d'hier. Il y constate déjà les contradictions de sa pensée , et déjà il en prend son parti : « Telle est ma position intellectuelle, que je puis paraître telle chose à celui-ci; telle chose à celui-là, sans rien feindre,, sans que l'un ni l'autre se trompent... Je me suis débarrassé du joug importun de la conséquence... Dieu me pardonnera-t-il pour avoir admis simullanément ce que réclament simultanément mes diflerentes facultés , quoique je ne puisse concilier leurs exigences contraires? i\'y a-t-il pas des époques dans l'histoire de l'esprit humain où la contra-

Ne croirait-on pas lire un passage de la réponse qu'il adressait naguère à M. Pasteur*? Est-il un homme qui , à quarante ans de distance, soit resté plus identique à lui-même , et n'avions-nous pas raison de dire que l'unité de sa vie intellectuelle est frappante?

A cette heure décisive où il va descendre, pour ne plus les remonter en soutane, les marches de S.iint-Sulpice , tout son avenir se déroule à ses yeux avec une étonnante clarté :

« L'homme, dit-il, ne peut jamais être assez sûr de sa pensée pour jurer fidélité à tel ou tel système qu'il regarde maintenant comme le vrai. Tout ce qu'il peut, c'est de se consacrer à la vérité, quelle qu'elle soit, el de disposer son cœur à la suiwe partout où il croira la voir, dùt-il lui en coûter les plus pénibles sacrifices... Quant à la position extérieure que cela me fera, n'importe. .Je ne me classerai nulle part... Je suis fort égoïste : retranché en moi-même, je me moque de tout. J'espère me faire de quoi vivre.

1. <^ Il y a des sujets où il est bon de se contredire. » (Discours à TAcadémie. Réception de M. Pasteur.)

Les gens qui ne me connaîtront pas me classeront parmi ceux avec qui je sympathise le moins : tant pis, ils se tromperont. Pour avoir de l'influence il faut arborer un drapeau et être dogmatique. Allons, tant mieux pour ceux qui en ont le cœur. Moi, j'aime mieux caresser ma petite pensée et ne pas mentir. Que si, par un retour qui n'est pas sans exemple, une telle manière devient influente, c'est bon; on viendra à moi, mais je ne me mêlerai pas à ces tourbes... » (Septembre 1846.)

Il trace d'avance son rôle futur et tout le programme de son œuvre :

(j Qui fondera parmi nous le christianisme rationnel et critique? .Je crois avoir trouvé dans quelques écrivains allemands le vrai mode de christianisme qui nous convient. Puissé-je voir le jour où ce christianisme prendra une forme capable de satisfaire les besoins de notre temps î Puissé-je moi-même coopérer à cette grande œuvre! »

Ce mot sur l'Allemagne nous expliquerait sa tranquillité relative dans cette crise , si son humeur naturelle n'y suffisait pas. En même temps

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que l'exégèse l'avait séparé des dogmes et avait détruit dans son âme la religion de son enfance, la philosophie germanique y avait déposé en quelque sorte les germes d'une foi nouvelle, en lui montrant tout ce que sa raison pouvait conserver du christianisme, c'est-à-dire l'esprit de l'Évangile. Si, à Saint-Sulpice, il s'était contenté d'étudier la philosophie allemande, il se fût sans doute arrêté à Herder; et qui sait s'il n'eût pas embrassé le protestantisme pour pouvoir être philosophe sans cesser d'«*trc chrétien (de même que, en sortant d'Issy, il s'était arrêté à Malebranche et à Thomas Reid)? La critique philologique et historique ne lui permit pas ce moyen terme, et l'obligea de sortir de la zone neutre oii ces ministres de Jésus-Christ s'étaient tenus autrefois pour penser à l'aise.

Réciproquement , s'il s'était enfermé dans les études philologiques avec M. Le Hir, son savant compatriote , dont il suivait le cours d'hébreu à Saint-Sulpice et qu'il suppléa bientôt , et avec M. Quatremère. dont, par une faveur spéciale, il put suivre le cours de syriaque au Collège de France , il eût très probablement abouti au ratio-

nalisme sec et tranchant du dix-huitième siècle ; la philosophie allemande, qui conciliait un esprit hautement religieux avec Tesprit critique, lui révéla ce qu'il cherchait , ce qu'il sentait confusément, un christianisme libre, épuré, dépouillé de tout ce qui est incompatible avec la science. Ce fut une nouvelle source de vie morale pour M. Renan ; c'en fut une aussi pour notre pays. A ce moment, l'esprit français classique avait donné tout ce qu'il pouvait doimer; la veine cartésienne était à peu près épuisée. Le génie étranger vint heureusement renouveler la philosophie française comme il avait renouvelé le roman et le théâtre; par là. on peut dire que M. Renan a accompli dans Tordre philosophique une œuvre analogue, parallèle à celle que Victor Hugo a accomplie dans l'ordre poétique. Les races gréco-latines sont naturellement éloquentes, leur esprit logique éprouve le besoin de tout simplifier, de tout ramener à l'unité et à l'abstraction : tel, en philosophie. Descartes; tels, au théâtre, nos tragiques du dix-septième siècle. Mais n'est-il pas vrai ([ue les variations et les métamorphoses infinies de la nature et de la vie

ne se prêtent pas toujours à ces moules artificiels, et qu'elles les brisent? Assurément, notre philosophie du dix-huiiième siècle, fécondée par TAngleterre, éclairée déjà par les sciences naturelles, réalisa un progrès considérable, et l'œuvre de la philosophie allemande, l'œuvre de M. Renan lui-même, eussent été impossibles sans les luttes héroïques de nos glorieux pères (c'est en quoi peut-être on serait tenté de lui demander un acte de foi et de reconnaissance plus net et plus ferme à l'égard de la Révolution) ; mais observons qu'en attaquant le surnaturel, le dix-huitième siècle n'expliquait point ou expliquait mal comment s'était produite la foi au surnaturel; il détruisait la religion, mais aussi il écartait les problèmes que la rehgion s'était flattée jusque-là de résoudre; en un mot, il n'agissait que dans l'ordre logique , laissant de côté l'ordre sentimental , n'essayant pas de satisfaire les aspirations obstinées de l'homme vers l'infmi. La méthode abstraite du dix-huitième siècle, en nous montrant tout ce que nous ne pouvons pas croire, ne nous montrait pas pourquoi l'on y a cru; l'originalité de la philo-

Sophie allemande, à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, et, après elle, l'originalité de M. Renan, est d'avoir remplacé cette méthode abstraite par la méthode historique, qui seule peut nous rendre compte des évolutions successives de la pensée humaine, et qui, en substituant l'étude des religions à une religion, l'étude des philosophies aune philosophie, ne sépare point cette science de celle de l'homme, qui les a inventées presque sans le savoir.

C'est là la différence capitale entre l'école polémique du siècle dernier, qui attaquait les religions par l'ironie et le sarcasme, et l'école historique du nôtre, qui les étudie avec une sympathie respectueuse. Sans doute, nous préférons celle-ci ; mais n'oublions pas que nous construisons sur le terrain que nos pères ont déblayé; ces deux œuvres, en apparence contradictoires, se complètent l'une l'autre ; sans Voltaire, nous n'aurions pas Renan.

Nous venons de voir ce qu'il doit à l'Allemagne, et lui-même, avec une généreuse courtoisie, s'est plu à le reconnaître; est-ce sa modestie sulpicienne qui l'a empêché d'être aussi explicite sur ce qu'il y a ajouté de son propre fonds? Il a indiqué, il est vrai, en passant, que l'école des protestants de Tubingue. auxquels, par la faute des catholiques , les études sur Jésus et l'âge apostolique s'étaient trouvées presque exclusivement abandonnées jusqu'alors, ne brillaient point par le tact littéraire et par la mesure.

Oui, M. Renan, en s'assimilant toute la moelle germanique, a su garder la simplicité élégante et la grâce de l'esprit français; oui. le souffle léger, le doux rayon de notre génie se joue dans son œuvre à travers la forêt herc^Tiienne ; et cette harmonie savante et exquise donne à l'écrivain une place unique dans l'histoire des httératures modernes . Mais ce n'est pas assez dire : il ne se distingue pas seulement des théologiens allemands par la variété des nuances, par la finesse de l'analyse morale, par l'imagination divinatrice ; il n'a pas seulement sur eux l'avantage d'être né et resté longtemps catholique, — ce qui est bien quelque chose lorsqu'il s'agit de raconter la formation et d'expliquer l'esprit du cathohcisme ; — il en diffère surtout en ce qu'il a reconstitué la personnalité de Jésus, qu'ils avaient en quelque sorte dissoute en même temps que sa divinité. L'hégélianisme . appliquant la philosophie du fieri à l'évolution religieuse comme à tout le reste, ne voyait dans V Christ que le rayonnement de l'espril chrétien à travers les âges : la personne de Jésus, sa parole, s'étaient, si je puis dire, volatilisées

SOUS l'action de l'exégèse : c'est l'impression que donne le livre de Strauss. Au contraire, dans l'ouvrage de M. Renan. Jésus revit et parle; l'ancien sulpicien a accompli une véritable restauration historique et religieuse : il a ressuscité le dieu.

11 y a ici tout un ordre de sentiments que l'auteur ne doit à personne , et où reparaît l'instinct de sa race; tel trait, telle nuance, va plus avant dans le sujet que toutes les analyses des théologiens. Comme il sent et comme il traduit le langage naïf et sublime de la mansuétude, de la pitié! Il s'est tellement pénétré de son modèle, qu'il semble avoir gagné quelque chose de lui pour le peindre. Non, certes, la combinaison de la science germanique avec l'esprit français n'eût point suffi à produire ce chef-d'œuvre, dont les deux peuples avaient esquissé jusqu'alors tant de faibles et imparfaites ébauches, et que. seul, il a eu la gloire de réaliser; non, toute cette forte éducation sulpicienne ne nous expliquerait point la Vie de Jésus, si nous ne connaissions pas les origines de l'auteur et le milieu idéaliste où s'écoula sa pre-

mière jeunesse. C'est par le sens tout poétique du christianisme qu'il a été éminemment propre à en raconter la formation. En effet, dans l'histoire d'une légende, l'événement n'est que le point de départ, l'occasion accidentelle; ce qu'il faut faire comprendre, c'est le mystérieux travail de l'imagination populaire. 11 ne suffisait pas de faire revivre l'agitateur obscur de la Judée, donl les historiens contemporains ne mentionnent même pas le nom ; il fallait expliquer cette sorte de cristallisation poétique qui s'est formée peu à peu autour de sa mémoire. M. Renan a démêlé délicatement la complexité du grand mystère en séparant le personnage imaginaire du personnage réel ; il a conservé avec un soin pieux la part inévitable de l'illusion humaine, tout en laissant de côté le surnaturel; enfin on peut lui appliquer ce qu'il a dit de son héros ; (( 11 est l'homme qui a cru le plus énergiqueraent à la réalité de l'idéal. »

te là la séduction et la puissance de sa Vie de Jésus : il repousse le miracle matériel qui bouleverse les lois physiques, mais il retient et il éclaire le phénomène psychologique : la réalité

transfigurée par l'imagination des hommes. Le rêve céleste de Jésus, la noble illusion de ses disciples, nul ne les a mieux compris, nul n'en a mieux rendu la douce et héroïque ivresse. On sent qu'il a porté le dieu en lui avant d'en chanter la sublime aventure. Il en est encore tout frémissant et tout ému.

On lui a reproché d'avoir fait à la poésie une* trop large part, d"y avoir sacrifié parfois quelque chose de la rigueur de sa critique. Nous pourrions discuter ce reproche à propos de ses autres livres, des parties essentiellement historiques de son œuvre, je veux dire de celles qui reposent sur des textes authentiques et des témoignages précis ; mais nous le comprenons moins quand il s'agit, suivant l'expression de M. Havet S du « seul personnage historique qui n'ait pas eu d'histoire » . Ici , encore une fois, les faits sont relativement peu de chose ; ce qui importe, c'est l'esprit. Si l'historien laisse dans la pénombre quelque détail matériel, s'il rejette en marge ou en note quelque trait exact , c'est

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