ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CO .N TEM P 0 R AI N E
(Baudelaire, M. Renan, Flaubert, M. Taine , Stendhal K)
Février 1884.
Le principal mérite de ce livre, très original et très médité, est d'explorer un des filons les plus nouveaux de la critique. La science moderne a tenté de refaire la littérature après la philosophie. Stendhal, dans ses nombreux essais, a, le premier, appliqué les procédés de la physiologie
J. 1 vol. iii-12, LemeiTC. C'était le premier ouvraj^^e en prose de M. Paul Bourget.
aux études morales en s'inspirant de Cabanis: Sainte-Beuve a pratiqué dune façon relative, sans parti pris systématique , et M. Taine a érigé en code la théorie de la race, du milieu et du moment M. Paul Bourget, lui, repart du point où s'est arrêté l'auteur de la Philosophie de Vart : il n'étudie pas la formation de l'écrivain ; il l prend tout formé et observe son action particulière sur l'esprit de la société contemporaine; il analyse, non les causes, mais les caractères et les effets de l'œuvre ; il examine les idées et les sensations de l'artiste sans en rechercher l'origine et tâche de saisir les fils mystérieux et magnétiques par où elles agitent le siècle.
En un mot, tandis que M. Taine va de la vie à l'œuvre, M. Bourget va de l'œuvre à la société. L'un, botaniste des intelligences, étudiant les lois de a végétation humaine, démontre comment telle ou telle température morale détermine l'apparition de telle ou telle espèce d'art ; il suit la plante depuis le germe jusqu'à la floraison. L'autre en décompose les propriétés, poisons et vertus, et, en sens inverse, essaye de noter les variationb qu'elle fait subir à l'atmosphère am-
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biante. Aussi, tandis que M. Taine s'efforce de réduire l'artiste à une faculté maîtresse, de s'élever à ce point qui domine dans Thomme tous les contraires, d'atteindre enfin la source de l'être moral, M. Bourget, redescendant la pente, s'ingénie à suivre les courants divers par où l'âme de l'écrivain s'infiltre .et se répand entre les hommes. Tel est le dessein du jeune auteur, dessein dont on pourrait assurément trouver de? ébauches dans la critique contemporaine, mais qui n'avait pas encore été mis en œuvre d'une façon spéciale, ni développé avec tant de suite, de finesse et d'éclat.
Pour être réalisé d'une façon rigoureuse, un tel dessein exigerait tout à la fois une somme d'expériences multiples et une complexion intellectuelle très particulière. Au psychologue tel que le rêve M. Bourget, il ne suffirait pas de connaître à fond la littérature, qui n'est, après tout, qu'une traduction de la vie, un vaste répertoire d'images * ; il ne suffn-ait pas d'avoir beaucoup
1. cr II faut beaucoup rabattre des écrits, et, lorsqu'on dit que la littérature est l'expression de la société, il con-
vécu dans Ibs livres *, qui ne peuvent donner qu'une expérience de seconde main : il faudrait aussi, pour calculer la portée morale des écrits et vérifier les documents qu'ils fournissent, avoir pratiqué et étudié l'humanité en ses aspects les plus divers, à tous les degrés de l'échelle, et surtout dans les passions, dans les affaires, dans les crises où Tàmc paraît à nu. Ainsi ont fait tous les grands moralistes ; ainsi a fait l'un des maîtres préférés de M. Bourget, Stendhal. Autrement vos observations, au heu d'embrasser l'ensemble d'une société et d'une époque , ne portent que sur certains points particuliers, sur telle Qu telle fraction de la société, sur un groupe, ou sur vous-même : elles sont partielles, ou individuelles.
11 est donc indispensable que le psychologue (puisque psychologue il y a) unisse la science de l'homme à celle des lettres : à cette condition seulement, son àme deviendra en quelque sorte
vient de ne l'entendre qu'avec bien des précautions et des
réserves. » — Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. VIII, p. 86.