a D'habitude , les curieux de psychologie mènent une
existence de cabinet. » — Bourget, Essais, etc.; Stendhal,
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le miroir de l'àme contemporaine. Mais ce n'est pas tout : si le miroir est infléchi dans tel ou tel sens, coloré de telle ou telle façon, si le psychologue apporte dans ses observations un tempérament artiste très accusé, une sensibilité et une imagination intenses, une philosophie et une poétique personnelles, n'est-il pas à craindre que ses études ne perdent en exactitude scientifique ce qu'elles pourront gagner en mouvement et en originalité? Un tel défaut est évidemment plus difficile à éviter en ce genre de critique abstraite, qui ne s'appuie ni sur l'histoire, ni sur la physiologie, ni sur la philologie : art de divination, d'intuition délicate, par lequel le moraliste doit entrer dans l'âme de ses semblables pour y saisir les traces de l'action httéraire, comme le chimiste, par ses réactifs, fait ressortir les traces de poison dans un corps. Si une sensibilité très aiguisée l'aide à pénétrer plus avant dans le milieu et dans l'àme des écrivains, à mieux sentir toutes les nuances de leur pensée; si une imagination fertile lui permet d'exprimer ces nuances avec plus de vivacité (et c'est là que M. Bourget excelle), ne risquent-elles pas aussi
d'égarer parfois son jugement, d'exagérer à ses yeux l'influence de l'art en général et de tel artiste en particulier? N'ira-t il pas rechercher dans la littérature ses propres impressions , prêter ses idées aux autres, ériger des faits particuliers en théories générales, en un mot subordonner sa critique à ses sympathies et à ses affinités de poète ? M. Bourget a-t-il toujours évité ces écueils du genre séduisant et périlleux où il >ient de faire une si brillante reconnaissance? L'a-t-il même essayé? Est-ce nous, ou est-ce lui. qu'il poursuit à travers les œuvres contemporaines? Est-ce l'âme du siècle qu'il dépeint, ou bien son âme, réfléchie dans les écrits du siècle? 11 étudie chez les autres les impressions et les émotions qu'il a ressenties; il ramène tout à ses perceptions internes; il se regarde dans notre littérature comme dans un miroir qui double les maux dont il souffre ou dont il croit souffrir. On pourrait écrire toute l'histoire de sa vie avec des extraits de son livre. C'est lui-même qui apparaît dans le pessimisme de Baudelaire, dans le cosmopolitisme de Beyle , dans le dilettantisme de M. Renan ; ce sont ses propres passions intellec-
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tuelles qui brillent dans ses paradoxes féconds sur la décadence, sur la démocratie, sur le rêve aristocratique de M. Renan, sur les théories politiques de M. Taine. Sa critique (comme ses autres écrits, poésies, romans, impressions de voyage) est essentiellement subjective, et, dès lors, elle ne saurait prétendre à une extrême rigueur scientifique : mais par là même elle est peut-être plus vivante, plus attachante, parce que sous l'écrivain on sent l'homme, et sous le jeu des idées la lutte des sentiments. Ce n'est plus tout à fait le dessein primitif; mais l'auteur s'est dit sans doute que. ne pouvant se flatter, à trente et un ans, de connaître la France contemporaine aussi bien que sa littérature, il serait déjà très intéressant, au point de vue de la science de l'homme, de nous montrer l'action de cette littérature sur lui-même et sur son groupe. Et cela est en effet d"un puissant intérêt lorsque l'auteur est un esprit d'une rare distinction et d'un très haut titre, l'un des patriciens et des princes de notre génération — ou , pour parler plus justement ^ de la génération qui précède la nôtre.
C'est donc lui qu'il faut connaître d'abord, c'est sa complexioQ intellectuelle et sa philosophie qu'il faut essayer de définir, pour comprendre sous quel angle particulier il envisage la vie et l'art, et pour saisir le lien qui l'unit aux écrivains dont il est à la fois l'historien moral vi la résultante, et qui les unit entre eux.
La faculté maîtresse de ce jeune et fier esprit est J'analyse; par là, il est bien de la famille française : le génie de l'analyse morale n'est-il pas, sous les formes les plus diverses, le trait essentiel et permanent de notre race ? Mais , à côté du philosophe, il y a en M. Bourget un poète, un poète romantique. qui, par ses aspirations idéalistes, son goût de la profondeur et de l'abstraction, un sens particulier du pittoresque et un invincible spleen, se rattache évidemment aux races du Nord : il a la nostalgie de la littérature , des cités
et des campagnes anglaises M il a peu de goût pour l'esprit français classique, dont il trouve la logique superficielle, rimagination indigente, et aussi, je le crains, pour le style clair, vif et simple des vrais maîtres de notre langue ^ Or, cette dualité de sa nature, tantôt favorable, tantôt nuisible à sa critique, et qui, au point de vue purement esthétique, crée des harmonies savantes et exquises, est aussi une cause de souffrances et de déchirements intimes. Le jeune poète, dominé à la fois par son imagination et par certaines idées philosophiques, s'est formé, au début de la vie. un idéal de bonheur: il a ambitionné une grande puissance d'artiste, un grand amour ^ ; et, comme le bonheur qu'on fait dépendre des passions répond rarement à l'idéal rêvé, comme les amours de poî'tes viennent de la tète plus que du cœur, et comme le philosophe le recon-
1. Voy. les Lacs anglais et Sensations d'Oxford. — (.\ouvelle Reloue.)
2. M. Bonrget, cependant, a publié récemment , daas la Xouvelle Revue , un roman intitulé Deuxième amour, dont le style est déjà beaucoup plus clair, plus dépouillé.
3. Voir ses poèmes : la Vie inquiète, Ed^l, les Aveux, — Lemerre.
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naît avec amertume eu même temps qu'il découvre souvent dans la femme qu'il s'imagine aimer une àme moins belle que le visage, il se produit un choc, un douloureux conflit entre l'espoir et la réalité : de là des blessures intimes que l'analyse, en les sondant, irrite et aigrit.
Nous étonnerons-nous dès lors que M. Bourget, qui recherche avidement dans la littérature des cas analogues au sien, s'attache aux êtres doués à la fois de la faculté d'imagination et du pouvoir d'analyse, et souffrant de cette dualité? La partie de la littérature réaliste qui confine au romantisme, la fanillo des Reiié et des Adolphe, de tous les inquiets qui tentent un douloureux effort pour changer leur destinée, devait naturellement lui offrir maint exemple de ce désaccord entre les aspirations de lliomme et les réalités de l'existence : c'est Baudelaire, ce « catholique désabusé, devenu un libertin analyseur et mystique » , qui , ne croyant plus à un paradis vrai, cherche des paradis artificiels et, dévoré par le spleen, se traîne dans la débauche et appelle la mort; c'est Flaubert, ce poète aux
prises avec l'esprit critique, ce romantique aux prises avec la platitude de la bourgeoisie provinciale, cet athlète aux prises avec la maladie, a en contradiction avec son milieu, avec son temps et avec lui-même » ; c'est, dans la fiction, madame Bovary,. « avec sa maison trop étroite et ses rêves trop hauts » , et qui voit ses rêves « tomber dans la boue comme des hirondelles blessées » ; c'est julien Sorel . cet aîné de Ruy Blas et de Rolla, avec la poésie en moins et l'analyse en plus, cette démonstration vivante du théorème de Y Éthique, de Spinoza : « La force j)ar laquelle l'homme persévère dans l'existence est limitée, et la puissance des causes extérieures la surpasse infiniment ^ »
Et, comme ces natures compliquées qui ont reçu les influences multiples , non seulement de leur race , mais des races étrangères , viennent généralement sur le tard, dans les civilisations avancées ; comme , d'autre part , s'il faut en croire notre auteur, plus une intelligence est complexe , plus elle est réfractaire à la réalité et