Voy. Éthique, III, exp
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concevoir les choses, que les mois maladie et santé n'ont point de sens; mais cependant le poète blessé et meurtri souffre, et Ja vie lui arrache de sourds gémissements. 11 est probable qu'un jour l'analyse finira, suivant une loi assez générale, par se rendre maîtresse de ses facultés poétiques (^ comme chez Sainte-Beuve ou chez M. Sully Prudhomme); mais, pour le moment, le savant, qui veut vaincre, et le poète, qui ne veut pas mourir, se livrent d'étranges combats dans cette jeune tête .
N'est-ce pas un spectacle curieux et piquant de voir la httérature contemporaine à travers Tesprit d'un jeune Parisien , spinoziste à la Taine . sensuahste à la Stendhal . pessimiste à la Schopenhauer? C'est un cas unique et bizarre, produit par cette littérature même, et qui nous permet d'en définir l'esprit général et d'en mesurer Tinfluence. Non certes que nous prétendions réduire à une unité factice des intelligences aussi dissemblables et aussi inégales (alors que nous ne croyons pas pouvoir réduire à l'unité les facultés diverses d'un seul esprit, même avec les puissants instruments d'approximation de >L Taine) \
mais tous ces écrivains ont respiré le même air. subi le climat d'une même saison historique; c'est cette atmosphère morale dont on peut dès maintenant apprécier la nature et les principaux éléments.
Pour comprendre qu'une même disposition d'esprit s'est manifestée par les œuvres en apparence les plus diverses, et pour saisir le lien de parenté qui les nuit, il faut se représenter les grandes découvertes scientifiques de la première moitié de ce siècle, qui ont développé nos moyens d'action sur les forces de la nature, et la série des phénomènes sociaux qui en est sortie : l'essor considérable de l'industrie et du commerce, partant, de la fortune publique et du bien-être, les privilèges politiques concédés pen-
dant trente ans à la seule richesse, enfin le culte des intérêts positifs. La France, depuis la monarchie de Juillet, a la passion de la richesse, comme elle a eu celle de légalité civile au" moment de la Révolution, et celle de la gloire militaire sous le premier Empire. A partir du " milieu du siècle , la méthode expérimentale règne partout en maîtresse absolue. Les vrais grands hommes de cette période sont des hommes de science , un Claude Bernard , un Pasteur, un Littré , un Lesseps. C'est le faii qui triomphe, dans la politique avec M. d( Morny, au théâtre avec M. Dumas fils, dans le roman avec M. Flaubert, dans la philosophie avec M. Taim' : le fatalisme, par où Spinoza, Helvétius et Schopenhauer se rejoignent , est le pivot , l'axe central du système . Tous les écrivains de cette période, quelles que soient la diversité de leur génie et l'inégalité de leur mérite, tous , qu'ils le veuillent ou non , qu'ils le sachent ou non, sont profondément imbus de cet esprit, qui, depuis trente ans, souffle sur les plus hauts sommets de notre littérature . Ceux-là même qui paraissent s'en éloigner le plus en
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sont profondément atteints; voyez le coryphée, l'artiste souverain de cette génération. M. Renan : à travers les métamorphoses infinies de sa pen- "^ée, nous cherchons l'idée du droit, de la justice, une direction morale de l'homme et de la société: nous ne les trouvons pas. Son idéal est tout intellectuel ; ce sont des motifs intellectuels , des raisonnements , des analyses de textes, non des considérations morales, qui font détaché de l'Église catholique ; peu sen faut que l'art ne soit, à ses yeux, le dernier mot de la sagesse. Sa conception du devoir, qui se réduit à la règle des mœurs, à l'amour du travail ou aux actes généreux inspirés par d'heureuses passions, ne ressemble guère à V impératif catégorique de Kant, indissolublement uni à l'autonomie de la raison; nous ne trouvons ce principe de lautonomie ni dans sa morale ni dans sa politique. En métaphysique, s'il adopte la théorie hégélienne du devenir, et s'il reconnaît que « le but du monde est le développement de l'esprit », il n'y assigne point à l'homme une mission, ni des devoirs dictés par la conscience. La suprématie de l'intelligence comme moyen , le bonheur
pour but, tel est le fond de sa philosophie, que voilent , sans le cacher , les fantaisies et les grâces ailées d'une poésie incomparable ; et c'est ainsi qu'il arrive enfin, par l'éclectism»' esthétique , à répéter le mot de VEcclésioste et à considérer la vie comme un spectacle.
Le triomphe du fait par l'action de la science s'est manifesté aussi en littérature par une réaction violente contre le faux idéalisme et la fausse sentimentalité du romantisme, tels qu'on les voit s'épanouir dans la première manière de George Sand . On a éprouvé le b^'soin de se retremper, à tout prix, dans la réalité. Aussi M. Bourget, pareil en cela à toute l'école (y compris M. Renan), a-t-il une tendance visible à restreindre outre mesure la portée de la révolution romantique qui, en rompant les digues vermoulues, a accompli au théâtre et dans le roman une œuvre parallèle à celle de la critique et de l'histoire ; et , s'il est vrai que dans l'exécution des œuvres le romantisme dramatique est demeuré inférieur, il n'en faut pas moins reconnaître l'analogie des principes au nom desquels , cette double révolution a eu lieu. Mais ce qui
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est évident, c'est que le réalisme, pour s'être retourné violemment contre le romantisme et pour . renier ses origines, n'est pas moins sorti de lui. Le romantisme avait glorifié la passion ; le réalisme a étalé le vice. Le romantisme avait remplacé les idées par les images ; le réalisme a remplacé les images par les faits. Les classiques ayant épuisé le beau, les romantiques ont peint tour à tour le beau et le laid ; les réalistes peignent le laid seul. j^
C'est dans Stendhal qu'on voit poindre cette évolution de l'art français. On sait que M. Taine, dans l'introduction à VHistoire de la littérature anglaise, l'appelle « le plus grand psychologue du siècle et des siècles précédents », et certes M. Bourget foutre qu'il a dû trouver, j'imagine, dans la jeunesse de Beyle plus d'un trait de ressemblance avec sa propre vie ) , ne s'est point trompé en mettant l'auteur de VAmour au nombre de nos écrivains les plus récents, pas plus que Beyle lui-uiême ne se trompait en disant : « J'aurai peut-être quelque succès vers dSt-O ou 80. » M. Bourget aurait pu le placer à l'entrée de sa galerie : car Stendhal est le lien entre la
pliilosopliie sensualiste du dix-huitième siècle et la philosophie fataliste de nos jours, et il est en même temps, si je puis dire, le pivot sur lequel la littérature française a tourné du romantisme au réalisme. Ce radical du romantisme est en hostilité ouverte avec la renaissance chrétienne de Chateaubriand et avec l'effort spirituahste de madame de Staël ; ce hardi cavalier d'avant-gardo se retourne pour tirer sur ses troupes : ainsi il a encore un pied dans le camp romantique et il en a déjà un dans le camp réaliste. Disciple du dix huitième siècle , il est le précurseur de la littérature actuelle, et c'est là peut-être qu'on voit le mieux comment le réalisme, en même temps qu'il a été une réaction contre le romantisme, a été amené et préparé par lui. On retrouve partout les traces de l'influence de Stendhal dans les écrits postérieurs : est-il besoin de rappeler l'action profonde qu'il a eue sur Balzac (voyez l'étude placée en tête de la Chartreuse de Parme, où l'auteur de Vautrin et de Rastigjciac appelle le comte de Mosca c un caractère immense, subUme »). et sur Mérimée, dont le
Théâtre de Clan Gazul a servi de type et de modèle à M. Alexandre Dumas fds? Baudelaire tout en le critiquant , s'est beaucoup inspiré de lui, l'a même copié sans le dire^ et lui a pris sa définition du romantisme. On aperçoit dans le cosmopolitisme de Stendhal le germe du dilettantisme de M. Renan : pour l'auteur de YHistoire de la Peinture en Italie comme pour l'auteur des Souvenirs d'enfance et de jeunesse . la vie est « une charmante promenade à travers la réalité ». Tout le procédé de MM. Erckmann- Chatrian sort du récit de la bataille de Waterloo dans la Chartreuse. Il n'est pas jusqu'à la facture de Beyle, jusqu'à ses secrets de métier, qu'on n'ait imités de cent façons : on retrouve sa manière dans les tètes de chapitre des études de M. Bourget, dans ces titres courts, énigmatiques, si alléchants et si piquants pour la curiosité du lecteur.
Il serait plus étonnant de constater que M. Bourget a pris le Rouf/e et le Noir pour type du roman moderne et semble même avoir
1. Voy. les Curiosités esthétiques, ch. m, et le dernier chapitre du Salon de 846 : De l'héroïsme de la vie moderne.
écrit l'Irréparable selon la méthode de Stendhal, si nous ne connaissions leur philosophie commune . Le libre arbitre étant supprimé, l'homme est, suivant le mot de Spinoza, « un automate spirituel », un problème de mécanique ou. comme dit >I. Tainc, c un théorème qui marche. » Dès lors, le roman devient une psychologie en récit, une biographie allégorique; les personnages ne sont point des hommes ; ce sont des abstractions, des formules qui ont des bras et des jambes, ou, pour mieux dire, des assemblages de formules : car, par une complication qui réjouit le cœur de M. Bourget, mais qui n'était guère du goût de Sainte-Beuve, Beyle ne se contente pas, comme les romantiques et comme Flaubert , Théophile Gautier , etc. , de montrer une disproportion entre le personnage et sa destinée : c'est dans le même individu, comme Julien Sorel , qu'il imagine la disproportion, la discordance initiale ; il lui prête les instincts les plus contradictoires , et il met ces instincts aux prises. De là des phénomènes hybrides , des chimères , des monstres , qui s'agitent et ne vivent pas ; de là un genre faux,
pamdoxal et arbitraire, qui ne ressemble en rien à la nature.
La révolution réaliste, préparée sous la Reslauration par Stendhal et sous la monarchie de Juillet par Balzac, triomphe décidément avec l'avènement du second empire. Alors les fictions romanesques ou dramatiques n'offrent plus des analyses de passions, des peintures de caractères. Le romancier montre la croissance d'une plante qui se développe suivant les lois de l'histoire naturelle: ce n'est plus une héroïne, c'est un sujet ; et la philosophie du chef-d'œuvre de Flaubert se résume dans ce mot de Charles Bovary : C'est la faute de la fatalité. »
L'homme de théâtre nous présente le choc de thèses juridiques personnifiées; il met aux prises des formules ou des articles de loi; on supprime les transitions et les nuances , on ne garde que les faits ; et c'est ainsi qu'on arrivera peu k peu à l'allégorie pure^ Quoi d'étonnant si, dans un tel mouvement, la poésie a été écrasée, et si le seul poète dramatique de cette période,