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Essais sur les Fables de La Fontaine, III

M. PAUL BOIRGET. lOo

détails matériels et, ce qui est plus grave, par un sang-froid brutal dans la peinture du vice. Le fatalisme, nous l'avons vu, supprime à la fois le sens moral et le uoût : Far liste reproduit donc indifféremment tous les phénomènes moraux ou matériels; la science a-t-elle souci de l'harmonie et de la beauté? Y a-t-il quelque chose de laid, d'inutile, d'insipide, au regard du savant? Tout. dans la nature et dans l'humanité , n'a-t-il pas droit à son attention égale ? Pour le physiologiste, la plus horrible maladie n'est-elle pas la plus belle ? M. Paul Bourget fera-t-il un jour la synthèse de ses belles études? Pourra-t-il et osera-t-il la faire ? Non que nous le croyions homme à reculer devant les effrayantes conséquences de sa philosophie au point de vue politique et au point de vue moral : nous ne doutons pas que, s'il vient à traiter de questions sociales en étudiant un homme tel que Proudhon, par exemple , il ne se rencontre avec Hobbes : car. comme on Ta dit éloquemment, « le monde, pour qui n'y voit que le jeu de la force, appartient à la force » ; mais c'est aux conclusions littéraires et esthétiques de sa doctrine que nous l'attendons, el nous

serions bien surpris si l'artiste, amoureux du beau, ne se révoltait pas là-contre .

A étaler en plein jour ou aux feux de la rampe les trous et les taches de la guenille humaine, on risque de perdre le respect de ses semblables ; on fait gloire d étouffer la sensibilité : dureté, froideur, sécheresse, tels sont les caractères communs à tous ces écrivains ; il leur manque le don de sympathie, tlte milk of human kindness. Excepté M. Renan, que sa belle humeur maintient en joie, ils sont tristes. L'orgueil est un des traits saillants de l'école ; et ce serait une étude piquante pour le psychologue de comparer les diverses formes du mépris chez Stendhal, chez Flaubert , chez M. Renan , etc. On cherche surtout à étonner; si l'on peut effrayer, c'est le triomphe de l'art (voir Stendhal, Baudelaire Henri Heine , Proudhon ) ; on prend des airs machiavéliques ou sataniques; on veut avant tout paraître fort; ici comme dans le style, on se préoccupe moins de la vérité que de l'effet à produire: or, tant qu'on y pense, on n'y atteint qu'à demi. J'en veux un peu, je l'avoue, à M. Bourget de n'avoir pas laissé entendre ce

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que cette rouerie littéraire, ce désir d'étonner, renferme d'ingénuité puérile.

Et maintenant regardez le fond de leur âme et voyez les contradictions où ils s'usent : les grands, les puissants, un Taine, un Renan, essayent de demeurer d'accord avec eux-mêmes et atteignent à une impassibilité relative; mais quelle tristesse profonde dans la résignation apparente du premier ! et, à travers toutes les incertitudes du second, quelle soif d'atTirmation quand même, quel besoin de croire à tout prix! D'autres , qui se proclament spinozistes , tombent dans le pessimisme, et, ruinant leur système par cette inconséquence, affirment inconsciemment leur liberté en substituant une vue personnelle et subjective de l'univers à l'ordre universel des choses (c'est le cas de M. Bourget ) ; d'autres enfin, moins forts, et qui sans doute n'ont jamais eu de philosophie, se réfugient, comme des enfants, dans le mysticisme, — ou dans l'opium. Pas un seul n'est tout à fait conséquent avec lui-même ; chacun se débat , à sa manière , contre les étreintes du fatalisme ; leur conscience crie contre la doctrine qui voudrait Tetoufter, et

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le philosophe la réfute par cela seul qu'il prend la peine de la défendre : luttes émouvantes et pathétiques qui sont le fond même de la France contemporaine; admirables sujets d'observations et d'expériences pour le moraliste ou pour le politique!

Si le penseur accepte ces antinomies comme une nécessité, et non seulement les accepte, mais s'en amuse ; s'il assiste au conflit de ses propres idées comme à un jeu, à un divertissement, il est un dilettante. On conçoit que le penseur imbu de la philosophie sensualiste se trouve porté, plus que tout autre, au dilettantisme : il essaye de tout pour trouver le bonheur. Le cerveau n'est plus le siège de la volonté et de la raison, un outil pour la conquête du vrai et du juste; c'est un instrument de jouissance :

on pense pour être heureux, a En somme, dit M. Taine, le sens le plus sensible, le plucapable de plaisirs nouveaux et divers, c'est 1' cerveau ^ » — « La riche et prodigieuse variété des phénomènes, dit M. Bourget, se résume en quelques lois qui sont comme les fioles d'opium , mères du songe grandiose... » Il lit Baudelaire et M. Renan, « en leur demandant une même sorte d'excitation » ; la littérature , pour lui , est un haschisch. Décrivant les voluptés de la méditation : (^ Le philosophe, dit-il. en poursuivant cette extase souveraine de son cerveau, est le frère du joueur et du débauché, comme du héros et du martyr. » Ainsi la pensée ellemême devient une sorte d'ivresse sensuelle. D'autre part, le Prospero de M. Renan dit, à propos des sociétés de tempérance : « C'est là une véritable indignité : priver les simples gens de la seule joie qu'ils ont, en leur promettant un paradis qu'ils n'auront pas!... Allons donc! pauvres vies déflorées!... Pourquoi voulez-vous empêcher ces malheureux de 6e plonger un

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