Voir t. lî, p
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rieiice ceux qui se trompent, et, à choisir entre deux nécessités pénibles, aiment encore mieux reconnaître vos succès, même sans mesure, que de vous aider à les conquérir ou k les accroître! Il y a toujours quelque chose dans les erreurs d 'autrui qui n'est point pour leur déplaire. Sainte-Beuve ne connaissait pas ces petitesses . Il avait ses passions : i Je suis plus sensible, disait il, à certains gros défauts qu'à certain ordre de qualités. » (II, 94.) Il eut même peut-être, une fois ou deux, ses injustices. Mais il était sincère, — principal élément de l'autorité chez le critique : un peu quinteux, comme Boileau, mais, comme lui aussi, très honnête homme.
On saisit au vif, dans cette Correspondance, sa manière de travailler, de rassembler les matériaux, de remonter aux sources, d'étudier consciencieusement les moindres détails, de ne hasarder aucun fait, si mince qu'il soit, sans vérification ; on se sent pris de respect et de sympathie pour cette haute probité littéraire. Il avait le culte passionné de l'exactitude. Il écrit à M> Duruv : « Le beau, le bien, le
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vrai, est une belle devise, et surtout spécieuse, c'est celle de l'enseignement, celle de M. Cousin dans son fameux livre; ce n'est pas la mienne, oserai-je l'avouer? Si j'avais une devise, ce serait le vrai, le vrai seul. — Et que le beau et le bien s'en tirent ensuite comme ils pourront! » (II, 41.)
Les formules oratoires de Cousin l'agaçaient; il n'avait aucun goût pour ces périodes curieus«'ment élaborées en pastiche du dix-septième siècle, sous lesquelles on sent si peu de conviction humaine et de réalité. Lhomme tout entier ne devait guère lui être sympathique, si ce n'est par quelques boutades dans la conversation. 11 n'avait pas besoin d'être poussé à bout par les procédés véritablement étranges du grand éclectique, qui eut le tort de ne se gêner pas plus avec lui qu'avec tout le monde, et de lui déflorer son sujet favori, sa grande œuvre de Port-Rojjal. Cousin venait de publier un volume de Mélanges où il avait inséré des lettres de madame de Longueville dont Sainte-Beuve lui avait communiqué contldemment les copies. — Ce n'était pas la
première fois qu'il usait de ce procédé peu délicat : déjà, à propos de Pascal et de sa soiur Jacqueline, et aussi de Domat, il avait enlevé à Sainte-Beuve la primeur de ses documents. Celui-ci avait d'abord gardé le silence; il le rompit enfin, comme on va voir :
«... C'est la troisième fois depuis un an que vous étendez la main pour prendre devant moi directement le plat dont j allais me servir, et que je me croyais réservé par une sorte de droit des gens et de civilité, qui, en effet, n'existe plus... Voyez-vous, quand je dis que l'homme n'est pas libre et que je ne crois pas à la liberté, c'est que je sais bien que vous n'êtes pas libre de ne pas faire ces choses et de résister à l'entraînement de votre appétit. Quoi qu'il en soit, de ce que j'ai consenti à être votre obligé dans une circonstance importante,., il n'est pas dit que je doive supporter ce manque d'égards, de procédés, qui, dans votre entrain . ne s'arrêtera sans doute pas là ; je veux, au moins de moi à vous, m'en plaindre et vous dire que je le ressens, v
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Cette lettre rappelle la réponse de Cousin à quelqu'un qui lui réclamait; pour la troisième ou la quatrième fois, un manuscrit précieux de Malebranche, qu'un amateur trop coutiant avait eu l'imprudence de lui prêter. « Enfin, disait l'intermédiaire, il réclame son manuscrit; après tout, il en a le droit 1 » Et alors Cousin, mis au pied du mur et faisant explosion avec une ingénuité effrontée : (c Eh bien, oui, mon cher Nisard, il a son droit; mais j'ai ma passion! » Et il garda le manuscrit.
Même sans être provoqué aussi gravement, Sainte-Beuve ne résistait guère au plaisir, qui se confondait pour lui avec le devoir, de dire sa pensée. 11 ne ménageait point les amourspropres, et sa franchise, lorsqu'il avait de l'humeur, ce qui n'était point rare, allait parfois jusqu'à la rudesse. Le sexe même ne l'arrêtait pas. Madame Louise Colet avait eu l'imprudence de lui demander d'abord une préface, puis un article; à la fin, Sainte- Beuve impatienté lui répond : « Madame, vous penserez de moi ce qu'il vous plaira de penser, et, qui plus est, vous direz et impri-
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inercz tout ce que vous trouverez bon de dire et d'imprimer... Je ne vous demande qu'une seule chose: de vous admirer en silence, sans être obligé d'expliquer au public le point juste où je cesse de vous admirer. Cette demande est modeste, madame, et je ne puis croire que vous insistiez pour m'en faire départir. Ce serait d'ailleurs inutilement ; car je suis sans loisir et déterminé à choisir moi-même mes sujets d'étude. Je vous supplie encore une fois, madame, de m'accorder la paix, que je n'ai jamais violée à votre égard, et de me permettre d'être un critique silencieux et un admirateur de société pour vos œuvres. » (I, 187.)
Vous imaginez si, en recevant cette épître, madame Colet eût volontiei-s donné à Sainte- Beuve ce qu'elle avait déjà donné à Alphonse Karr : un coup de couteau. On sait que l'auteur des Guêpes, qui ne fut pas autrement blessé, se contenta de suspendre cette arme au mur de son cabinet avec l'inscription suivante :
Donné par madame Louise Colet dans le dos.
La fille de Fontanes avait prié Sainte-Beuv. de faire un portrait de son père pour l'édition des œuvres complètes de l'écrivain impérial. Sainte-Beuve fit le portrait : qui ressemblait trop, paraît-il : car la comtesse de Fontaneréclama certaines retouches. Le critique en agréa quelques-unes, mais il vint un moment où sa bonne volonté s'arrêta. Madame de Fontanes n'obtint rien de plus. « Sur tout au monde, lui écrit-il. je céderais; — pas sur lechoses de plume, quand une fois je crois avoir dit. C'est mon faible ; me le voudrez-vous pardonner ? De tout ceci je conclus qu'il est impos.sible que la notice entre dans l'édition : de votre côté, un devoir; du mien, un sentiment que je ne sais comment appeler, mais qui est ma nature même. »
Ces scrupules si honorables se retrouvent partout dans son œuvre. Qu'il s'agisse d'un écrivain illustre ou d'un débutant, il emploie la même méthode quasi scientifique, les mêmes balances, les mêmes instruments de précision. Cette méthode minutieuse peut présenter des inconvénients lorsqu'il s'agit d'étudier une
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doctrine philosophique, d'embrasser une vaste synthèse; mais en littérature et en histoire il est impossible de pousser plus loin la justesse: c'est, à notre sens, l'idéal de la critique.
Cùmmcnt cet esprit si indépendant, si Jibéral, a-t-il abouti au Sénat du second Empire? Nous avons vu ainsi, depuis quelques années, de ces contradictions étranges : des libéraux devenir autoritaires, des libres-penseurs se tourner vers les soutiens de la politique ultramontaine , de purs esprits ne plus croire qu'à la force.
Peut-être ne lui aurait-il pas déplu de jouer le rôle des Cousin, des Guizot, des Villemain, lui qui, au fond, avec raison, se sentait au moins leur égal. Mais il manquait de l'outil indispen-
sable pour un [tel rôle : il n'était pas orateur.
Il put, du moins dans un discours écrit, défendre la liberté de penser au milieu de riiidifférence générale, du dédain et du bruit des conversations. « J'éprouve comme vous , écrivait-il à M. Scherer, un sentiment de tristesse, de penser que ces vérités si élémentaires sont des paradoxes scandaleux pour des hommes qui représentent le pays...
» En tordant tous ces catholiques, on n'en tirerait pas l'âme d'un bon chrétien... Il y a dans leur fait une grande inintelligence et une absolue inexpérience intellectuelle. Ils vivent dans leur cercle, fiers d'eux-mêmes, gourmés dans leur dignité, et complent pour peu un écrivain venu du dehors. Les races sont antipathiques. Peutêtre ai-je eu tort de me laisser transporter dans un milieu où l'air renfermé donne au sang un autre cours; mais, d'un autre côté, quand je vois quel retentissement une parole, partie d'un de ces poiuts qui sont un foyer central , produit à l'instant par toute la France, combien elle rallie à l'instant de cœurs et d'esprits, je ne puis me repentir... >■> (II, 18:2.)
Ainsi, il n'était devenu sénateur que pour combattre ie Sénat de plus près.
Il ne se faisait pas d'illusion sur la solidité et la durée du régime. Il voyait la chute de l'Empire aussi bien que celle du pouvoir temporel (II, 221) et la prédisait nettement. Le It août 1868 , il écrit à M. do Lescure : « Vous êtes près du ministre le plus influent (M. Rouher)... Dites-lui bien que, si l'on n'y prend garde et au plus tôt, les choses s'en vont, se dissolvent, et que tout sera ensuite à la merci du premier événement. L'Empire est bien malade! Comment, après tant de gloire, est-on entré dans la période du mépris? Si Ton ne fait quelque chose de très marqué et au plus tôt , la désaffection marchera à pas rapides. Pourquoi ne pas déclarer franchement un ministère constitutionnel? » (II, 329.)
Ainsi, vers la fin de sa vie, qui devait précéder de bien peu celle du césarisme, il revenait à la liberté ; mais, embarqué dans l'Empire et dans ses redoutables aventures, il ne voyait plus qu'un moyen d'en sortir : l'Empire libéral ; — moyen d'en sortir en effet, mais non pas comme il l'entendait : car l'Empire libéral était un cas
liTatologique, un phénomène non viable, gros de catastrophes à rintérieur ou à l'extérieur, et peut-être des deux côtés à la fois.
La' véritable cause de son accession cà un régime qu'il savait perdu, c'était la fatigue : il avait accepté du souverain « le droit d'être malade ». Son existence, surtout à partir du 12 octobre 1849, où il commença ses Lundis siu. Constitutionnel, avait été prodigieusement surmenée. De semaine en semaine, c'était un perpéluel coup de feu : « C'est, disait-il, une corvée continue et assujettie, une vie de prolétaire littéraire! » Il ne pouvait un peu reprendre haleine que le dimanche soir et le lundi matin. (I, 184.) Il écrivait à un de ses amis, à propos d'une étude qui lui plaisait : « Je ne puis, comme vous, y choisir un coin et dire : Je suis là chez moi. 11 me faut passer outre, ne pas séjourner, mais traverser et brûler le pays. Ailleurs! toujours aillews ! Ohl mon Dieu! quand donc nous reposerons-nous? »
11 ne se reposa que dans la mort, amenée par la maladie qu'aggravèrent ses travaux mêmes.
A la quantité de livres qu'il absorbait en une
semaine pour faire un seul article, il faut ajouter la difficulté de composer rapidement, tout en produisant beaucoup. Il explique à plusieurs reprises qu'il n'avait d'idées que le lendemain d'une lecture; le livre lu, il restait « songeur et coi ». Ses idées, disait-il, ne venaient que 0 goutte à goutte » ; mais , par l'eff'et de cette cristallisation mystérieuse dont il a souvent parlé , plus d'une goutte s'est changée en perle. Dans ses lettres, on le voit à l'œuvre comme l'abeille à travers le cristal. Tels passages sur la mode en littérature, sur la poésie, sur le réalisme , et bien d'autres qu'il nous faut omettre, sont de la meilleure veine des Lundis. « Je ne cherche que la vérité, dit-il, et j'ai la manie de la pousser même, au besoin, jusqu'.i la réalité... » Oui , jusqu'à la réalité; mai», si sa curiosité le mène parfois à analyser, it cela dans le Moniteur officiel, la Fanny de M. Feydau, devant l'ultra-réalisme il s'arrête, ri il dit à M. Zola: « Holà! » — « Votre œuvre, lui écrit-il très justement , en réduisant l'art à n'être que la seule et simple vérité, me parait hors de cette vérité. »
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Quanta Baudelaire, c'est autre chose : il Je goûte particulièrement, en gourmet raffiné et blasé qu'il est. Cependant il lui donne d'excellents conseils pour compléter et relever sa manière: " Vous dites quelque part , en marquan'. le réveil spirituel qui se fait le matin après les nuits mal passées :
a Dans la brute assoupie un ange se réveille. »
C'est cet ange que j'invoque en vous... Que si vous l'eussiez fait intervenir un peu plus souvent en deux ou trois endroits bien distincts, cela eut suffi pour que votre pensée se dégageât, pour que tous ces rêves du mal, toutes ces formes obscures et tous ces bizarres entrelacements où s'est lassée votre fantaisie parussent dans leur vrai jour, c'est-à-dire à demi dispersés déjà et prêts à s'enfuir devant la lumière. Votre livre alors eût offert comme une Tentation de saint Antoine au moment où l'aube approche. .. Laissez-moi vous donner un conseil qui surprendrait ceux qui vous connaissent : Vous vous déliez trop de la passion, c'est chez vous une théorie, vous accordez trop à l'esprit, à la combinaison. Lais-
sez-vous faire, ne craignez pas tant de sentir comme les autres, n'ayez jamais peur d'être trop commun; vous aurez toujours assez, dans votre finesse d'expression, de quoi vous distinguer... »
II fallait vraiment que Baudelaire fût déjà bien perdu pour ne pas se modifier après une pareille lettre I II y en a beaucoup de la sorte en ces deux volumes, et c'est un fin plaisir que d'y saisir sur le \âf , en pleine sincérité, en plein jet de familiarité étincelante, l'écrivain exquis, — et l'homme, qui en est inséparable, et qui n'était pas , il s'en faut de beaucoup , si desséché qu'on l'a voulu dire.
Quoique la meilleure partie de son sens moral se fût, en quelque sorte, réfugiée dans son sens critique, il aima toujours à faire le bien, autant qu'à dire la vérité .
EDGAR OUINET
EDGAR OUINET