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LE GLOBE

Mars 1879.

Lorsque la Franco, délivrée du premier Empire, respira enlin, la politique, l'industrie, la poésie, l'histoire, si longtemps comprimées, firent explosion. La tribune parlementaire retentit d'accents qu'on n'avait pas entendus depuis 89.

1. Fragments littéraires, de M. P. -F. Dubois (de la Loire-Inférieure), articles extraits du Globe (1824-1830), avec une Notice biographique de M. Vacherot. — 2 vol. in-8% chez Ernest Thorin.

De jeunes poètes brisèrent le vieux moule classique trop étroit; la philosophie, la critique, rajeunies, agrandies par un cosmopolitisme salutaire, refleurirent dans la liberté. La reprise des relations commerciales et diplomatiques créa un mouvement d'idées qui s'étendit bientôt de Paris à la province , et de la province à l'étranger. 11 y eut alors comme une seconde Renaissance, et la Restauration ne fut pas seulement politique : les lettres, les sciences, les arts furent renouvelés en même temps que la nation ellemême.

Tandis que ce grand courant entraînait le pays vers de nouvelles destinées , le parti du passé tâchait d'y mettre obstacle : l'ultramontanisme , vainement combattu non seulement par le parti libéral, mais aussi par les catholiques les plus sincères, par le duc de Broglie à la tribune de la Chambre des Pairs, par M. de Montlosier à la barre des tribunaux, par M. de Keratry dans la presse, détournait peu à peu le gouvernement des voies de la Charte et commençait ce mouvement de réaction qui devait entraîner la monarchie légitime à sa perte ,

creuser un abîme entre la France . moderne et l'Église romaine, enfin compromettre les destinées de la religion elle-même. L'ère des persécutions se rouvrit. Tout ce qui était suspect d'indépendance à l'égard de la faction cléricale fut chassé du pouvoir et des fonctions officielles. L'Université, comme tout le reste, se vit expurgée violemment, et de jeunes maîtres furent brisés pour n'avoir pas voulu faillir aux libérales traditions de ce grand corps , Parmi eux se trouvait Théodore Jouffroy, et celui dont nous allons parler aujourd'hui, M. Paul Dubois, qui était alors professeur de rhétorique à Paris, au lycée Charlemagne .

Ce n'est pas la seule fois que l" Université eut à subir la persécution et que ses maîtres, pour être restés fidèles à leur conscience et à leur temps , se virent enlever en un jour le fruit d'une laborieuse jeunesse. M. Dubois n'oublia jamais l'injustice dont il avait été victime; et ceux qui, plus tard, furent frappés, eux aussi, pour n'avoir pas voulu abdiquer leur libre arbitre, trouvèrent en cet homme de cœur un défenseur ardent et convaincu.

i82 FIGURES LITTÉRAIRES.

Cette disgrâce imméritée devint, par un juste retour des choses , roccasion de sa renommée. II avait alors vingt-huit ans ; il se trouvait sans position, sans ressources, mais plein didées et de talent: il proposa à quelques jeunes gens comme lui, encore ignorés du public et deuxmêmes, de se réunir et de fonder un journal bien modeste , purement littéraire , qui paraîtrait seulement trois fois par semaine. Ce journal fut ie Globe.

Revendiquer la liberté littéraire, combattre les préjugés nationaux, admirer les chefs-d'œuvre étrangers à Tégal des nôtres, initier la France à toutes les littératures , et , réciproquement , interpréter à l'Europe le génie français en le renouvelant, secouer le joug des doctrines pseudo-classiques et de la littérature impériale, guider et modérer la révolution poétique, conséquence de l'autre révolution : tel était l'objet <1« l'œuvre nouvelle.

Dans le premier numéro, M. Dubois disait : « En commençant-, nous serons faibles. » 11 ne le fut pas longtemps : il sut bientôt i^rouper autour de lui de nombreux collaborateurs , et les tenir unis sous sa direction habile et délicate , tout en laissant à chacun son initiative personnelle et sa liberté d'action. Dès 182L M. Thiers fait dans le Globe le com})le rendu du Salon, sous la signature Y...; Chateaubriand, Guizot, Benjamin Constant, Victor Cousin, Villemain, Augustin Thierry y paraissent de temps à autre ;

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Armand Carrel y conte l'histoire d'Angleterre et celle de notre Révolution ; le général Philippe de Ségur donne des fragments inédits de son Histoire de Napoléon ; M. de Salvandy , de son Histoire de Sobieski-, M. Patin, de ses Tragiques grecs ; Victor Hugo , de son Cromwell et de la Préface de ce drame (6 décembre 1827 j.

Mais ces écrivains déjà célèbres n'étaient que des collaborateurs accidentels, irréguliers : les rédacteurs habituels du Globe étaient , avec M. Dubois, M. Duchàtel, qui traitait principalement les questions économiques ; 31. Duvergier de Hauranne, qui, après Voltaire, faisait connaître à la France la politique et la littérature anglaises; Jouffroy, qui, ayant débuté par une série darticles sur la révolution" grecque, continuait par ses admirables études de philosophie et son immortel article. Comment les dogmes finissent ; Damiron, qui, pendant deux ans et demi de suite, écrivit sur les philosophes contemporains; Charles Magnin, chargé en partie du théâtre; Vitet , qui, à vingt-deux ans, se montrait déjà critique d'art de premier ordre; M. de Rémusat, qui, maniant tous le*

sujets avec une souplesse et une variété infinies , secondait vivement M. Dubois et menait avec son directeur et ami la fameuse campagne du journal, devenu quotidien et politique, contre le ministère Polignac. — Pierre Leroux . qui avait fondé le Globe avec Dubois . y écrivait peu. M. Barthélémy Saint-Hilaire écrivait et administrait ; c'était lui qui portait le poids de l'affaire . Enfin , le docteur Bertrand et M . Boulin s'occupaient des sciences, — ce qui était encore une innovation dans la presse française.

Mais, à côté de ces rédacteurs qui étaient en même temps fondateurs et propriétaires, et, sous Jeur direction , nombre d écrivains , attirés par le succès , venaient prendre part à Tceuvre commune , les uns signant de leur nom ou de leurs initiales , les autres cachés sous un pseudonyme. Tout esprit Ubéral tenait à honneur d'y paraître. Bien des liommes alors inconnus, qui sont entrés dans la célébrité , y firent leurs premières armes : Sainte-Beuve, J.-J. Ampère, Desclozeaux, Charles Benouard, Charles Lenormant, Trognon, Bosseeuw Saint-Hilaire, Charles Comte , Charles Lucas , Lherminier , Hippolyte

Rolle; et, parmi les étrangers, Mignano, Rosellini, Rossi, etc.

A cette brillante jeunesse de la Restauration, si enthousiaste et si sage, si passionnée et si mûre, si amoureuse de la liberté et si respectueuse des lois , si ardente aux bonnes aventures intellectuelles et si fidèle aux règles du goût, il avait manqué jusqu'alors une direction , un guide ; ses efforts étaient dispersés . C'est la gloire de M. Dubois de l'avoir senti et d'avoir donné un centre, un lien à cette élite des intelligences de son temps.

Le succès du Globe s'étendit liientùt non seulement au monde des lettres, de l'art, de la politique, mais encore h celui de la science, de la magistrature, du barreau : « Son directeur fut tout surpris de trouver des avocats comme M. Dufaure qui applaudissaient à cette manière de comprendre et de défendre la liberté. Cette rencontre à Rordeaux de deux hommes si bien faits pour s'entendre devint l'origine d'une véritable amitié politique qui dura jusqu'à la mort de Dubois ^. y> Il y a en effet de nombreuses

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