Gargantua, ch. 23 : « Là, rompait, non la lance
voir dans cette apparente lacune une protestation indirecte contre les collèges du temps , dont il a fait une si vive satire?... « J'y mettrais le feu, s'écrie-t-il, si j'étais roi de Paris! » Et, d'autre part, qui songerait à critiquer le nombre des travaux auxquels il soumet tour à tour l'intelligence de l'enfant? En enfermant dans ce cadre à l'usage d'un seul l'infinie variété de ses propres connaissances, il n'a évidemment voulu que nous proposer un idéal : tous ne peuvent l'atteindre, chacun doit le poursuivre dans la mesure de ses forces. D'ailleurs, comment ne pas reconnaître le génie qui a donné le plan de cette révolution pédagogique, puisque aujourd'hui encore ce serait faire un progrès que d'y revenir, et que, de tous les grands hommes qui ont traité ce sujet après l'auteur de Gargantua, aucun ne l'a dépassé: ni Montaigne, « plus pratique peut-être, mais moins original^ )), ni Charron, qui a simplement classé les idées de Montaigne, ni MM. de Port-Royal,
1. D. Nisard. — Voir une étude sur VEducation dans Rabelais et dans Montaigne, dans la Revue politique et littéraire du 6 juin lb74.
qu'on eût bien étonnés peut-être en leur apprenant qu'ils marchaient dans les mêmes sentiers que le grand bouffon, ni Fénelon, plus ordonné et plus poli, comme son siècle, mais aussi moins créateur, ni Locke, dont s'est inspiré J.-J. Rousseau, ni enfin Rousseau lui-même, dont V Emile n'a point fait oublier les deux chapitres de Rabelais , V Emile, œuvre éloquente, mais artificielle et sophistique, où ce qui est vrai n'est pas neuf, et ce qui est neuf n'est pas
vrai T
Le réformateur de l'éducation, se proposant de faire des liommes, devait être l'ennemi naturel de la guerre, qui les détruit; de la guerre offensive et tyrannique, non de la guerre défensive et patriotique, qui est, pour ainsi dire, la guerre faite à la guerre. Gargantua, instruit d'après cette méthode, « instruit », c'està-dire armé, Gargantua devenu homme n'est pas seulement un savant, mais un héros, et le jour où la patrie est envahie par un allié par-
jure s nous le voyons s'élancer dans la lutte et y accomplir cent prodiges pour la défense de son peuple et de son vieux 'père -. Vainqueur \ il fait un choix éclairé entre la foule des prisonniers innocents et les quelques coupables qui ont déclaré la guerre * : il renvoie les premiers en liberté, leur promettant de faire respecter leur territoire et leur gouvernement ; quant aux seconds (écoutez! voici comme se venge l'esprit nouveau"!), le jeune prince les emploie aux presses de l'imprimerie naissante K Ainsi, les vaincus de la force deviennent entre ses mains les instruments de la pensée: noble idée, éloquent symbole, où l'on voit l'antique barbarie réduite, pour tout châtiment, à servir le progrès qu'elle a combattu, et à lui préparer de nouveaux triomphes!
Le jeune prince répond par la générosité à la félonie, il ne connaît d'autre vengeance que la
magnanimité: la clémence, cette suprême vertu que Dieu met au cœur des grands rois, vient consacrer aux yeux des hommes la gloire du jeune héros et y ajouter de nouvelles grâces.
Si nous voulons mesurer la hauteur où s'élève ici. par sa vigueur propre et par sa générosité naturelle, l'âme de Rabelais, rappelons dans notre mémoire qu'au moment où , par cette belle revanche de Tesprit sur la force, Fauteur de Gargantua flétrissait les horreurs de la guerre offensive et proposait un idéal de loyauté et de désintéressement, le Florentin Machiavel venait d'enseigner aux tyrans le droit de la force et du succès : odieux paradoxe, inspiré par le malheur à une âme souffrante et désespérée î
Ce n'est pas seulement sur les champs de bataille que Rabelais déteste la violence ou les caprices du hasard : c'est également dans les conseils. Il attaque les abus des parlements et des tribunaux comme les folies sanglantes des combats. Pourtant, ce n'est pas tout de suite qu'il commence cette périlleuse campagne : car il connaît la terrible puissance de ces assemblées,
et surtout du parlement de Paris, qui, sortant peu à peu de ses pouvoirs judiciaires, s'est arrogé des prérogatives politiques, malgré le roi et contre lui. Rabelais a même été inquiété un moment ^ : aussi est-ce avec une extrême prudence, et seulement au troisième livre de son roman, qu'il lance pour la première fois une flèche d'essai, pour ainsi parler, à l'adresse de ce corps redoutable. Mais le succès l'enhardit peu à peu, et chacun de ses prologues marque une évolution nouvelle et un progrès de son courage. D'abord, caché sous un pseudonyme, il semblait n'avoir d'autre idée que de faire rire 2; bientôt il veut être utile ^ ; plus loin, son audace croissant, il attaque ses détracteurs à visage découvert^; enfin, dans ce dernier livre qui ne vint au jour que onze ans après la mort de l'auteur, comme une sorte de legs philosophique fait en pleine liberté de conscience à la postérité, il se rend témoignage avec une