‹ Figures littérairesChapitre 52 sur 72 · V, ch. 11 à · texte numérisé non relu

V, ch. 11 à

minent tout ^ ». Quels sont ces visages livides où ils enfoncent leurs griffes ensanglantées? Ne sont-ce pas ceux de Berquin, de Dolet ou de Dubourg? Infortunés et illustres martyrs de l'intolérance et de la haine, vous êtes désormais vengés, et la postérité, qui exècre vos juges, bénit votre mémoire!

Rabelais, plein d'indignation contre les juges criminels, n'a qu'une piiié ironique pour le magistrat civil, Bridoye , qui se plaint de perdre la vue et de ne plus pouvoir lire sur les dés la sentence qu'il doit rendre. La satire est douce; on n'a pas le courage de se fâcher contre un Bridoye: que ce soit celui de RaJbelais ou celui de Beaumarchais , qu'il soit aveugle ou bègue, qu'il ait perdu ses yeux ou bien sa langue, il est plus ridicule qu'odieux. Cependant, au temps de Rabelais, Bridoye est encore puissant: tyranneau de sa petite ville, au fond d'une province, soutenu par les archers du roi, choyé par l'avocat et par le marchand, il rend plus d'une sentence suivant son intérêt ou

sa fantaisie. Les parties n'obtiennent le jugement qu'avec mille difficultés : car la procédure est inextricable ; les formes vaines et les paroles oiseuses envahissent la jurisprudence comme la littérature et la philosophie; cette scolastique, comme l'autre, a son peuple, peuple d'huissiers et de sergents, les Chicquanous , qui « gagnent leur vie à être battus ^ ».

Ce n'est pas la procédure seule , c'est le droit lui-même que Rabelais veut, à l'occasion, réformer. Ainsi, dans f Ile .sonnante, Maître Éditue proclame le partage égal des successions , « comme Raison. le veut, Nature l'ordonne et Dieu le commande ^ ».

Après les hommes de loi, voici les financiers de l'État; ce sont de « gros pendards » réunis dans un vaste pressoir, où ils pressurent les grappes de la vigne du peuple et « boivent l'or en bouteilles ^ ».

1 . Cf. Racine, Plaideurs : « Frappez ! j'ai quatre enfants à nourrir! »

Dans sa guerre à tous les abus , Rabelais n'est arrêté par rien: Église, Université, parlement, magistrature, linanccs et même royauté, il éelaire. il ébranle tout de son rire pantagruélique. Tout ce qui est injuste, tout ce qui est excessif, tout ce qui est faux, rencontre en lui un adversaire étincelant et terrible. Il malmène non moins résolument les « abstracteurs de quinte essence », alchimistes, astrologues et métaphysiciens. Le surnaturel ne trouve point grâce devant sa raison . 11 aborde les questions scienti-

fiques avec autant de vigueur que les questions politiques ou sociales. Le savant soutient et complète le penseur ; et ce serait perdre de vue une partie importante de ce génie multiple, que d'y observer seulement les qualités morales et littéraires. En effet , c'était une nouveauté bien audacieuse que d'oser loucher aux croyances, alors si répandues, sur les songes, la magie ou la sorcellerie. Pendant tout le moyen âge, la sorcière avait été une puissance redoutable : cette hideuse fille de lenfer régnait par l'épouvante sur les imaginations affolées et voyait à ses pieds un peuple tremblant; sa caverne vomissait la mort, et le diable lui-même en sortait pour faire la guerre à Dieu. Rabelais ne se laisse pas effrayer: armé du ridicule, « ce contraste naturel de la terreur humaine ^ » , il va trouver la vieille dans son antre et l'accable de ses nasardes et de ses injures'^.

Autant il déteste les erreurs grossières enfantées par la crédulité et la peur, autant il se plaît à admirer les véritables merveilles que la divine

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