Voir les Moines d'Occident, par M. de Montalembert
il perce de mille traits ces moines dégénérés, oublieux des trésors de l'érudition aussi bien que des joies célestes.
A-t-il, à ses yeux, quelque chose de rhomme, celui qui, « poids inutile de la terre,... ne laboure, comme le paysan, ne garde le pays, comme l'homme de guerre, ne guérit les malades, comme le médecin , ne prêche ni endoctrine le monde , comme le bon docteur évangélique et pédagogue, ne porte les commodités et choses nécessaires à la république, comme le marchand... ? * » .
Rabelais ne confond donc pas le clergé éclairé et vertueux avec les moines ignorants et débauchés, non plus que Molière ne confondra, dans son Tartufe, la foi sincère avec la fausse dévotion. Si les fainéants et les hypocrites imputent à l'un et à l'autre cette confusion injuste, la vérité et le sens commun font justice de leur calomnie.
En face de ces cloîtres obscurs, Rabelais élève le temple brillant du pantagruéiisme , Yahhaye de
Thélème, sur le pian du château de Chambord, qui mirait dans les eaux ses tours naissantes : manière habile et délicate de s'attirer les bonnes grâces du roi. A dire vrai, Chambord n'était guère fait pour recevoir la jeunesse studieuse: appartements innombrables et variés, escaliers mystérieux, charmanls boudoirs, alcôves discrètes , — toutes les circulations faciles heureusement combinées pour les intrigues galantes , — ce château, malgré l'apparence féodale de ses majestueuses tours et de son austère donjon , était bien plutôt le théâtre d'une cour voluptueuse que l'école où l'enfance devait grandir. Mais qu'importe le cadre, plus ou moins vraisemblable, dans lequel Rabelais a placé son tableau? Xe devait-il pas se faire pardonner la hardiesse de l'idée par la fantaisie de la forme? Ne devait-il pas plaire au roi pour avoir le droit de déplaire à d'autres? Et puis enfin, cette construction plus libre, sans murailles alentour, n'était-elle pas un progrès sur ces vieux cloîtres qui ressemblaient à des prisons, et où Rabelais, suffoqué,
n'avait pu vivre?
Si, dans la description de l'abbaye de Thé-
lènie, on ne s'attachait qu'aux choses extérieures, on croirait lire un conte de fées : Perrault luimême ne présentera rien de plus merveilleux dans Peau cVAne; ce ne sont que pierreries, bijoux, étoffes aux rares couleurs, fourrures précieuses, tous les trésors du luxe. Mais, si nous soulevons le voile brillant de cette richesse matérielle, combien serons-nous plus étonnés en voyant Rabelais donner pour règle unique à cette élégante jeunesse : « Fais ce que voudras î » La liberté dans la nature, toute la Renaissance est là. 11 y ajoute l'honneur : Ihonneur est le compagnon naturel de la hberté ^
L'idéal du cloître, suivant Rabelais, ne ressemble guère à la réalité : au lieu d'y séparer les sexes, on y reçoit les jouvenceaux de douze à dix-huit ans et les vierges de dix à quinze. Nul vœu de pauvreté : tout le monde est riche. Nul vœu d'obédience : tout le monde est libre. Nul vœu de chasteté : quand un jeune homme
1. a. Parce que gens libres, bien nés, bien instruits, conversant en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujoui-s les pousse à faits vertueux et retire de vice, lei^uel ils nommaient honneur. » (I, 57.)
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quitte l'abbaye, il peut emmener avec lui « 'une des dames, celle laquelle l'avait pris pour son dévot, et étaient ensemble mariés; et, si bien avaient vécu à Thélème en dévotion et amitié, encore mieux la continuaient-ils en mariage : autant s'entre-aimaient-ils à la fin de leurs jours, comme le premier de leurs noces » ^
Rêve charmant! simplicité de l'âge d'or! On croit lire déjà le livre célèbre qui fut lidéal du siècle suivant , cette grande pastorale de rAslrce dans laquelle figurent plus de cent personnages tous amoureux et tous vertueux , passant les heures à deviser galamment et à renouveler, sur les bords du Lignon , les cours d'Amour. Et, en effet, cette sorte de petite république imaginée par Rabelais s'explique, aussi bien que l'Astree, par le contraste des tristes réalités du temps avec cette félicité rêvée.
Il n'a fallu rien de moins que le grand mouvement d'esprit du dix-neuvième siècle avec ses aventureuses témérités d'une part . et de l'autre avec les
l. I, 57. Voyez Plutarque, Vie de Lycurgue : comme quoi, à la suite des jeux publics de jeunes filles, souvent les jeunes Lacédémoniens prenaient femme.
essais hardis d'une civilisation vierge, pour en reproduire quelque image. Sans rappeler ici les systèmes de certains utopistes sur la communauté heureuse^, ne voyons-nous pas aujourd'hui aux États-Unis jeunes garçons et jeunes filles élevés côte à côte, dans les mêmes collèges, en toute innocence comme eu toute liberté ■^? et n'est-il pas curieux de voir ainsi le plan que traçait Rabelais il y a plus de trois siècles dans une sorte de nouveau monde idéal , appliqué à présent, et par ses côtés les plus incroyables, dans le nouveau monde réel qu'un de ses contemporains, l'illustre Génois, venait alors de découvrir?
1. Campanella, Cité du Soleil; Saint-Simon, Fourier, Robert Owen, Cabet, etc. ; les Sociétés communistes des États-Unis: The communistic Socicties of the United States from Personal visit and observation, by Ch. Xordhoff, New-York, 1875.
2. Les collèges mixtes. Voyez llnstruction publique aux États-UniSj par C. Hippeau, 1" partie, chap. viii.
Si Rabelais n'avait été qu'un grand savant et un grand philosophe, ces titres suffiraient sans doute à lui mériter l'admiration de la postérité ; mais j'ignore s'ils expliqueraient assez le prodigieux succès de son hvre et sa renommée populaire. C'est qu'il est non seulement un penseur , mais encore un artiste , un poète , un admirable écrivain; c'est qu'il unit à la puissance de la raison les grâces d'une imagination étincelante, et qu'il possède les qualités les plus précieuses du génie comique, l'inven-
tion des caractères, lart de la mise en scène et l'éclat du style.
11 a d'abord ce don, qui n'appartient qu'aux plus grands parmi les poètes et les romanciers , de créer des types , nés de l'observation et de l'inspiration réunies, qui vont et viennent de plain-pied dans la nature et dans l'art.
La première personnification qui s'offre à nous dans sa « comédie humaine » ^ et qui domine toutes les autres, est celle de la royauté. Par une conception tout à fait élémentaire, mais très logique dans sa simplicité, l'auteur, se rappelant les légendes populaires ^ et peut-être aussi les gigantomachies italiennes, a fait de ses rois des géants, exprimant par là dune ma-
1. De Tlioa a dit : « Scriptuin edidit ingeniosissimuni quo vitee regnique cuDctos ordines, quasi in scenam, sub fictis nominibus produxit, et populo deridendos propinavit. »
2. La légende de Gargantua et de sa jument était l'une des plus répandues en France. V. Gargantua, Essai de mythologie celtique, par M. H. Gaidoz, dans la Revue archéologique de sept. 1858, où il conclut en disant : '.' i" Gargantua est certainement un type antérieur à Rabelais, et ce m\the est celtique ; 2° Gargantua est probablement le développement populaire d'un hercule gaulois. ^
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nière inconsciente le phénomène naissant et confus qui se nommera plus tard la centralisation monarchique, la nation résumée dans un homme. Le mot de Louis XIV : « L'État, c'est moil » François P'' pouvait presque le prononcer déjà et dire : « Le peuple , c'est moi s» ; car c'était bien la France elle-même qui était prisonnière à Pavie : la captivité d'un homme était devenue celle d'un peuple. C'est qu'alors, en effet, la cause du roi et celle du peuple étaient la même, contre la féodalité, leur commun adversaire : mieux valait un maître que mille; et, comme l'écrivain avait également besoin de cette protection puissante , il a fait de Grandgousier , de Gargantua et de Pantagruel des modèles de magnanimité, de force et d'intelligence .
A côté de l'image royale, Rabelais a tracé plusieurs caractères en quelque sorte symboliques : l'un représente la science \ l'autre l'activité - ; un troisième la vigueur ^ ; mais les