UN PELERIN VAIN- QUEUR DE LA PESTE
EN ce temps-là — c'était dans la première moitié du quatorzième siècle — les hommes étaient malades de la peste, et les animaux aussi. Mais l'hôpital d'Acquapendente, et celui de Cesena, et celui de Rimini, et la ville même de Rome, et l'hôpital de Plaisance, et la forêt voisine de cette cité, voyaient le fléau s'éloigner, dès qu'un chemineau qui s'appelait Roch, survenant auprès des malades, traçait sur eux le signe de la croix. Mystérieuse était son identité, on le savait Français, et c'était tout.
Cent ans plus tard, on se raconta, dans la chrétienté, que toutes les cimes de l'Église, réunies en concile à Constance, s'étaient un instant courbées, frémissantes, sous un vent de peste qui passait, et qui peut-être allait
les faucher; et que Roch, solennellement invoqué dans ces 2issiscs de l'Église universelle, avait écarté les menaces de mort. Cet acte posthume, au cours de Tannée 14 14 ou 141 5, acheva de fonder sa gloire. Les affres humaines se rappelèrent désormais tout ce que son nom même avait de secourable, et sa biographie, au bout d'un siècle et demi, commença de tenter les plumes pieuses.
Elles le présentèrent comme un jeune' homme de grande famille qui, pouvant devenir un personnage en sa ville de MontpeUier, s'était, au lendemain de la mort de SCS parents, volontairement appauvri et volontairement déclassé. Souvent il avait vu des pèlerins porter leurs dévotions à Notre-Dame-des-Tables, la vieille madone de la cité, qui présidait à tous les grands épisodes de la vie municipale, et de la vie corporative, et de la vie universitaire, et qui naguère, paraît-il, avait accordé la naissance de Roch aux prières d'une mère sexagénaire. Ces pèlerins priaient, se faisaient héberger à l'hospice, et puis allaient plus loin, toujours plus loin. Roch, de bonne heure, avait admiré ces pieds glorieux et douloureux, qu'aucune longueur de route ne lassait; et lorsque à V^igc de vingt ans, séduit par l'idéal franciscain, il eut démoli, de ses propres mains, le beau pan de façade sociale où sa vie eût pu s'abriter, lorsqu'il fut détaché de tout, il put, à son tour, se faire migrateur, de sanctuaire en sanctuaire.
Il s'en était allé vers les madones fameuses, vers les saints tombeaux près desquels on quêtait des grâces, vers
les grandes reliques que Rome conservait ; mais brusquement, sur sa route, avait surgi, des lèvres des pestiférés, Fappel de la détresse humaine; et les pérégrinations de Roch, entreprises pour servir Dieu, avaient mis Dieu au service des hommes. Car on disait que les scènes racontées aux Actes des Apôtres^ — guérisons prodigieuses obtenues au nom du Christ par l'imposition des mains ou par le signe de la croix, — se renouvelaient au passage de Roch, et que Dieu répondait à l'angoisse apeurée des peuples, à la confiance supppliante des liturgies, en armant victorieusement contre la peste le geste et la parole de ce vagabond. Sous les regards des foules, Roch passait en guérisseur : en lui s'incarnait, par de visibles et palpables merveilles, la fonction sociale du pèlerin. Et la multiplicité même de ses bienfaits rappelait à la masse chrétienne que, par un phénomène de mystique suppléance, les pèlerins méritaient des grâces, et qu'ensuite, par un mystique rayonnement, ils les semaient.
Un jour vint où le jeune Tertiaire sentit lui-même les atteintes de la peste ; et dans ces salles d'hôpital où les guérisons dont il avait lui-même été l'ouvrier avaient assoupi le lugubre concert des plaintes humaines, il apparut à Roch que sa propre plainte risquait de paraître importune : de peur de gêner ceux qui lui devaient leur santé, il s'enfuit avec sa peste au fond d'un bois, où, pour le soulager, une source jaillit. Et Plaisance, que Roch avait sauvée, laissait Roch aux prises avec son mal, le plus loin possible.
Saint I{och de Montpellier,
par Borgognone (Ambrogio da Fossano, dit),
Musée Brera, Milan.
Mais comme autrefois saint François et comme autrefois saint Antoine, Roch vit un instant ressusciter, sur cette terre de déchéance, les beaux détails d'harmonie qui avaient rendu si « bonne » l'œuvre primitive du Dieu créateur, et qui assuraient à la famille humaine, avant le péché, l'aide affectueuse et quasi fraternelle de tous les êtres animés. Dans sa solitude volontaire, Roch n'était pas délaissé : chaque jour, le chien du seigneur Gothard lui apportait de quoi manger. Et l'animal qui se faisait ainsi le panetier du pauvre Roch mettait en même temps Gothard sur les chemins de la sainteté. Car un jour Gothard, suivant la piste du chien, connut Roch, apprit à son école l'amour de la solitude, l'amour de Dieu, et Gothard s'effaça de son château, comme Roch s'était eft'acé de Montpellier. Roch était un bon maître pour enseigner à Gothard, ce puissant, comment les puissants, prévenant d'eux-mêmes, peut-être, certaines décisions divines, proches ou lointaines, pouvaient se déposer de leurs sièges et recueillir, sous les livrées toutes neuves de l'humilité, des exaltations imprévues.
Roch, ayant achevé l'éducation de Gothard, reprit le chemin de Montpellier. La joie parfaite l'y attendait, celle dont parlait saint François, la joie d'être méconnu, persécuté, emprisonné. Sous les traits de ce mendiant, nul ne retrouva l'ancien fils de famille : on le prit pour un espion, on l'enferma. Il semble que l'autorité responsable de toutes ces mesures était exercée par l'oncle même de Roch.
Il passa cinq ans au fond d'un cachot, ne se jugeant pas mutile puisqu'il pouvait prier, souffrir, expier; et d'être un homme ainsi mis au rancart, c'était là comme un accroissement pour la valeur surnaturelle de son action. Lorsqu'il sentit la mort approcher, sa cellule devint lumineuse comme l'avait toujours été son âme : le peuple s'émut, devint attentif. On entendit l'agonisant demander à Dieu que ceux qui l'invoqueraient fussent délivrés de la peste. Les hommes l'avaient maltraité, tout au moins oublié; mais lui, dans l'au-delà, voulait se souvenir d'eux, et les protéger. Et les hommes apprirent, par le mystérieux message d'un ange, que Dieu était d'accord avec l'énigmatique prisonnier.
Mais sous quel nom l'invoquer? Une petite croix rouge, qui dès sa naissance avait stigmatisé sa poitrine, fut révélatrice pour sa grand-mère ; et l'identité de Roch fut ainsi attestée par le sceau même du Christ. Arles, Venise, envièrent à MontpeUier ses reliques. Arles, à la fin du quatorzième siècle, en obtint une partie, loyalement. Venise, moins scrupuleuse, à la fin du quinzième, fît dérober le reste. Venise, où confluaient alors les vaisseaux et les contagions de l'Orient, voulait Roch chez elle, pour monter la garde contre la peste. Venise, langoureuse et joyeuse, qui dans les annales de la sainteté tient une bien médiocre place, s'emparait de ce saint comme d'une sentinelle, et ne se souciait pas, apparemment, de lui demander d'autres grâces que des grâces temporelles. Mais
Roch mourant avait dit qu'en accordant ces grâces il voulait prouver la miséricorde et la clémence de Dieu. Au delà du sépulcre non plus que de son vivant, la pratique du miracle ne fut jamais pour saint Roch un dilettantisme ; elle était comme le reflet du beau sourire d'assistance et de pardon posé par Dieu sur l'humanité rachetée, — pécheresse encore, mais rachetée toujours.