‹ Figurines Franciscaines. Vingt et une planches hors texte, couverture de Maurice DenisChapitre 9 sur 21 · UN MESSAGER DU CHRIST AUPRÈS DE L'ISLAM · texte numérisé non relu

UN MESSAGER DU CHRIST AUPRÈS DE L'ISLAM

SÉNÉCHAL et majordome de l'infant Jaime d'Aragon, qui gouvernait Majorque, le jeune Raymond Lulle, disciple des troubadours, chantait avec entrain la gaieté de la vie, et pour mieux la chanter s'y livrait, sans que sa femme ni Dieu lui fussent une gêne. Il lui plaisait que la souplesse de ses rythmes épanchât l'impétueuse allégresse de ses caprices. Il s'occupait un jour de versifier en l'honneur d'Ambrosia, belle et grande dame dont il eût voulu qu'elle cessât d'être prude, lorsque un gêneur, survenant quatre fois de suite, fit dévier son imagination, et vaciller sa plume, et claudiquer ses vers. Ce gçneur, c'était le Christ, douloureux et sévère, et se taisant, mais d'un silence qui parlait.

Je ne suis qu'un peu d'argile coloré des nuances de

la rose, objectait à Lulle Ambrosia. Mais Lulle à cheval, effrontément, la suivait jusque dans le sanctuaire, au risque de troubler les fidèles dans le culte du Christ, comme le Christ l'avait troublé, lui poète, dans son culte de la belle. Et Lulle se crut tout près d'avoir vaincu le Christ, lorsqu'une servante vint lui dire qu' Ambrosia le demandait. Brusquement Ambrosia, sous une façade de beauté, lui laissa voir un hideux cancer : « Voilà pourquoi, lui dit-elle, tu t'éloignes de Dieu, l'Unique Beauté ! » Et par grande pitié, le Christ, une cinquième fois, regarda Lulle, et cette fois il parlait : « Raymond, suis-moi ». Lulle suivit. C'était le 25 janvier 1262 : l'Eglise, en ce jour, fêtait la conversion de saint Paul, et Lulle entrait dans sa trente et unième année. Quelques mois plus tard, la méthode à choisir pour suivre le Christ lui fut révélée par un panégyrique de saint François : il allait, comme le patriarche d'Assise, quitter sa ville, se faire pauvre, chercher des âmes.

Poète il était, poète il devait rester; peut-on jamais cesser de l'être! Mais ses strophes désormais s'exaltaient en cantiques, vers « l'Aimé », vers le Christ ; et Lulle, « l'Ami », disait à ceux qui comme lui soupiraient vers « l'Aimé » : « Si vous voulez du feu, venez à mon cœur et allumez-y vos lampes; et si vous voulez de l'eau, venez à la fontaine de mes yeux, d'où coulent mes larmes ; et si vous voulez des pensées d'amour, venez les prendre dans mes méditations. » Deux ans durant, il se fit pèlerin, en

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Le Bienheureux Raymond Lulle

dirigeant vers Dieu

dans la contemplation toutes les facultés de son âme.

Gravure tirée d'un ouvrage de R. Lulle imprimé à Valence en 1322.

quête de solitude, répondant à ceux qui s'étonnaient : « Mon amour me guide et m'achemine vers la patrie où il n'y a pas de nuit. » Un jour de l'année 1265, saint Raymond de Penafort, le grand canoniste dominicain, qui dirigeait à Barcelone la conscience du roi et la politique de l'État, vit Lulle tomber à sts pieds, et lui avouer longuement : « J'ai péché, et puis plus brièvement : Je veux convertir les Sarrasins. — Il faut être savant pour devenir apôtre, » observa Raymond de Penafort. Et Lulle était tout prêt à prendre le chemin de Paris, pour étudier. Mais non, reprenait le dominicain, retournez à Palma, « priez, méditez, la science vous sera donnée. »

Ainsi fit Lulle, édifiant sur ses « coupables délices de naguère une maison de pleurs et de contrition ». Dans un petit ermitage, à la cime du mont Randa, Lulle contemplait, interrogeant les arbres, les oiseaux, les insectes, sur les leçons qu'ils donnaient aux hommes. Tous ses sens, disciplinés, domptés, l'élevaient jusqu'à Dieu; mais parfois l'ardeur même de sa contemplation les faisait taire; le soleil, qui voulait l'aider à aimer Dieu, lui paraissait alors importun. Au delà de toutes les créatures, au-dessus d'elles toutes, Lulle voisinait avec son Créateur, tandis qu'en bas dans la plaine le prétoire de Palma retentissait des plaintes de sa femme, qui s'en venait déclarer : « Lulle mon mari est devenu tellement contemplatif, qu'il ne s'occupe plus de l'administration de ses biens temporels, et qu'ainsi ses biens périssent et sont dévastés. »

Lulle allait-il s'émouvoir parce que l'autorité civile achevait de le détacher de ses richesses en désignant un curateur pour leur gestion? Et que pesait pour lui ce néant, auprès de la mission que le Saint-Esprit venait d'assigner à sa pensée? Car Lulle se sentait « illuminé », et soudainement savant par le don de l'Esprit; et son Art général j qu'il allait professer à l'Université de Montpellier, prétendait instruire les savants sur tous les problèmes de la science et les infidèles sur toutes les vérités de la foi, et les éclairer, les uns et les autres, par les lumières mêmes de l'Esprit. En avant, donc, vers les rabbins et les Sarrazins ! Lulle désormais croyait avoir la méthode pour les convaincre. Il causait avec eux sur les places publiques de Palma : ces joutes religieuses, telles que les reproduit en sts écrits l'ancien troubadour, rappellent par leur jolie courtoisie les mœurs polies des cours d'amour. Avec l'appui de l'infant Jaime, Lulle organisait en 1276, près de Palma, le collège de Miramar, où devaient se succéder des équipes de treize Frères Mineurs, qui se familiariseraient avec l'arabe et puis s'en iraient en terre More parler du Christ. Car Lulle, pour la conversion de l'Islam, comptait moins sur les chevaliers mondains que sur les apôtres, et moins sur les armes que sur l'amour, les oraisons et l'effusion des larmes.

Miramar fondé, Lulle, de 1278 à 1282, fit le tour du monde. Rome fut son pomt de départ; puis,« déchargeant son âme des pensées et des délices corporelles pour

que son corps pût plus facilement supporter la charge que lui imposait l'amour />, il s'en fut en Allemagne et en Grèce, en Arabie et en Tartarie, frôla la frontière des Indes, et par l'Egypte, ensuite, gagna l'Afrique du Nord, où son ardente et docte parole présenta le Christ à l'Islam. De ce voyage, que terminèrent des pointes en Angleterre, en Portugal, en Andalousie, Lulle rapportait pour l'Église un programme de vie et pour lui-même un programme de mort.

Au delà du Calvaire occupé par le Sarrasin, il avait entrevu l'immense pays tartare, où nestoriens et jacobites, représentants du christianisme, se laissaient de jour en jour entamer par l'Islam : pourquoi les papes, pourquoi les rois, n'envoyaient-ils pas là-bas des missionnaires, qui gagneraient à la foi romaine les empereurs tartares, et qui les pousseraient, ensuite, à prendre à revers la Palestine, pour en déloger le Prophète ! Papes et rois, trente-sept ans durant, eurent souvent la visite de Lulle : poussiéreux, mal accoutré, l'obstiné tertiaire cognait avec tous ses rêves à la porte de leurs consciences, insistant pour que partout des collèges fussent fondés, où s'enseigneraient, en vue de l'évangélisation, les maltiples langues des innombrables infidèles, et pour que la dîme de tout ce que possédaient les clercs servît à la diffusion de la foi du Christ. Après avoir parlé, Lulle écoutait; mais les échos, souvent, vacillaient ou se taisaient. ïi sentait qu'on le considérait

comme « un peu fol », et son regard s'attardait longuement sur « sagesse presque morte » , sur « charité et dévotion presque mortes », sur les dix vieillards douloureux et gémissants dans lesquels son imagination personnifiait les Dix Commandements sans cesse violés, et sur ce monde où il y a avait « peu d'hommes qui fussent en la fin pour laquelle Dieu les avait créés ».

Et puisque la réalité refusait de se soumettre à ses conquérantes songeries, Lulle, se tournant vers le roman, déroulait devant les âmes la mystérieuse histoire de Bldnquerndy qui donnait comme épouse à Jésus celle que ses parents lui destinaient comme fiancée, et qui devenait tour à tour abbé, prélat, pape, organisait le règne du Christ sur le monde en divisant le monde en douze régions confiées à douze procurateurs, et qui, déposant la tiare, mourait contemplatif en chantant les divines faveurs de l'Aimé pour son Ami. Ainsi le cœur de Lulle transformait-il toutes les formes littéraires en messages d'amour : de même que dans sts rythmes l'art des vieux troubadours se consacrait à célébrer Dieu, de même le roman autobiographique qui deviendra l'un des genres classiques de la littérature espagnole s'inaugurait, dans le livre de Blanquernd, en l'honneur du Christ et de son Église, illustrant par une sorte de leçon de choses toutes les étapes du divin service et toutes les obligations de la société chrétienne, des plus grands et des plus humbles. Mais dans cette société chrétienne dont Lulle voulait

élargir les horizons et resserrer les disciplines, quelle besogne, quel rôle, s'adjugeait-il à lui-même? Il voulait être celui qui, « par force d'argument », enseignerait la foi aux plus savants d'entre les Sarrasins, et qui tenterait de les convertir afin qu'ils convertissent leur peuple, et qui de son propre sang féconderait toutes ces éclosions. A plusieurs reprises il repassa la mer pour reprendre contact avec les Mores d'Afrique, haranguant la foule dans les marchés, traquant les érudits dans les mosquées, luttant à lui tout seul, un jour, contre cinquante philosophes : opportunément, importunément, il redisait l'incarnation du Verbe, et pour la redire, il risquait tout, les insultes de la plèbe à sa « barbe fleurie », les vexations des magistrats, la prison, les périls de mort. « Qu'il vous plaise, criait-il à Dieu, lorsque mon être passera de ce monde dans l'autre, qu'il y passe par voie du martyre! » A d'autres moments, au contraire, devant cette « barbe fleurie », s'attardaient avec déférence, à Montpellier, à Paris, les curiosités delagent étudiante, écoutant Lulle déduire les « raisons nécessaires » qui, d'après lui, démontraient la foi. Par réaction contre la philosophie d'Averroès, qui déniait aux données révélées tout caractère intellectuel, Lulle, bondissant à l'extrémité contraire, voyait dans les vérités de foi une lumière contraignante que l'ignorance seule pourrait rejeter; et les chrétiens interpellés se sentaient responsables de cette ignorance, où s'enlisait encore la plus grande partie de l'humanité. Ainsi

se ballottait la vie de Raymond LuUe, rendue volontairement instable par les impatiences mêmes de l'amour qu'il ressentait pour son Aimé. Le regard de Jésus avait fait de lui l'Ami; les intuitions dues à l'Esprit avaient fait de lui le ^ Docteur Illuminé ». Et l'Ami rêvait de mourir pour le Christ ; et l'Illuminé aimait vivre pour le triomphe du Grand Art, qui devait amener les âmes au Christ.

Un jour — jour de douleur — Lulle, sentant subitement s'éveiller au fond de lui la peur du martyre, laissa partir sans lui le bateau qui devait, une fois de plus, le ramener vers les Sarrasins. Et tout de suite, se rappelant l'apôtre Pierre, il pleura amèrement. Pour être sauvé, fais-toi Frère Prêcheur, lui disait une voix. Mais il lui paraissait que se faire Frère Prêcheur, c'était renoncer à la propagande de son Grand Art, dont les singularités étaient mal accueillies dans l'ordre de saint Dominique ; et Lulle, préférant encore à son salut le salut que par son Grand Art il pensait procurer à des milliers d'infidèles, acceptait presque l'idée d'être damné, pourvu que ces milliers d'âmes fussent à l'Aimé.

Lorsque Lulle eut soixante-quinze ans, le Franciscain Duns Scot, dont l'Université de Paris respectait l'ascendant, fit donner à ce Tertiaire un diplôme pour que, sur la montagne Sainte-Genevière, il pût enseigner à loisir les méandres du Grand Art : la science qui promettait à la foi la conquête du monde avait désormais dans Paris une

chaire où Lulle, en la faisant rayonner, pouvait attendre

la mort Mais non, c'était chez Lulle un besoin d'aller

chercher la mort. Que sa besogne de science prît le caractère d'un repos studieux, l'Aimé le prohibait. L'appel de l'Université mettait le Grand Art en honneur; mais Lulle, au lieu de le professer, brûlait de l'appliquer, en terre sarrasine. Deux fois encore, l'inquiet et mobile vieillard s'embarqua pour Bougie. Il revint, après une dure captivité, de la première de ces traversées, mais dans le second voyage, celui de 13 15, Bougie fut pour Lulle, qui avait alors quatre-vingt deux ans, le vestibule de « la noble cité de l'Aimé, dont l'Amour et la Mort sont le portail et l'entrée ».

Lapidé par un peuple qu'il voulait évangéliser, et laissé pour mort, Lulle fut recueilli par deux Génois, qui sur une barque l'emmenèrent vers Majorque, respirant encore. On dit qu'en ces heures d'agonie les frontières du futur règne du Christ lui parurent englober certaines terres lointaines, inconnues jusque-là, opposées à notre continent ; et qu'avant de monter vers cet au-delà que voile la voûte céleste, il devisait d'un autre au-delà, là-bas au bout de l'Océan, avec les deux Génois qui, proche de Majorque, recueillirent son dernier soupir. Or l'un des deux avait nom Colomb; et le descendant de ce Colomb, moins de deux siècles après, sera l'agent de liaison entre les deux moitiés de la terre, entre l'Ancien monde, que Lulle avait exploré, et le Nouveau Monde, que Lulle avait deviné.

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