‹ Figurines Franciscaines. Vingt et une planches hors texte, couverture de Maurice DenisChapitre 11 sur 21 · UN MISSIONNAIRE A TRAVERS L'ASIE · texte numérisé non relu

UN MISSIONNAIRE A TRAVERS L'ASIE

LES élans mêmes de la foi, aux treizième et quatorzième siècles, reculèrent les frontières du monde connu. Géographie, ethnographie, ne pouvaient rester stationnaires : les impatiences de la propagande chrétienne s'y opposaient, aiguisaient le sens de l'observation, ouvraient à la science des avenues nouvelles, et lui demandaient certains matériaux, certaines lumières. Le rêve entreprenait la conquête du réel, et la connaissance du réel donnait des ailes au rêve. Un Franciscain qui courut le monde, Odoric de Pordenone, symbolisa cette entr'aide entre l'esprit de curiosité et l'esprit d'apostolat, entr'aide féconde à laquelle, parallèlement, l'Evangile et la géographie durent un progrès.

Deux cent cinquante ans durant, la chrétienté s'était

cognée contre la muraille de l'Islam, et l'avait vue céder, puis se redresser : les Franciscains la tournèrent, et, plus en arrière, toujours plus loin, cherchèrent les âmes qui attendaient un message. Ces âmes-là n'étaient pas des ennemies, mais des ignorantes ; elles n'occupaient pas des terres où la Croix eût à prendre une revanche; pour les aborder, il ne fallait pas des croisades, mais des missions. Déjà s'annonçait une période durant laquelle l'Église, acceptant comme une épreuve la dictature de Mahomet sur le Saint Sépulcre, s'essaierait à se consoler, à consoler le Christ, en organisant à travers le monde la diffusion de l'Evangile. Au moment même où le Bienheureux Raymond Lulle, précurseur de ces nouveautés, donnait aux futurs apôtres l'exemple du martyre, Odoric de Pordenone se disposait à quitter son couvent de Vénétie pour s'en aller rejoindre, aux extrémités de l'Asie, ces essaims de Franciscains qu'illustraient déjà les noms de Plan Carpin et de Jean de Montecorvino.

« Prêcher aux mécréants la foi de Dieu, faire quelque fruit en gagnant à Notre Seigneur quelques âmes, » Odoric ne demandait rien de plus. Il semble qu'il acceptait d'avance la petitesse apparente des résultats : quelques âmes pêchées, de çà de là, dans l'immense et fourmillante Asie. Le sens chrétien, ranimé par les moines mendiants, avait révélé à Odoric ce que valaient quelques âmes, ce que valait même une seule âme : non moins résigné à sts propres insuccès qu'ambitieux du succès final

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de DieUj il pouvait faire front à toutes les aventures, avec sérénité. Le printemps de l'an 13 18 mit Odoric en route vers l'Asie,

Il savait regarder, et il savait s'étonner, ce qui est une excellente façon pour mieux regarder. Volontiers son pied d'alpiniste eût escaladé le mont Ararat ; mais il se laissa dire, par les gens du pays, que nul jamais n'y pouvait monter, que cela « ne plaisait mie au très haut Dieu ». Il s'éloigna, docile, contemplant avec quelque regret la cime inaccessible. Mais sa curiosité, qui respectait les prohibitions attribuées à Dieu, passait outre à celles des hommes. Fourrier d'une Église qui, pour familiariser l'Asie avec le Christ, aspirait tout d'abord à la connaître, Odoric s'enquérait de tout, même de « plusieurs bestialités et merveilles qui ne seraient point bonnes à raconter devant tous bons chrétiens. » Et son indiscret coup d'œil voulait mettre à nu tous les arcanes de la mystérieuse Asie.

Arrivant dans la ville de Tana, où il ne discernait pas moins de « quinze manières de chrétiens, mécréants, schismatiques, nestoriens », il y trouva le sol presque humide encore du sang de quatre martyrs : c'étaient quatre Frères Mineurs qui, en 1321 , avaient payé de leur vie leur éloquence. Odoric regardait Sarrasins et idolâtres, lorsqu'ils étaient malades, mettre dans leurs breuvages, avec l'espoir d'être guéris, quelques parcelles de la terre

Le Bienheureux Odoric de Pordenone prêchant aux Infidèles

D'après le marbre conservé à Udine.

LE BIENHEUREUX ODORIC DE PORDENONE 8i

OÙ le sang franciscain s'était répandu. Et dans la suite de son voyage, Odoric eut une compagnie, celle des reliques de ces quatre Mineurs, qu'il emportait dans un couvent de Chine. Ni l'eau ni le feu, ni la tempête ni l'incendie, ne pouvaient rien contre Odoric : il avait confiance, son saint bagage le préservait. Et ce fut une étrange caravane franciscaine, que celle qui emmenait de royaume en royaume, d'archipel en archipel, Odoric et les quatre martyrs.

Dans la ville indienne de Meliapour, saint Thomas en son sépulcre avait la visite d'Odoric. Il affrontait à Sumatra les anthropophages ; il put contempler, dans Java, le splendide éclat des architectures bouddhiques. Ses yeux s'écarquillèrent devant les hommes à tète de chien des îles Nicobar; devant les cannibales des îles Andaman, qui dans une même famille se mangeaient entre eux; devant le roi d'îndo-Chine, qui avait deux cents enfants et quatorze mille éléphants, et à qui les poissons, survenant sur la côte, venaient chaque année faire révérence, trois jours durant. Avant que les quatre martyrs ne trouvassent en un sanctuaire le suprême repos, Odoric, que rien ne lassait, leur imposait une interminable odyssée. Un instant elle s'orienta vers Ceylan, l'île (.les pierres précieuses, où pendant cent années Adam et Eve pleurèrent leur péché... Mais qu'était-ce que cent ans de pleurs, pour une ïaute dont le plus éloigné de leurs descendants devait encore porter le poids?

On prit enfin la route de Chine, et là, dans de belles châsses qu'aménagèrent les Mineurs, les martyrs purent se reposer. Mais Odoric, lui, ne se reposa point. Il trouvait là d'autres Frères Mineurs, installés avant lui sous l'autorité d'un des leurs, archevêque de Pékin. Il mit son verbe à leur service, et parla du Christ aux Chinois. Mais quels livres fermés que ces âmes chinoises ! Odoric les voulait ouvrir, feuilleter, lire entre les lignes. Il pénétrait dans un couvent bouddhique où le bonze, nourrissant un certain nombre de singes dans la vaisselle d'argent, lui disait : « Ce sont les âmes des nobles hommes, lesquelles nous repaissons là pour l'amour de Dieu. » Odoric dut penser à une autre façon d'aimer Dieu, la façon franciscaine, qui consistait à nourrir les pauvres du Christ.

L'étiquette de la cour chinoise ne rebuta pas son froc. C'était une miniature de l'Asie que ce palais de l'empereur, où trois idolâtres, et huit chrétiens, et sept sarrasins, faisaient office de médecins, et où les Frères Mineurs avaient une résidence. L'empereur, partant pour une chevauchée, acceptait qu'avec la croix les Mineurs vinssent le bénir; et « moult dévotement », même, il baisait cette croix; et puis, comme « on ne pouvait paraître devant lui sans lui donner quelque chose », les Mineurs lui tendaient un plat d'argent plein de pommes. Odoric se mêlait à ces charitables cérémonies, et l'empereur l'invitait à s'effacer bien vite de la grande route, où

tout de suite allait passer, en trombe, l'élite de ses coursiers.

Odoric songeait que la moisson était grande, et qu'il y avait peu de Franciscains : il reprit les routes d'Occident pour en ramener d'autres. Changeant de voie, ce fut par le Thibet qu'il passa : avant lui nul Européen n'avait parlé de la ville de Lhassa. Il y avait grande guerre, dans le Thibet d'alors, entre les Franciscains et Satan : les populations, les voyant « chasser le diable hors des corps des enragés », préféraient le Christ à leurs idoles de feutre, qu'elles brûlaient. Regardant les faux dieux s'en aller en fumée, Odoric disait à son Dieu merci, et puis pressait le pas, pour tout raconter au Pape.

Lorsque en mai 1330 il fut de retour dans son couvent de Padoue, il dicta ses souvenirs, où s'est fixée, pour la suite des siècles, la physionomie qu'avait alors l'Asie. Et puis, reprenant son bâton de voyage, Odoric chercha le pape. A cette époque-là, c'était en Avignon qu'on le trouvait. Odoric voulait lui demander cinquante missionnaires, pour l'illumination de l'Asie. Il était à Pise, en quête sans doute d'une embarcation qui le mènerait aux côtes de Provence, lorsqu'un vieillard, qui lui parut être saint François, lui signifia qu'au bout de dix jours il ne serait plus de ce monde. Etait-ce une bonne nouvelle, ou bien un dur message? Derechef Odoric pressa le pas, rebroussant chemin. Il voulait être rentré

dans son couvent d'Udine pour l'heure où la mort, se présentant, l'entraînerait dans cette danse macabre où bientôt les peintres, bon gré mal gré, allaient faire tourbillonner tous les humains. Et lorsqu'il atteignit Udine, déjà la mort était sur ses talons pour le faire passer « du naufrage de ce monde à la gloire des bienheureux. »

On l'inhuma ; et puis l'autorité le fit déterrer, un peu de temps encore, pour que la foule pût l'approcher, requérir ses miracles. Son cœur, ses lèvres s'étaient dépensés à l'autre bout du monde; le peuple de Vénétie, qu'il n'avait revu que pour mourir, réclamait du moins les prémices de ses gestes d'outre-tombe ; et le bienheureux Odoric, déchargé par Dieu de toutes ses obligations de voyage, survivait sédentaire en son sépulcre de marbre, continuant de faire le bien.

LES DEPOUILLEMENTS DUNE CHATELAINE

LE sang et la volonté des Maillé^ le sang et la volonté des Montbazon, prédestinaient à 1' « honneur du monde » Jeanne Marie de Maillé; mais d'autres volontés celle de Dieu, la sienne, avaient disposé d'elle autrement. Voilà une enfant qui ne songe guère à devenir une reine ! disait sa gouvernante, découragée. Et l'enfant ne pensait en effet à rien autre chose qu'à ce que réclamaient d'elle les Saintes Lettres, lues et commentées, chaque soir, devant la famille assemblée, par un Franciscain « probe et savant ».

Jeanne grandissait en âge et en recueillement ; et près d'elle grandissait un petit camarade de jeux, que par sa prière enfantine elle avait sauvé d'un péril mortel, le jeune seigneur de Sillé. Le monde apprit, un jour, que Jeanne

s'éloignait de sa Touraine natale pour devenir au pays du Maine, par son mariage, la châtelaine de Sillé ; mais ce que Dieu seul savait, c'est que cet apparent ménage n'était qu'une raison sociale pour bonnes œuvres, et que la seule joie que ces deux êtres purs voulussent se devoir et se donner l'un à l'autre, était la joie de s'entr'aider à bien faire. Dans ce quatorzième siècle où la Guerre de Cent Ans multipliait les détresses, Sillé devint une ébauche d'orphelinat, et de cuisine populaire, et d'agence pour le rachat des prisonniers, sous les auspices du couple seigneurial. Jeanne était châtelaine, Jeanne était riche : elle avait les moyens d'être très bonne ; elle l'était.

Mais il fallut d'abord, en 1362, cesser d'être châtelaine. Une grave blessure rapportée delà bataille de Poitiers, et puis les rudesses d'une captivité, avaient poussé vers la tombe le seigneur de Sillé; et Jeanne, expulsée par son propre beau-frère, s'en était retournée en Touraine, avec l'idée d'y installer son veuvage. Lesimpo santés ruines qui dominent encore aujourd'hui la ville de Luynes occupent l'emplacement même où s'élevait le château des Maillé, et d'où le regard de Jeanne se disposait à planer sur le commun des misères, pour en avoir pitié. Or la mission de Jeanne ne comportait pas qu'elle planât : Jeanne devait s'anéantir, et, pour servir ces misères, s'y mêler. Une consigne lui vint d'en haut, apportée, dans une vision, par le prêtre breton dont la gloire même prêchait à tout son

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Musée Archéologique d'Angers.

siècle la soif de justice et l'amour des pauvres, « Monsieur Saint Yves ». Il reprit un instant contact avec la terre, pour montrer à Jeanne le chemin de Tours et pour lui intimer qu'elle allât vivre en humiliée. Des voix terrestres parlaient à Jeanne de remariage ; mais Monsieur Saint Yves prévalut.

Jeanne bientôt se blottissait, épave volontaire, près du tombeau de saint Martin ; et les Tourangeaux la voyaient, entre ses heures d'oraison, soigner les lépreux, évangéliser les prisonniers, et pratiquer sans emphase, dans tous leurs absorbants détails, les menues besognes de miséricorde. Ils surprenaient en elle, aussi, des gestes qu'ils comprenaient moins. Sous ce beau ciel de Touraine, qui convie à la jouissance, cette Tourangelle, elle, cherchait des souffrances, elle les créait. Et d'aucuns de s'étonner : ne suffit-il donc pas, demandaient-ils, d'accepter les souffrances qui viennent? appartient-il aux hommes de remplir eux-mêmes un calice qui, pour aucun, ne saurait rester vide? Mais Jeanne, sans cesse, remplissait ce calice, jalouse de s'offrir en victime pour que, sur les lèvres des prédicateurs, la parole divine fût efficace. Le Calvaire, jadis, avait parachevé l'éloquence du Christ; Jeanne s'infligeait une façon de petit calvaire pour que, par l'organe de ses sermonnaires, le Christ continuât d'être éloquent. Et les fidèles qui, sortant de la basilique, proclamaient qu'on avait bien prêché, ignoraient qu'auparavant Jeanne avait bien souffert : qui sait même si certains prédica-

teurs ne tirèrent pas une excessive gloriole d'un succès oratoire dont Jeanne, à leur insu, avait été l'ouvrière?

Jeanne avait cessé de vivre en riche, mais riche elle demeurait, et cette richesse même faisait de sa bienfaisance une puissance. Il fallut un jour que, pour être bonne, Jeanne se contentât, sur la nudité de la terre, de la nudité de son âme, fécondée par Dieu; il fallut qu'elle se dépouillât. Dans cette nouvelle étape vers le néant et vers Dieu, la Vierge en personne la guidait, lui montrant la robe d' « ermitière » qu'elle devait endosser. Jeanne, devenue pauvresse au profit des pauvres, fut une mendiante que sa propriétaire expulsait, une servante d'hôpital que ses grossières compagnes persécutaient, une vagabonde dont la destinée se posait dans quelque ermitage rural, ou dans quelque masure abandonnée, ou dans quelque coin d'église, et volontairement ne se fixait nulle part, de crainte de s'attacher à quelque chose de terrestre.

Un jour, en superbe équipage, son frère Hardouin de Maillé caracolait sur une place de Tours : reconnaissant sa sœur dans cette sordide passante qui venait d'acheter des raisins pour un malade de l'hôpital, il détourna son regard et sa monture, révolté contre ce que Dieu avait exigé d'une Maillé. On était allé aux croisades, pourtant; on avait, dans la noble famille des Maillé, attesté au Christ qu'on voulait bien le servir avec gloire et par la gloire : pourquoi donc avait-il obligé Jeanne à le servir

dans la honte? N 'était-elle pas une cime sociale, faite pour dominer, pour rayonner?

Mais voilà qu'à cette humiliation même Jeanne empruntait d'autres éléments de rayonnement : son bras était plus long, sa parole plus altière que le bras et la parole des puissants du monde. C'est à elle, non point à eux, que les détresses humaines venaient demander un soulagement, ce soulagement dût-il être un miracle; et les détresses humaines l'obtenaient. Et l'on vit son apparente déchéance mondaine, qui recueillait à la cour de Charles VI et d'Isabeau de Bavière les opprobres des sentinelles et les hommages du couple royal, régner à certaines heures sur la vie de cette cour, avec toutes les perspicacités du vieil esprit de prophétisme, avec toutes ses importunités aussi. Elle arrachait à Charles VI, passant à Tours, la libération des prisonniers; et Dieu, pjié par la sainte, ratifiait le geste royal, en faisant tomber miraculeusement les chaînes que les geôliers indociles voulaient maintenir et resserrer. Elle allait jusqu'à Paris, confier au roi un « secret d'en haut », qui annonçait, semblait-il, que le Grand Schisme aurait un terme. Devant Isabeau, qui sept jours durant la garda près d'elle, Jeanne se dressait en réformatrice des mœurs — ce dont cette reine avait grand besoin. Et Jeanne-Marie de Maillé, en cette cour libertine et somptueuse, fit au moins quelques convertis, dans la personne de ces dames qui transformaient leurs atours en ornements pour les églises, dans la personne de ce cour-

tisan qui tendait à Jeanne son pied, chaussé d'un soulier à la poulaine, pour qu'elle amputât l'élégante chaussure et la ramenât à plus de simplicité. Jeanne et son néophyte, cette semaine-là, furent à la cour de France les arbitres de la mode : une fois à travers l'histoire, la mode, cette capricieuse souveraine dont tous subissent les mystérieux arrêts, et qui dans notre vingtième siècle demeure sur terre la seule souveraine absolue, la mode, qui ne consulte pas sts sujets et qui ne se laisse pas contrôler, accepta, par la voix de Jeanne, les dictatoriales remontrances de l'esprit franciscain.

Ce fut dans un pauvre réduit, voisin de l'église franciscaine de Tours, que Jeanne, tertiaire de Saint François, fixa définitivement, vingt-sept années durant, une vieillesse qui ne devait finir qu'octogénaire. Trouvant dans ses contemplations mêmes une source nouvelle d'angoisses volontaires, elle aimait, par l'identification de tout son être, se substituer au Christ saignant, à saint Etienne lapidé, et renouveler sur elle-même ces douleurs augustes. Ainsi Jeanne-Marie de Maillé achevait-elle de mieux « vivre sa vie » en la transformant en un martyre au double sens du mot, au sens de témoignage, et au sens de souffrance.

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