‹ Figurines Franciscaines. Vingt et une planches hors texte, couverture de Maurice DenisChapitre 12 sur 21 · UNE ORANTE CHARGEE DU SALUT DE ROME · texte numérisé non relu

UNE ORANTE CHARGEE DU SALUT DE ROME

DIEU fut cruel pour lui même, sur le Calvaire. Ainsi semble- t-il cruel, au travers des 2Lgcs, pour les âmes qu'il associe, à titre de collaboratrices actives, à son œuvre de rédemption ; et Françoise Romaine fut une sainte parce qu'elle accepta ces apparentes cruautés. Il est des créatures éprises de la souffrance ; elles la veulent, la cherchent, la créent. Françoise Romaine fut de celles-là, mais en même temps elle les dépassa. Car la plus pénible souffrance n'est pas celle qu'on savoure volontairement, mais celle dont à l'improviste on est abreuvé, et non pas celle dont on est en quelque mesure l'auteur, mais celle dont on est, tout simplement, la victime : se laisser souffrir est plus dur que de se faire souffrir. Épouse, mère, veuve, fondatrice d'ordre, Françoise se laissa toujours souf-

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frir : avant même qu'elle n'instituât les Oblates, elle était elle-même une « oblate », une victime priante, s 'offrant perpétuellement aux rigueurs de Dieu. En lisant sa vie, il semble qu'on suive une voie douloureuse ; c'est comme une montée de Calvaire, avec une étape à Assise, où Françoise est soutenue par l'apparition, par la conversation de saint François ; mais cette montée devient plus douce à mesure qu'on approche du terme, et la cime de ce calvaire paraît baignée dans des nuages d'extase.

Sainte Françoise Romaine n'aimait aucune des joies du monde : de bonne heure, elle rêva d'une vie recueillie. Mais il fallut qu'elle les acceptât, qu'elle les endurât de bonne volonté, pour qu'ensuite elle pût les perdre, et de bon cœur encore, se résigner à leur perte; elle n'était qu'un jouet aux mains de plus puissant qu'elle. Elle n'eut pas le droit de connaître longtemps le mystique orgueil d'être vierge; et cahotée de surprise en surprise, entre l'imprévu du mariage et l'imprévu du veuvage^ elle ne se plaignit jamais. Elle vit son mari blessé, exilé; elle dut apporter un de ses fils comme otage pour sauver la vie de son beau-frère et ne recouvra cet enfant que par miracle; elle perdit un autre fils, Evangelista, qu'elle aimait beaucoup, et puis une fille, Agnès ; et jusque dans le rôle de belle-mère, la malheureuse sainte eut de graves ennuis. Ainsi l'exigeait le salut de Rome et de la chrétienté; l'existence de cetre Tertiaire fut une rançon.

Sainte Françoise I^omaine et son ange, par Le Guerchin.

Pinacothèque, Turin.

Photo Alinari,

Parmi les troubles du quinzième siècle, la décadence féodale allait s'accentuant ; le patriciat romain méconnaissait les services sociaux qu'il avait à rendre. Patricienne de race et de sentiments, Françoise prit sur elle, et sur elle toute seule, le fardeau de ces services négligés : elle donnait à sa caste, ainsi, la leçon du devoir social. Parmi les coteries et les cabales qui se disputaient la ville éternelle, parmi les conflits sanguinaires où l'on voyait les puissants se déposer mutuellement de leurs sièges^ l'exemple de Françoise rappelait ces puissants à leur véritable mission. Secourable à toutes les misères, prodigue aux pauvres, courageuse en face de la peste, consolatrice des détresses morales et miraculeusement victorieuse de la disette matérielle, Françoise se comportait toujours en simple usufruitière de ses richesses ; et réservant la grâce de son sourire à ceux dont elle ne pouvait attendre aucunes flatteries, ne voulant s'en servir que pour illuminer d'un rayon d'espoir les infortunes qu'elle avait pour clientes, elle se comportait en simple usufruitière de sa beauté.

Mais, en même temps que déclinait le patriciat de Rome, l'Église de Rome soufl^rait ; et la beauté de Françoise Romaine se nuageait d'une inquiète gravité. L'Eglise avait été ravagée par le Grand Schisme ; longtemps on avait cherché le vrai pape, sans réussir à le discerner. Deux concurrents, trois même quelquefois, avaient ensemble porté la tiare; et tous les deux, tous les trois ensemble, avaient

réclamé du monde chrétien qu'il authentiquât leur dignité. Le monde chrétien avait couru le risque, en discutant ces papes, de saper les fondements même de l'institution pontificale : les conciles avaient eu des audaces nouvelles, et sous cet assaut, les bases de l'Église avaient paru chanceler. Françoise, devenue veuve, et ruinée par surcroît, et les Oblates groupées autour d'elle, intervinrent, sous le pontificat réparateur d'Eugène IV, pour apporter un remède à ces désastres ; et leur intervention fut décisive.

Elles pâtirent, elles prièrent : ce fut tout, mais ce fut suffisant. Vous chercheriez en vain, dans leur histoire, cette incessante activité, d'un caractère à la fois surnaturel et politique, par laquelle sainte Catherine de Sienne, moins d'un demi-siècle plus tôt, avait mis fin à la captivité d'Avignon : Jésus varie ses exigences, il diversifie la part de collaboration qu'il requiert de ses élus. Pour imposer un terme au Grand Schisme et pour rasseoir dans Rome la puissance papale ébranlée, il n'avait pas besoin de coopératrices remuantes et frémissantes, telle qu'avait été la femme d'Etat dont Sienne se glorifie ; il lui fallait seulement des hosties; Françoise et ses Oblates à Rome, comme Lidwine dans le Nord, furent ces hosties, et leur sacrifice fut tenu pour agréable.

Au jour le jour, Françoise en recevait la réconfortante assurance, grâce à la présence, auprès d'elle, d'un mysté-

rieux archange qui, le lendemain même de la mort de son cher petit Evangelista, était survenu comme consolateur et ne quitta plus la terre qu'avec Françoise elle-même. Et Françoise relatait à son confesseur, qui nous les a redits après elle, les mystiques voyages que, sous la conduite de l'archange, elle accomplissait dans le monde de l'au-delà. Je ne sais si jamais extatique fut plus importune à l'endroit du ciel ; mais l'archange le permettait, et puis, aussi, l'Enfant Jésus, qui parfois venait à sa rencontre. A certaines heures, cependant, les saints de l'Eglise triomphante trouvaient tellement indiscrète cette sainte de l'Église militante, qu'ils opposaient comme une barrière entre elle et la Divinité; et des dialogues s'engageaient, familiers parfois, grandioses toujours, entre l'auguste intruse et les augustes élus. C'était saint Paul qui la voulait repousser; et la sainte lui ripostait par ses propres paroles : « Qui me séparera du Seigneur? » Saint Pierre alors d'insister; et Françoise lui rappelait que sur le Thabor il s'était trouvé très bien. Elisée la voulait renvoyer à son confesseur, de peur qu'elle ne le fît trop attendre ; et Françoise répondait : « Maintenant que j'ai trouvé le maître, je ne veux pas retourner au disciple. » Mais Marie-Madeleine, toujours ardente d'amour, comprenait Françoise et lui conseillait de tenir bon; et Jésus, en venant au devant de sa servante, la justifiait et justifiait Marie-Madeleine. C'est à la suite de pareils élans que sainte Françoise Romaine observait là-haut la célébration de tous les grands anniver-

saires de la vie du Christ ; elle se sentait transportée au ciel, pour y célébrer les fêtes de l'Eglise terrestre. Elle y resta, au terme de ses extases, le 9 mars 1440 : lorsqu'on constata la transition, ce fut grande joie au ciel, grand deuil à Rome ; et de part et d'autre, chaque année, en mars, on commémore l'événement.

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