SAINT BERNARDIN DE SIENNE
les citoyens souffraient et que les citoyens, pourtant, n'avaient point la virilité de corriger. En Lombardie, les diverses factions, la guelfe et la gibeline, se haïssaient entre elles; le meurtre était à Tordre du jour; les enfants et les femmes, qui semblent être ici-bas les dépositaires de la tendresse humaine, partageaient la férocité des pères et des maris. Bernardin survenait, il dénonçait la coupable folie de cette par^^ialitâ; il chantait un hymne à la paix, un hymne à l'amour, et les proscripteurs rappelaient les proscrits, et les âmes réconciliées s'associaient en une commune liesse. A Venise, on n'avait pas le temps de se quereller pour des riens; le lucre, dans cette ville commerçante, était la pensée souveraine; on achetait, on vendait, on spéculait ; on ne considérait point la terre comme une arène, mais comme un marché ; et l'attrait des gros profits, trop souvent, effaçait des consciences les strictes lois de la morale chrétienne. Bernardin, encore, survenait : il dénonçait le crime de l'usure; il redisait aux commerçants la nécessité du scrupule ; il ramenait avec lui Jésus dans le royaume de Mammon; il étalait aux uns la misère des autres ; il maudissait ce genre d'opulence qui semble soustraire les privilégiés de la fortune au contact de la réahté humaine ; et les Vénitiens, qui la veille n'aimaient que l'argent, le lendemain s'aimaient entre eux. Ailleurs, à Ferrare, c'est au luxe des femmes que Bernardin s'attaquait; à Bologne, c'était au jeu. Dans la chaire de l'église, ou sur quelque estrade dressée dans un angle de
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place publique, le moine parlait des heuras durant, et parfois, à la fin de son sermon, des bûchers s'allumaient, des holocaustes commençaient. On appelait cela « l'embrasement des vanités » : les objets de luxe, les bibelots de toilette, les instruments de jeu, étaient amoncelés, pêle-mêle; et la fumée, s'élevant au ciel, paraissait rendre hommage à l'éloquence du prédicateur et au sincère bouleversement des cœurs. Peu d'hommes surent, comme celuilà, tenir les âmes en main; peu d'hommes surent, comme lui, emporter de vive force les positions qu'il assaillait de front.
Mais les auditeurs se sentaient fragiles ; plus sincères sont les résipiscences, plus le pécheur d'hier, qui sera peut-être le pécheur de demain, redoute que la durée n'en soit précaire. Les cités qu'évangélisait et que convertissait saint Bernardin de Sienne prenaient, si l'on ose ainsi dire, des garanties contre leurs propres rechutes, elles chargeaient leurs magistrats de sanctionner les leçons du prédicateur ; et ce moine, absent d'une ville, continuait d'y régner... A Gênes, après son passage, les magistrats réglaient l'ajustement des femmes; ils fixaient la longueur des queues, la largeur des manches ; et nul ne songeait à se plaindre de cette docilité naïve aux ordres du saint. A Orvieto, la municipalité constatait que, saint Bernardin ayant prohibé les blasphèmes, les jeux de hasard et l'usure, un décret s'imposait au sujet de ces divers délits, et le décret était rendu. Ainsi l'État intervenait, à la remorque du petit
SAINT BERNARDIN DE SIENNE loi
moine, pour prémunir les citoyens contre leurs propres faiblesses; le rôle qu'avait joué, deux siècles auparavant, la théocratie pontificale, était maintenant exercé par la prédication populaire ; les droits de la morale chrétienne étaient saufs, ils trouvaient l'Etat pour tuteur et pour serviteur.
Les humanistes s'irritaient : ils criblèrent Bernardin de Sienne de leurs épigrammes. Son ascétisme, et la rigueur de discipline qu'il renouvelait parmi les Franciscains en développant la stricte observance, apparaissaient à ces libertins comme un affront personnel. Et puis, ces champions de la Renaissance païenne sentaient dans Bernardin de Sienne, qui pourtant était lui-même un excellent humaniste, et dans les Franciscains ses confrères, les plus dangereux ennemis. La gaieté naturelle et la vibrante allégresse que ces moines avaient héritées de saint François étaient une arme d'excellent aloi. Leur sourire, leur bonne grâce, leur bonne humeur, l'art incomparable avec lequel Bernardin de Sienne semait à travers ses discours de petits contes lestement troussés, piquants, audacieux : c'étaient là, au pays de Boccace, d'excellents arguments d'apologétique. On commençait à être las du clair-obscur des cathédrales romanes ou gothiques ; on aimait désormais la profusion de lumière : ces moines prêchaient en plein air. On commençait à préférer, à la maigreur ascétique des madones byzantines, l'éclatante
FIGURJNES FRANCISCAINES
carnation dont Florence orna plus tard ses Vierges : ces moines acceptaient le réalisme de l'art, le mouvement, la vie. On commençait, enfin, sous l'impression des réminiscences païennes, à réagir éperdûment contre ce mépris de la matière, que certaines époques du moyen âge avaient volontiers exagéré; ces moines, sans faire aucune concession au paganisme ressuscité, sans se laisser aller, jamais, à cette sorte de luxure intellectuelle qui a produit le panthéisme, savaient goûter et comprendre tous les bruissements de la création, pour en dégager je ne sais quel hosannah à la gloire du nom de Jésus. Et la prédication chrétienne, sur les lèvres de saint Bernardin de Sienne, semblait fraîche comme au temps du Christ, et libre comme au temps des Apôtres.