‹ Figurines Franciscaines. Vingt et une planches hors texte, couverture de Maurice DenisChapitre 15 sur 21 · UNE RENOVATRICE DE L'ESPRIT FRANCISCAIN · texte numérisé non relu

UNE RENOVATRICE DE L'ESPRIT FRANCISCAIN

CE fut grande fête à Corbie, un dimanche de septembre de l'an 1402. Groupés en pompe liturgique, moines et fidèles conduisaient vers une petite logette, fraîchement construite contre l'abside de Téglise Notre-Dame, la jeune Colette Boillet, l'orpheline de l'ancien charpentier de l'abbaye. Après de longs refus, l'abbé bénédictin, tuteur de Colette, avait accepté que cette fille de vingt et un ans s'enfermât à jamais dans un « reclusage », seule avec Dieu seul; et toute la petite cité picarde processionnait, pour installer Colette en sa solitude. Sur la porte de la logette, l'abbé mit son cachet, barrière infranchissable entre la recluse et le monde; un ou deux jours après, les ais furent murés au mortier, pour que le sépulcre de cette vivante fût plus hermétiquement clos.

La voilà sédentaire, enfin , disaient les commères qui tour à tour l'avaient connue béguine, et puis servante chez les Clarisses, et puis Bénédictine, et qui l'avaient prise pour une bohème. L'abbé, voulant que son reclusage fût « consolatif », avait ouvert un petit guichet qui donnait sur l'église, et puis un autre guichet, par lequel elle pouvait laisser venir jusqu'à elle les confidences des « pauvres défaillants », des pécheurs, qu'elle aimait réconforter. Car elle n'avait pas voulu, rompant avec le monde, s'isoler de la souffrance qui aspirait à être apaisée, ou du péché qui aspirait à être réconcilié ; et du fond de sa logette, elle continuait l'éloquent apostolat qu'elle avait inauguré, toute petite fille, dans la maison du charpentier Boillet. De quoi se mêle cette minuscule laïque? avaient dit en ce temps-là certains clercs, et finalement Tévèque avait demandé que, pour un temps au moins, elle gardât le silence. Mais de Corbie et d'ailleurs, on allait, désormais, se presser aux portes du reclusage, pour recommencer d'écouter Colette.

Car on savait que Dieu lui parlait ; que les détresses du Christ au cours de sa très amère passion se révélaient à Colette par certaines visions jusque-là refusées à l'œil humain, et qu'elle-même, parfois, se sentait si près des cieux que de ses bras tendus elle eût pu les toucher. Lorsque le Moyen Age rencontrait ainsi des âmes qui, mieux que d'autres, savaient le don de Dieu, il leur faisait un devoir d'y faire participer l'humble foule chrétienne, et voulait

Sainte Colette et Saint François au reclusage de Corbie Vision des arbres.

Miniature, Ms 8 des Clarisses de Gand.

que ces privilégiées devinssent des dispensatrices. Et Corbie veillait sur sa recluse, comme sur une fonctionnaire divine, dont la parole était une flamme, dont la présence était une grâce.

Colette n'avait qu'un rêve : vivre et mourir dans ses fonctions augustes. Mais voilà que sept fois de suite une atroce vision l'obséda : des milliers d'âmes, qui tourbillonnaient au-dessus de l'infernal abîme, et qui risquaient d'y choir à jamais , si Mineurs et Pauvres Dames, autrefois fondés par « Monsieur saint François », n'étaient pas réformés. La chambrette de la recluse devenait un miroir de l'au-delà, miroir troublant, miroir infiniment varié. Après ces visions d'ouragan, à l' arrière-plan desquelles Satan s'entrevoyait, c'était le ciel qui s'entr'ouvrait : François, à genoux devant le Christ, lui présentait une femme, en suppliant qu'elle fût chargée, sur la terre à la fois si lointaine et si proche, de réformer Clarisses et même Franciscains ; et sous les traits de cette femme Colette se reconnaissait.

« Je ne suis, protestait-elle, qu'une pauvre fille qui ne sait rien. Comment courir le monde. Seigneur, et comment travailler pour vous au dehors, puisque votre volonté m'a pour toujours enclose entre ces murs? » Elle se cramponnait à son reclusage; et Madeleine qui avait choisi « la meilleure part », et Jean l'Apôtre, qui avait aimé le cœur du Christ, disaient distinctement à Dieu, à portée des oreilles de Colette : Il faut que celle-là reste

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une ermite j seule avec vous seul ! Colette la pacifique allait-elle donc diviser le ciel contre lui-même? Mais il lui apparut, soudainement, que Marie en personne était chargée par son Fils de trancher les célestes différends dont sa pauvre destinée terrestre était l'enjeu ; et Colette, d'en bas, se voyait saisie, d'autorité, par la Vierge souveraine, et remise par elle entre les mains de « Monsieur saint François. » Toutes les puissances du ciel étaient désormais d'accord ; mais au-dessous d'elles toutes, la volonté de la recluse, — cette demi-puissance humaine dont veut toujours avoir besoin la puissance divine, — demeurait timide, indécise, oscillant entre le refus et l'acquiescement ; et les heures de refus étaient des heures où subitement elle se sentait devenir muette, aveugle.

Pour achever d'arracher Colette à son reclusage, ce fut la terre elle-même qui s'émut. Les âmes, alors, étaient rehées par une sorte de télépathie spirituelle que nous voyons à l'œuvre dans la merveilleuse histoire de Jeanne d'Arc. Une autre recluse vivant en Avignon, et qui s'ap- P'clait Marie Amante, voyait mystérieusement, en tous ses détails, le drame intérieur qui se déroulait dans la logette de Corbie. Cette femme, arrêtant au passage le Franciscain savoyard Henri de la Baume, qui voulait naviguer vers la Palestine, l'obligeait à rebrousser chemin, à traverser toute la France, à s'en aller à Corbie chercher Colette. L'apparition de ce moine fit l'effet à Colette d'une

sommation divine : elle accepta de n'être plus recluse, ainsi que le légat apostolique l'y autorisait.

La fantasque ! la sorcière ! murmurèrent les gens de Corbie, tandis qu'en caravane Colette allait jusqu'à Nice pour exposer à Benoît XIII qu'elle voulait devenir Clarisse et « entreprendre la réparation et réformation des ordres que Monsieur saint François institua. » Ils la virent rentrer, munie par le Pape de la permission d'être Clarisse et d'un large pouvoir de direction spirituelle sur frères et sœurs de l'ordre de saint-François ; et de plus belle ils crièrent : La fantasque ! la sorcière ! Celle qui, de par la mission papale, prétendait ouvrir en Picardie des couvents de Clarisses, ne trouvait plus comme domicile, dans sa ville natale de Corbie, qu'une carrière de pierres abandonnées. On parlait de Colette comme d'une épave, et Henri de la Baume eut tôt fait de comprendre que l'ancienne recluse ne serait jamais prophétesse en son pays.

De nouveau, les pieds nus de Colette, soulevant la poussière des routes raboteuses, s'éloignèrent de Corbie : avec deux compagnes qu'elle avait recrutées, elle s'enfut en Savoie, et, dans l'aile d'un château, ébaucha son œuvre de réforme. C'était encore du provisoire, mais l'heure des fondations durables était proche : car Colette, par son exemple, par son programme, réapprenait aux jeunes filles éprises de la vocation de Pauvres Dames ce qu'était la pauvreté, et l'âpre attrait de se sentir à la merci de l'aumône, et la belle et pure joie de se remplir l'âme de Dieu en

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vidant leurs mains et leurs cellules de tout ce qui n'était que néant. Les couvents de Clarisses de Besançon et d'Auxonne, de Poligny et de Seurre, ouverts avec la protection de la maison ducale de Bourgogne, ceux de Moulins et d'Aigueperse, de Decize et du Puy, auxquels fut propice la maison de Bourbon, attestèrent que les vocations avaient cessé de se tarir, et que la règle de Colette devait à sa sévérité même ses attirantes vertus.

Une fois de plus, dans l'histoire chrétienne, les femmes donnaient l'exemple, et le signal, et l'élan du renouveau; et c'était une leçon pour certains Pères des couvents d'hommes, trop aisément accessibles à la perspective d'un évêché, ou de quelque honneur universitaire, ou d'une chapellenie de cour, et trop enclins, parfois, à laisser rentrer sous leur toit les biens de la terre, dont la jouissance collective n'était pas sans péril pour l'esprit individuel de pauvreté. Cette Franche-Comté même dans laquelle Colette avait restauré chez les Pauvres Dames l'esprit de sainte Claire fut le terrain qu'elle élut pour restaurer parmi les Frères Mineurs l'esprit de saint François ; elle surgit comme missionnaire dans leur couvent de Dole. Entre cette prédicatrice d'une réforme et le frère gardien Foucault, une lutte s'engagea. Foucault, moralement vaincu, se rabattit sur des procès. Cela permettait de gagner du temps : Colette, tombée malade, allait peut-être descendre dans la tombe, et ses idées avec elle. Mais Colette entendait saint François dire au Christ : « Hélas! Sire,

me l'avez-vous donnée pour sitôt me l'enlever ? «Et Colette de commenter : « Hélas ! ce bonhomme de saint François ne veut pas que je meure ! Je suis bien malcontente. »

Ce « bonhomme » voulait que Dole devînt un centre réformateur; et que l'esprit nouveau, résurrection de son propre esprit, soufflât de Dole jusque dans les Flandres, Ce « bonhomme » souriait, sous son auréole, aux 17 couvents de Clarisses qui s'étaient ouverts ou devaient s'ouvrir, par les soins de Colette, aux 380 monastères où, de son vivant, sa réforme s'implantait. Colette autrefois dans sa cellule, avait vu, subitement, surgir et verdir un arbre, et puis, à son ombrage, d'autres arbres éclore ; cette symbolique vision s'éclairait désormais à son regard, par le succès même des semences qu'elle jetait.

Colette s'étonnait de sa destinée ; elle se sentait entraînée, dépassée; elle mesurait à la grandeur même de sa tâche, à l'immensité des fruits obtenus, l'humilité de sa personne. Elle s'intitulait « l'ancelle de Notre-Seigneur, indigne et inutile serviteresse de Dieu », et elle disait au Christ : « Ma pauvre et piteuse âme, la plus pauvre de tout le monde, humblement je te recommande. Qui estu. Sire, et que suis-je? y>

Elle avait une clientèle spirituelle immense. Devant cette Picarde que les Picards calomniaient, s'agenouillait partout l'altitude des âmes : un saint Bernardin de Sienne se disait son disciple, son vicaire ; un saint Jean de Capis-

tran était tout prêt à signifier — mais Colette s'y opposa — que Ton commettrait un péché mortel en violant la règle de Colette ; une sainte Jeanne d'Arc, peut-être, s'attardait auprès d'elle pour deviser de la guerre, retard au règne de Dieu. Devant cette fille d'artisan s'abaissait l'altitude des trônes : la veuve de Jean-sans-Peur venait lui demander d'être consolée ; le roi Jacques de Naples se faisait, à sa voix, frère lai franciscain, lui donnait ses deux filles comme Clarisses. Et devant la tendresse de cette sainte qui, par une conformité suprême avec Jésus, aimait « se tenir du parti des pécheurs », on voyait se redresser, enfin rassuré, enfin pacifié, l'accablement du péché: ses biographes, qui chiffrent à quatre les cadavres qu'elle rendit à la vie, n'ont pu compter toutes les âmes assoupies qu'elle réveilla d'une autre mort.

Mais toutes ces saintetés, et toutes ces puissances, et tous ces repentirs, que groupait à l'ombre de sa bure la « douce et glorieuse mère Colette », étaient des facteurs d'histoire ; et l'humble Colette, sans jamais s'être abaissée jusqu'aux ambitions d'une femme politique, dominait de sa pâle silhouette certaines vicissitudes des souverains et des peuples. Il était opportun, pour la paix de la France, que les maisons de Bourgogne et de Bourbon fussent enfin unies ; Colette, qui avait la confiance de l'une et de l'autre, concerta ce rapprochement. Dans le geste qui conjure, dans le geste qui prohibe, elle mettait une auto-

rite qui semblait venir d'une cime plus haute : Jean-sans- Peur, à sa voix, renonçait à livrer une bataille ; et lorsque Amédée de Savoie se lassera de la ridicule équipée qui l'avait engagé dans un rôle d'antipape, il pourra regretter de n'avoir pas écouté Colette, de n'avoir pas éloigné de lui cette tiare schismatique.

Peu de temps avant sa mort, les regards de Colette se portèrent vers Corbie : elle eût aimé laisser à sa petite patrie un couvent de Pauvres Dames, et peut-être mourir là. En leur crépuscule, certaines wics très vagabondes, très chargées d'événements, aiment ainsi s'unifier, en reprenant contact avec la glèbe des premiers pas, avec l'atmosphère des premiers rêves. Mais Corbie demeura rebelle ; Colette n'y put rien fonder. Elle était pour toujours la paria de Corbie. Et lorsque âgée de soixante-six ans, en 1447, 1^ mort la cueillit chez les Clarisses de Gand, la recluse de jadis avait achevé de se convaincre qu'il était dans sa destinée de promener avec elle, sur toutes les grandes routes, sts intuitions personnelles de l'esprit franciscain ; de les réaliser si les âmes s'ouvraient, de s'effacer quand les âmes se refusaient ; de passer en semant les grâces sous l'affront des disgrâces ; et d'enraciner derechef, dans une chrétienté frileuse et désolée, la religion réchauffante et joyeuse de « Monsieur saint François,» en demeurant elle-même une déracinée.

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