‹ Figurines Franciscaines. Vingt et une planches hors texte, couverture de Maurice DenisChapitre 16 sur 21 · LA BURE D'UN MOINE ET LE NOM DE JÉSUS AUX AVANT-POSTES DE L'EUROPE · texte numérisé non relu

LA BURE D'UN MOINE ET LE NOM DE JÉSUS AUX AVANT-POSTES DE L'EUROPE

PÉROUSE, au début du quinzième siècle, avait applaudi les succès scolaires de Tétudiant Jean de Capistran ; et Pérouse ensuite se sentit glorieuse quand cet ancien lauréat lui fut donné comme gouverneur, et chagrine le jour où les seigneurs de Rimini, ses malveillants voisins, firent Capistran prisonnier. A cette époque où le patriotisme municipal incarnait volontiers la cité dans un homme, succès et malheurs de Capistran lui soumettaient Tâme de Pérouse et semblaient le prélude d'une superbe destinée politique.

Mais Capistran, revenant de captivité, souffleta de ses propres mains ces promesses d'avenir. En grosses lettres, sur une mitre de carton, il écrivit ses péchés, et puis il arbora, pour étaler sa honte, cette coiffure grotesque et

bavarde; vêtu de haillons, s'installant à rebours sur le dos d'un âne, il se montra dans Pérouse. Une vision lui avait prescrit d'entrer au cloître : entre le monde et l'ordre de saint François, entre le vieil homme et le nouveau, il voulait creuser un fossé; il aspirait au ridicule, il s'en éprenait, parce qu'il y voyait un moyen de s'aliéner les complaisances humaines, et de se détacher d'elles. Et Capistran fut heureux parce que Pérouse le bafoua, et parce que les anciens flatteurs de sa science ou de son autorité étaient désormais réduits au silence. Quand, au cours de l'année 14 16, se furent refermées sur lui les portes du cloître, d'autres humiliations lui survinrent, que cette fois il n'avait pas lui-même inventées, et qui dès lors durent lui paraître plus pénibles. Il fallut subir la rude discipline d'un simple frère lai, improvisé maître des novices. Capistran se courba : opprobres, disgrâces, besognes sordides, voilà ce qu'il cherchait et ce qu'il voulait apprendre à aimer; et l'étreinte dont il enveloppait un jour un cadavre putréfié n'était qu'une façon raffinée d'insulter à ses propres susceptibilités, pour les mieux mater.

Quelques années s'écoulaient, et l'action de ce Franciscain avait l'Europe entière pour domaine. On le vit en Grande-Bretagne et en Espagne, en Allemagne et en France; partout, à son approche, les foules se pressaient. Il n'avait fui dans Pérouse une gloire locale que pour devenir, malgré lui, l'objet d'une gloire universelle. On

saluait en lui l'homme de Dieu, qui par son verbe disait ce que Dieu voulait, et qui par ses miracles montrait ce que Dieu pouvait. Et ses bienfaits courbaient les âmes sous le joug de ses duretés. « A son passage, écrit de lui le futur pape Pie II, les couvents de l'Observance semblaient sortir de terre, tandis que les monastères mitigés semblaient s'écrouler et disparaître. » De cloître en cloître, Capistran promenait la règle austère, implacable, qui meurtrissait le bien-être pour enseigner à vivre mieux; il put même espérer, quelque temps, que sous cette discipline tout l'Ordre de saint François allait de nouveau s'unifier.

Les quatre mille religieux qui se pressèrent à Rome, au moment du jubilé de 1450, pour assister à la canonisation de saint Bernardin de Sienne, parurent ainsi ratifier, par un plébiscite de leur ordre, les efforts tenaces qu'avait dépensés Capistran pour faire élever sur les autels ce représentant illustre de l'ascétisme franciscain. Bernardin vivant avait vu Capistran se dresser à ses côtés pour défendre avec lui devant le Pape, contre les critiques de soixante-douze docteurs, la dévotion au saint nom de Jésus; et, de nouveau, Capistran était là , près de Bernardin mort , pour l'acheminer du sépulcre à l'autel, et pour illuminer ainsi d'un authentique rayon de sainteté le renouveau de l'ordre de saint François, renouveau de sévérité, renouveau d'allégresse.

Saint Jean de Capistran, chef de croisade,

par Bartolomeo Vivarini.

Musée du Louvre,

Le seul aspect de Capistran annonçait la disgrâce de la chair; l'extérieur de ce petit homme était un manifeste. Desséché, amaigri, épuisé, il lui restait la peau sur les os, et puis un ressort intérieur qui mobilisait le squelette et secouait la lassitude. Pour se donner ce spectacle, pour écouter le commentaire que ses lèvres y ajoutaient, des villes entières s'ébranlaient, à la rencontre du moine, jalouses de le ramener, de le posséder. La renommée lui prêta, parfois, jusqu'à cent mille et même cent cinquante mille auditeurs. Il leur plaisait de voir ce roseau parlant régner sur les éléments, sur les animaux, sur les maladies, interrompre la pluie, faire taire hirondelles et cigales, et du chevet de l'agonie faire reculer la mort. Éléments, animaux, maladies, obéissaient passivement; et l'on racontait qu'à la voix de Capistran le diable lui-même devenait passif, et s'agenouillait, à Aquila, devant l'oriflamme du nom de Jésus. Voyez-le, ce chien infernal qui vous empêche de conclure la paix, criait ce moine aux gens des Abruzzes, qui refusaient de se réconcilier, et voilà qu'apparaissait à leurs regards, en une sorte de projection hideuse qui devant eux s'agitait, tout ce que leurs âmes haineuses recelaient de malice. Mais ce thaumaturge savait qu'il n'y a pas de plus grands miracles que les miracles intérieurs, qui soumettent les libertés humaines aux ordonnances divines : pour ces miracles-là, il avait besoin de l'active adhésion des âmes, et les âmes la donnaient. Leur ferveur, leur impatience d'obéir, s'épa-

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nouissent, dans le mémoire qu'écrivit un bourgeois de Brescia, Christophe de Soldo, sur la mission qu'en 145 i Capistran prêcha dans cette ville. On y voit trois cents gentilshommes à cheval aller au devant de lui, et les dames suivre à pied, et, par derrière, une véritable armée de cavaliers et de piétons ; sa chaire s'élever sur la place publique, et cinquante gentilshommes faire l'office d'huissiers pour protéger le prédicateur contre les pieuses importunités de la foule, qui veut des morceaux de ses vêtements. Mais, le lendemain, trop petite est devenue la place publique, et l'on transporte la chaire sur le marché, où deux mille maîr.des sont apportés ; et le dimanche d'après, on accourt de toute la province, « et même d'Allemagne ». On s'écrase; on regarde Capistran donner l'habit de saint François à cinquante soldats qu'il avait convertis à Vérone, et puis s'éloigner de Brescia vers Mantoue, où d'autres âmes attendaient son prêche.

La Papauté, à plusieurs reprises, voulut utiliser comme diplomate ce remueur de foules : tantôt il allait chercher en Orient les représentants des Arméniens, pour les amener aux pieds du Pape ; tantôt il travaillait, en terre française, contre l'antipape élu par le concile de Baie; et tantôt il rôdait autour de la Bohême, criant aux Hussites qu'ils étaient des hérétiques, mais qu'il avait une bulle papale lui permettant de les absoudre. Mais Capistran ne dominait les hommes que lorsqu'il les pouvait approcher : la Bohême lui demeura close, et l'esprit de souplesse de

certains diplomates pontificaux comme Nicolas de Cues, comme i^neas Sylvius — le futur Pie II — , envisageait à l'égard des Hussites certaines tractations qui sans doute eussent été plus efficaces. Et l'ascendant même que réclamait pour la Papauté le livre doctrinal de Capistran sur l'autorité du Pape, favorisait en définitive la tâche de ces diplomates, puisque accorder à cette autorité tous les droits, ce n'était point la sevrer, apparemment, du droit d'être condescendante et conciliante. Mais d'autres ennemis appelaient Capistran, avec lesquels il n'y avait pas à traiter, mais à lutter jusqu'à la mort : c'était là le genre d'ennemis que son tempérament aimait.

Constantinople, en 1453, tombait aux mains des Turcs; et l'Europe laissait faire, indécise, incertaine. « Nos rois sommeillent et les peuples languissent, écrivait à Capistran JEnc2is Sylvius, nous cédons tous à la tempête. Le feu sacré de votre parole peut seul nous exciter et nous enflammer. Les chefs des nations sont timides et divisés ; reprenez leur paresse, leur orgueil, leur avarice. 2> Ecrire et parler, lutter et mourir, Capistran y était tout prêt. « Moi petit ver de terre, disait-il au nouveau pape Calixte III, je me prosterne aux pieds de Votre Sainteté, afin qu'elle dispose du misérable souffle de vie qui me reste. :b L'Allemagne demeura sourde, mais la Hongrie s'émut, courut au secours de Belgrade. Etaient-ce des compagnies de combattants, ou bien des processions? A

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Tavant-garde, des étendards faisaient planer la silhouette de saint François, de saint Antoine de Padoue, de saint Bernardin, et ces soixante mille croisés, dont Jean Hunyade était le général, obéissaient à Capistran « comme un novice à son supérieur ». La bousculade de la flottille turque sur le Danube, et l'exploit de quatre mille croisés qui, sortant soudainement de Belgrade, semèrent la panique dans la formidable armée de l'Islam, furent concertés par ce Franciscain. Parmi ces croisés, « beaucoup, comme David, marchaient contre Goliath avec des frondes et des bâtons » ; mais Capistran, au premier rang, criait le nom de Jésus, qui de lèvre en lèvre se répercutait. Il voulait que devant ce nom l'Islam s'enfuît, et il le vit s'enfuir. La multitude de cadavres que derrière eux laissèrent les Turcs propagea la peste; le 23 octobre 1456 elle fit de Capistran sa victime. A l'abri du rempart hongrois où Capistran n'avait pas permis qu'une brèche fut faite, la chrétienté pouvait respirer un peu.

Saint Jean de Capistran, passant outre aux temporisations des diplomates, avait su ressusciter un instant, par un tête-à-tête avec les foules, le vieil esprit de chrétienté. Dans ce quinzième siècle où le souci des intérêts nationaux commençait de prévaloir sur l'utilité générale de la société chrétienne, un Capistran, un saint Jacques de la Marche, — Franciscain aussi, celui-là, — émergeaient par leur isolement même, par le contraste entre leur rêve tenace et les pratiques courantes de la politique nouvelle, dans

lesquelles ils flétrissaient une offensive de l'esprit du monde. Ils devaient, dans leur ordre, faire école : près de Pie V, le vainqueur de Lépante, il y aura le Capucin Pistoggia; les Hongrois derechef menacés, en 1601, verront se dresser, pour eux, le Capucin saint Laurent de Brindes ; faute de pouvoir diriger la croisade, un autre Capucin, Joseph du Tremblay, la chantera dans un poème épique; et lorsque en 1683 Sobieski sauvera Vienne, il aura comme assistant le Capucin Marc d'Aviano. Et l'Europe admirera tous ces gestes — le contraire n'eût pas été possible ; mais elle les laissera ressembler à des caprices d'héroïsme, qui n'auront pas de lendemain, et dont tout de suite le fruit se desséchera, et l'Europe laissera s'accrocher à son flanc la question d'Orient. Capistran lui montrait l'Orient pour qu'elle s'unît; elle le regarda, mais ce fut pour se diviser; et Balkans et Bosphore devinrent les foyers furtifs où s'embrasa le reste de l'univers.

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