UN ORGANISATEUR D'ASSISTANCE
COURT de taille, humble de mise, on l'appelait partout « le petit moine ». ïl n'avait rien d'imposant, lorsque, monté sur un baudet, ou perché tant bien que mal sur les épaules d'un Frère, il s'en allait, de bourgade en bourgade, porter la parole divine. Mais tel était l'ascendant de ses lèvres, qu'en sa présence les seigneurs eussent voulu effacer leurs abus, les femmes corriger l'éclat de leur luxe, et tous expier leurs péchés. Il était comme un pénitencier ambulant, toujours à la piste du vice et toujours dépositaire du remède. On ne l'allait pas chercher à son couvent, c'est lui-même qui cherchait les âmes; et les bornes du chemin lui servaient de chaires, lorsque les églises étaient trop étroites pour abriter ses auditoires. Il savait faire gronder, dans le for intime des
consciences, ces voix assoupies qui subsistent, chez les plus oublieux, comme un écho de la rédemption : son apostolique indiscrétion n'admettait ni les ambages ni les obstacles; il encombrait les oreilles des pécheurs.
Vincent Ferrier, Bernardin de Sienne, Jean de Capistran, avaient déjà, dans la première moitié du quinzième siècle, donné l'exemple de soulever les foules, et de les entraîner dans un tourbillon de repentir sous l'impulsion d'un élan d'amour. Ce qui distingue le Bienheureux Bernardin de Feltre, leur successeur immédiat, c'est qu'à ses éloquentes improvisations, à ses vertus d'action sociale, il joignait un désir très tenace, très pratique, de multiplier partout les œuvres d'assistance et de charité, de les réglementer, d'en assumer les tracas et les soins.
Parmi les prédicateurs populaires qui guidèrent l'aurore du monde moderne, ce fut là son originalité, et cette originalité fut et demeure une leçon. On a dit de l'éloquence continue qu'elle ennuyait ; de même pourrait-on dire de l'éloquence répétée, qu'elle diminue de valeur et d'influence, parce que bon gré mal gré, à mesure qu'elle renouvelle certains effets et qu'elle en devient coutumière, quelque chose de sa sincérité disparaît. Il y a là un péril pour l'orateur sacré : ce qui était spontané est désormais appris ; les mouvements réflexes de son âme d'apôtre deviennent, dans son discours, des épisodes prévus et concertés; les surprises foudroyantes de l'improvisation,
qui bouleversaient les auditeurs, et dont lui-même, étonné, remerciait humblement Dieu, tombent au rang d'artifices de rhétorique; les jeux de l'expression, les prestiges du geste, semblent perdre en loyauté, à mesure qu'ils gagnent en perfection; et tel prédicateur d'élite qui, devant cent assistances diverses, annoncera la même parole avec une notoriété toujours croissante, regrettera pourtant les émotions intimes de son premier sermon. Ou bien, si cet orateur, chez qui l'habitude de l'éloquence est devenue plutôt un rôle qu'une seconde nature, est sensible (et comment ne le serait-il point?) à l'exaltation de la maîtrise sur les consciences, l'orgueil alors, de ses capiteuses fumées, risque d'obscurcir et d'alourdir cette âme vibrante et parlante. L'âme d'un prédicateur sacré! Elle est comme un prisme à travers lequel pénètrent les rayons de la grâce divine; ils s'y réfractent, s'y diversifient, s'y nuancent à l'infini, suivant les besoins des cœurs ; il y a là une sorte de miroir multiple derrière lequel les fidèles et les infidèles, chacun à son gré, entrevoient la splendeur du Verbe ; mais il faut que le miroir soit pur, le prisme net; et c'est tant pis pour l'efficacité de la parole d'en haut, si cette ivresse de parler, qui est peut-être la forme la plus raffinée de la joie de vivre, projette je ne sais quelles buées insidieuses, qui viennent offusquer cette honnêteté et troubler cette pureté.
Ce péril n'advint point au Bienheureux Bernardin de Feltre. Sans cesse mêlé aux àpretés de la vie pratique, per-
Le Bienheureux Bernardin de Feltre.
pétuellement occupé de fondations et d'organisations, il échappait à l'emphase du triomphe oratoire par un contact laborieux et constant avec les innombrables difficultés qui accompagnent le maniement immédiat des hommes et qui semblent paralyser, trop souvent, tout effort tenté pour les grouper; il s'exposait, ainsi, à ces lenteurs de succès, à ces moitiés d'échecs, qui réveillent si rapidement, dans un cœur d'apôtre épanoui de ses victoires, le sentiment d'une certaine impuissance et l'urgent besoin d'un secours venu d'au-delà. En descendant à ces petits détails, on eût dit qu'il mettait volontairement des pierres d'achoppement sur la route large et plane de sa célébrité ; mais qu'importait d'ailleurs, puisque le bien social était en jeu ?
Et l'on vit ce moraliste de haute volée, par charité pour ses frères, se consacrer, en dépit de certaines attaques, à la diffusion d'une institution dont un autre Franciscain, Barnabe de Terni, venait de concevoir le plan, l'institution des Monts-de-Piété. Ce mot fait peur, aujourd'hui ; il a des résonances douloureuses ; le Mont-de-Piété semble être le portique qui masque et facilite l'accès vers le gouffre de la misère. Au temps du Bienheureux Bernardin de Feltre, un Mont-de-Piété était une sorte de confrérie, où de bons chrétiens, tout imbus de l'esprit franciscain, jaloux de défendre leurs frères et de se préserver eux-mêmes contre la vorace usure des Juifs, s'organisaient entre eux pour des
prêts sur gages. La pensée d'aide fraternelle trouva dans cette tentative l'une de ses plus admirables expressions.
Rien de bureaucratique, rien de correctement implacable, dans le fonctionnement des Monts-de-Piété, tel qu'y présidait le Bienheureux Bernardin de Feltre. La paix civique y trouvait son compte : les diverses factions comptaient quelques-uns de leurs membres parmi les directeurs du Mont-de-Piété, et beaucoup parmi les clients ; l'on s'apercevait, en s'entre-secourant, qu'on était fait pour s'aimer. Et puis il y avait là, sur le terrain éco^ nomique, une sorte de revanche de la vieille idée de chrétienté : les chrétiens rassemblés faisaient front contre les tentatives d'exploitation auxquelles l'usurier juif ou lombard les eût volontiers soumis ; les brèches qu'avaient faites les haines civiques dans la muraille de la société chrétienne étaient comme réparées par cette institution de mutuelle charité.
Vingt-deux villes d'Italie durent au Bienheureux Bernardin de Feltre la prospérité de leurs Monts-de-Piété. Au grand jour de la place publique, le Bienheureux parlait ; la foule, sous ses regards, édifiait ce qu'il appelait un « château du diable » : elle y entassait, tantôt des mannequins, image des discordes municipales, tantôt de coupables bibelots, objets de luxe, instruments de péché; et tout cela brûlait. Adieu le château du diable! Adieu le diable! Le terrain était déblayé. Et sur les cendres de l'égoïsme et de l'esprit de haine, on concertait la création
d'un Mont-de-Piété. Lorsque mourut à l'âge de cinquantecinq ans, en 1494, le bienheureux Bernardin de Feltre, la fumée de ces holocaustes — les plus chers que Dieu connaisse — souleva doucement vers le ciel son âme féconde, organisatrice par excellence de la pensée franciscaine d'amour.