JEANNE DE FRANCE
ON a vu des filles de rois porter envie aux bergères, qui peuvent disposer de leur cœur sans consulter la politique, et qui, n'ayant ni terres ni sujets, s'appartiennent du moins à elles-mêmes. Parmi l'émouvant cortège des souveraines et des dauphines pour qui l'obligation d'être malheureuses fut comme une suite de leur droit de naissance, Jeanne de France, fille du roi Louis XI, se détache en un tragique relief. Elle fut mariée par politique et répudiée par politique ; on joua d'elle comme d'un instrument, au gré des calculs humains et des nécessités gouvernementales ; on approcha de ses pieds le marchepied du trône, et puis on le déroba; je ne sais s'il est dans l'histoire une seule existence féminine sur laquelle on se soit arrogé une pareille usurpation.
Dieu lui-même semblait avoir désigné Jeanne à la disgrâce : elle était laide, mal bâtie, mal tournée ; elle faisait peine à voir, à moins qu'elle ne fît honte ; on avait hâte de l'écarter, de l'oublier. Le roi son père, qui gérait son royaume en marchand peu scrupuleux, s'était pressé, lorsqu'elle n'avait encore que quatre jours, de la fiancer au duc d'Orléans ; et puis il l'avait expédiée dans un château du Berri, afin qu'à la cour on ignorât les malechances de ce pauvre petit corps et que le jeune duc d'Orléans acceptât avec quelque sérénité l'augure de ce mariage forcé. Jeanne revint du Berri, aussi vilaine qu'elle y était partie : « Je ne la croyais point telle », s'exclama son père en la revoyant. « Ah! Notre-Dame! faut-il que mon fils ait cette femme aussi difforme ! » soupira la future belle-mère. « Qu'on ne m'en parle pas ! je voudrais être mort », murmura le duc d'Orléans, principal intéressé. Tels furent les échos qui firent escorte à Jeanne de France lorsque, cessant d'être berrichonne, elle fit sa rentrée dans le monde. Et Louis XI, par un raffinement inattendu, mais peut-être nécessaire, d'habileté commerciale, ajouta cent mille francs à la dot ; et bon gré mal gré le mariage eut lieu. Le jeune duc d'Orléans, sans ambages ni retard, pria l'infortunée créature de reprendre la route du Berri.
Le mariage dura vingt-deux ans. « Si Monseigneur d'Orléans ne va pas voir sa femme, grondait Louis XI, je le
ferai jeter dans la rivière. » Et Monseigneur d'Orléans, sous le coup de la menace, accourait en Berri. « Il ne fait compte de moi », disait Jeanne, et elle n'avait que trop raison. « Pour que Madame Jeanne fût morte, s'écriait-il en un jour de générosité, je donnerais bien dix mille livres. » Un de ses écuyers, chevauchant à ses côtés, lui annonçait qu'il allait convoler en justes noces : « Plût au ciel, répondait le galant seigneur, que vous eussiez épousé Madame Jeanne, et moi celle dont vous parlez! » et pour que Madame Jeanne passât trois ans de suite en quelque intimité, il fallut que l'époux fût en prison : pleurant dans la grosse tour de Bourges sa révolte contre Charles VIII, il vit arriver Mme Jeanne, compagne volontaire de sa geôle. Après sa captivité comme avant, il ne songeait qu'à répudier Mme Jeanne ; après, même, il y songeait plus qu'avant; car décidément, cette femme était fort laide. Il devint roi, sous le nom de Louis XII ; et le roi poursuivit, à l'endroit de la nouvelle reine, les injures du duc d'Orléans. Il se fît couronner sans elle, entra à Paris sans elle ; il requit l'annulation du mariage, insulta la pudeur de Mme Jeanne, contesta qu'elle pût aspirer au bonheur de le rendre père. Le tribunal d'annulation lui donna gain de cause : Louis XII, aussitôt, réduisit la reine de France à n'être qu'une duchesse de Berri, et s'en fut chercher épouse ailleurs. Au fond de cet abîme de mépris et d'iniquités, Jeanne de France, fille, femme et sœur de rois, expiait sa difformité. Et la rare élite d'âmes généreuses
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Ld Bienheureuse Jeanne de France.
Miniature, Ms Arsenal n° 646, fol. 26 v°. Ce portrait, qui paraît être le seul qu'on possède de la Bienheureuse, a été identifié par M. Henry Martin.
qui s'apitoient sur les grandeurs déchues, se demandaient pourquoi le Très-Haut avait fourvoyé Jeanne sur cette terre ; et le récit de ses effrayantes infortunes , sourdement murmuré sur les lèvres de ceux qui auraient dû être ses sujets, expirait, plus sourdement encore, en un demiréquisitoire contre la Providence.
Mais la Providence n'avait déclassé Jeanne de France et ne l'avait expulsée de son trône et presque de son sexe que pour en faire une sainte. Incompréhensible à tout autre, la destinée de Jeanne s'éclairait pour elle-même. Enfant chétive et rabougrie, elle avait un jour, à l'âge de cinq ans, dans le morne château de Sologne où le roi son père l'avait confinée, entendu la voix de la Vierge; et la Vierge avait dit : ^< Tu fonderas un jour une religion en mon honneur. » Servante de Dieu, Jeanne de France avait attendu l'occasion ; elle avait fait tout son devoir d'épouse, et bu tout son calice de paria; et la mystérieuse « Annonciation » dont elle avait été l'objet l'avait, au cours de son existence, incessamment soutenue. Louis XII fut l'agent involontaire des desseins d'en haut ; et dès le lendemain du brutal coup d'Etat par lequel il libérait Jeanne en la flétrissant à demi, la servante du Seigneur, renouant avec Marie le dialogue de sa prime enfance, put dire ce qu'autrefois la Vierge avait dit à l'Ange : « Qu'il soit fait selon votre parole. »
L'Ordre de Saint François était là : depuis deux siècles
et demi, il guettait toutes les détresses pour les faire s'épanouir en gloires. Jeanne, à plusieurs reprises, avait trouvé parmi les Franciscains d'Amboise de réconfortants interprètes de ses souffrances ; c'est à l'un d'eux, venu près d'elle à Bourges, qu'elle raconta que l'heure était venue. Elle rompit avec ce silence où s'étaient complu ses méditations et ses misères, et groupant autour d'elle les jeunes filles qu'attirait son malheur, elle commença de leur expliquer « les dix plaisirs de Marie ». Elle désignait sous ce mot, d'une délicatesse riante, dix vertus de la Vierge, dont elle avait relevé la trace dans les rares textes de l'Evangile qui s'occupent de Marie. Et l'on comprit, alors, que Jeanne de France, durant son long martyre, avait adouci la dureté des jours et des nuits en soulevant, avec un amour incessant, le voile discrètement opaque dont la Vierge Mère semblait avoir voulu se revêtir pour collaborer au salut des hommes. L'ordre de l'Annonciade se fonda, pour l'étude des vertus de Marie, pour leur culte, pour leur imitation.
Le roi Louis XII ne tarda pas à connaître la fécondité spirituelle de l'épouse répudiée ; et le pape Alexandre VI Borgia, chargé, comme vicaire du Christ, d'approuver les statuts de l'Annonciade, éprouva peut-être, en bénissant ces mystères de pureté, l'un de ces tressaillements de conscience qui semblent arracher à la langue humaine, même paralysée par l'impénitence, un premier bégaiement de repentir. Autour de la supérieure de l'ordre nouveau,
bien des larmes coulaient ; princesses disgraciées, répudiées ou repentantes, venaient épier le sourire de Jeanne de France, et chérissaient en elle cette intelligence de la souffrance humaine et ce don de consolation, qui récompensent la muette et laborieuse expérience de certaines oppressions et de certains écrasements. Jeanne de France, après peu d'années, quitta sa clientèle de douleurs et sa famille de religieuses : elle obtint de Dieu la couronne qu'elle n'avait pu partager avec Louis XII ; et, depuis quatre siècles, l'Annonciade rend à sa fondatrice le tribut d'hommage et d'amour que ses proches lui refusèrent, encore qu'elle fût reine et parce qu'elle était laide.
Il est des âmes, ici-bas, qui ne veulent avoir de fenêtres que sur le ciel ; et ne voyant dans les autres êtres que des guides assurés ou des auxiliaires éventuels pour l'établissement du règne de Dieu, elles souhaiteraient, à leur tour, n'apparaître aux regards humains que comme étant situées, si l'on ose ainsi dire, sur l'horizon du plan divin. Et lorsque Dieu leur a fait l'aumône, parfois onéreuse, de la beauté, elles ont lieu de craindre que les regards ne soient distraits Le pitoyable avorton que fut
Jeanne de France semble provoquer, alors, leurs jalousies et leurs prières. « Tôt ou tard on ne jouit que des âmes », disait un jour Lacordaire. Jeanne de France eut la sainte fortune, dès le berceau, de sentir cruellement que, si parfois l'œil des hommes venait affronter son isolement, on ne pouvait jouir que de son âme.