‹ Figurines Franciscaines. Vingt et une planches hors texte, couverture de Maurice DenisChapitre 19 sur 21 · UN CARNAVAL A ROME, TROUBLÉ PAR L'ANE DES CAPUCINS · texte numérisé non relu

UN CARNAVAL A ROME, TROUBLÉ PAR L'ANE DES CAPUCINS

LAISSEZ passer l'âne des Capucins, laissez-le passer! Ainsi parlait à la foule, sur les places publiques de Rome, un vieux Frère quêteur, pour se frayer un chemin. — Mais où donc est ton âne? ripostaient les lazzi. — L'âne des Capucins, c'était lui-même, traînant dans sa lourde besace toutes sortes de provisions ou de vieilleries qui pesaient plus qu'elles ne valaient. Il aimait cette vie-là ; et du jour où un cardinal, prenant son âge en pitié, voulut qu'il cessât d'être « l'âne », celui-ci répondit : « Quand je porte sur mes épaules ce sac rempli des aumônes des fidèles, je songe à la croix de mon Sauveur, sous le poids de laquelle je m'estimerais heureux d'expirer. » Dans la limpide atmosphère franciscaine, l'homme de peine ne se considérait pas comme un

déshérité, mais comme un déifié ; et s'il faisait un métier de bête de somme, c'était tant mieux, puisque le Christ, sur le Calvaire, avait fait ce métier-là, portant, lui, par un surcroît de raffinement, l'instrument de sa mort.

L'âne des Capucins devait un jour monter sur les autels sous le nom de saint Félix de Cantalice. Il avait commencé par être un petit pâtre, que hantait, d'ailleurs, l'exemple des Pères du Désert ; et souvent ses rêves, vagabondant loin du troupeau, joignaient ces nouveaux fils de saint François qui, depuis 1525, sous le nom de Capucins, voulaient rendre à l'esprit franciscain sa verdeur première. Un jour que deux taureaux l'eurent mis en péril de mort, les rêves devinrent plus impérieux : Félix, qui avait alors trente ans, se reprocha de n'y pas encore avoir cédé. La pauvreté franciscaine éprouvait des scrupules qui manquèrent parfois à la richesse mondaine : Félix, songeant que de temps à autre il avait offert à un ami le vin de son maître, abandonna brusquement, en compensation, tout ce qui lui était dû de son salaire, et s'en fut chez les Capucins, qui firent de lui, en 1536, un Frère quêteur. Et Félix devint tout de suite une des figures les plus populaires de Rome.

Deo gratids ! Deo gratids ! Ce mot obsédait ses lèvres : elles le murmuraient, elles le clamaient ; et les enfants et même les jeunes clercs, lorsqu'ils voulaient s'amuser, le répétaient en faisant des rondes, autour de celui qu'ils appelaient le Frère Deogratias. Félix, alors, commandait le

rythme des âmes : « Mes enfants, leur disait-il, répétez avec moi : Jésus, Jésus, prenez mon cœur et ne me le rendez plus. » Rome traitait Félix avec une nuance piquante de respect et de gaminerie. De maison en maison, on chargeait sa besace comme si elle était un tombereau ; il ne la jugeait trop pesante que si quelque inopportun donateur y glissait une pièce d'argent. Quel est ce serpent, quel est ce démon qui me ronge l'épaule ? criait aussitôt Félix, et, vidant sa besace : « Te ramasse qui voudra, maudit argent! Nous ne pouvons nous accorder. » Il appliquait ainsi l'antique commandement de saint François : « Mes frères, si nous trouvons de l'argent quelque part, n'en faisons pas plus de cas que de la boue. »

Félix aimait chercher pour le jour le pain du jour, rien de plus ; et les supérieurs ne sentaient en lui quelque indocilité que lorsqu'ils le pressaient de faire des provisions pour le lendemain : « Notre bien-aimée pauvreté gémit et pleure, leur représentait-il, si nous sommes dans l'abondance ; mais k voilà tout heureuse quand elle sent ses enfants dans la disette, non qu'elle veuille leur mort, mais la gêne lui est agréable. De grâce, ne nous préoccupons point de l'avenir ; que nous manque-t-il, pour le présent, de ce qui est nécessaire, selon la conscience de notre profession? » Ainsi ruait l'âne des Capucins, dès que ceuxci voulaient devenir des fourmis; il les obligeait à demeurer des cigales, qui toute l'année chantaient, priaient, et qui, Dieu aidant, pouvaient vider, à chaque midi, la besace

Saint Félix de Cantalice,

du Frère Félix. Dans les cheminées comme dans les gardemangers, le vide lui plaisait : à l'entendre, un chaud brasier favorisait les médisants bavardages. Entrevoyant dans un autre feu, celui du purgatoire, des Capucins qui n'avaient su résister à cette tentation, Félix, lui, se signifiait à lui-même : « Frère âne, je te vois transi, il faut que tu te réchauffes sans feu, ainsi doivent être traitées les bêtes de somme... Loin du feu, Frère âne, loin du feu ! car c'est devant le feu que saint Pierre renia son maître. »

Félix avait un gros chagrin, celui de passer pour un saint, lui grand scélérat : «Je ne suis qu'une bête digne du bâton, puisque tous les jours elle ose regimber contre son Souverain Maître. » Mais le Souverain Maître en jugeait sans doute autrement, puisque la gratitude des humains imputait à Félix de bienfaisants miracles, dont jamais méchante bête ne fut privilégiée par Dieu. De fait, il était l'agent inconscient de certains petits coups d'État providentiels. Un jour un cavalier le renversa, et Félix confessa : « Je l'ai bien mérité, puisque par mon étourderie j'ai embarrassé votre marche. Pardon, seigneur, pour l'amour de Dieu. » Le cavalier passa son chemin, haussant les épaules ; mais le lendemain, bouleversé, transformé, il venait voir Félix, pour demander pardon à Dieu de tout un long passé.

Multiple est le chemin de Damas pour les cavaliers : celui-là, au lieu de tomber de cheval comme saint Paul,

avait meurtri un piéton. Mais ce piéton, c'était Félix, dont le cœur rayonnait sur ceux qui lui faisaient du mal .

La Rome d'alors se suspendait volontiers aux lèvres d'un apôtre issu d'une noble famille toscane, saint Philippe de Néri. Entre ce prêtre et Frère Félix, c'était une lutte fréquente : chacun voulait se mettre à genoux devant l'autre, et l'autre refusait. Et comme entre eux ils s'aimaient, ils se souhaitaient réciproquement les souffrances les plus atroces, qui pussent le mieux les rapprocher du Christ. Dieu veuille que tu sois brûlé \ifl implorait l'un. Dieu veuille que tu sois écartelé ! soupirait l'autre. Et devant les passants, pour s'humilier réciproquement, ils se jouaient les tours les plus bizarres, qui contrastaient en apparence avec leur gravité intérieure, et qui n'étaient qu'une méthode pour écarter d'eux la considération, instigatrice d'orgueil. Ils jouent la comédie, ricanaient les malveillants. Or un jour de carnaval, par une de ces comédies, ils surent éteindre brusquement les feux follets de la licence romaine. <c Que ferons-nous pour faire un bon carnaval? » s'étaient demandé Félix et un Père Capucin nommé Lupo. On avait imaginé une procession, où Philippe et ses Oratoriens auraient une place ; et le cortège se forma. En tête marchaient, revêtus de sacs, trois prêtres, dont l'un portait l'étendard de la Croix et les deux autres des torches ; puis venait Félix, traînant par une corde le Père Lupo; et, par derrière,

deux Capucins encore, brandissant des ossements et les instruments de la Passion. Et la gaieté romaine , ainsi sermonnée, s'afFaissa pour faire place à cette autre gaieté qu'enseignait Félix en ses petites chansons. « Jésus, vraie bonté d'amour, dans les membranes de mon cœur, grave en dedans, grave en dehors, combien tu m'as aimé, pour que je t'aimasse, mon Dieu! » Il récitait ce couplet, et bien d'autres, aux jeunes filles éprises de musique, afin qu'elles l'entonnassent avec lui.

Sur son lit d'agonie, en 1587, lorsque l'envoyé du roi d'Espagne vint quérir des nouvelles, Félix en personne répondit, et ce fut par une chanson : « Jésus, Jésus, mon ami, pourquoi tardes-tu? Prends mon cœur, et ni maintenant ni dans l'éternité ne me le restitue jamais. » Dès que Jésus eut pris le cœur de Félix, Rome, trois jours durant, se pressa près de son corps, « avec un si grand concours de peuple et tant de dévotion, qu'on ne lui laissa ni vêtement ni barbe. » Car Rome aimait, dans ce maître d'abandon, un professeur de joie.

Quatre ans plus tard, entre saint Philippe et ses familiers, un joli débat, à demi platonicien, s'engagea, au sujet de l'allégresse chrétienne. Résidait-elle dans la contemplation, dans la vie apostolique, dans l'amitié, dans la pensée de la mort, dans la soumission constante à Dieu, dans la piété dévote, dans la bienfaisance? Et les avis s'éparpillaient. Mais Philippe disait : « L'allégresse chrétienne intérieure réside dans chacun de ces biens et

beaucoup plus dans tous ensemble ; elle est un don de Dieu dérivé de la bonne conscience, grâce au mépris des choses terrestres uni à la contemplation des célestes. » Et Philippe, pour donner cette réponse, n'avait qu'à se souvenir du gai va-nu-pieds qu'avait été Félix, et du rayonnement qu'avait exercé, sous des charges de baudet, son allégresse de saint.

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